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L'ASTROLOGIE GRECQUE
LE PUY-EN-VELAY
IMPRIMERIE RÉGIS MARCUESSOU
L'ASTROLOGIE
GRECQUE
PAR
A? BOUCHÉ -LEGLERCQ
" MEMBRE DE L rNSTlTlT PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS
Natales inquirunt : - - cxistmmnt tôt rirca ununi caput tnmuUuantes deos (Seiiec, Suanor., 4).
PARIS
P:RNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE, 28
4899
595629
^*T. le 54
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2 6- 3é9
PREFACE
Ce livre est un chapitre de V Histoire de la Divination dans l'Antiquité, repris et développé dans les limites de temps et de lieu, nécessairement un peu indécises, qui circonscrivent l'histoire de V « antiquité » classique. Le sujet avait autrefois vivement piqué ma curiosité; mais, comme je ne devais pas, dans une étude générale sur les méthodes divinatoires, lui donner un développement hors de proportion avec l'en- semble, je ne m'étais pas cru obligé de m'engager à fond dans cette selva osciira. Je me contentai alors d'en faire le tour et d'y pratiquer provisoirement quelques éclaircies. Une nouvelle poussée de curiosité m'y ramène au bout de vingt ans, avec le ferme propos de débrouiller enfin cette étrange association — unique dans l'histoire de la pensée humaine — de raisonnements à forme scientifique et de foi masquée ; avec l'espoir de saisir l'enchaînement des idées maîtresses qui supportent tout l'assemblage et de noter les étapes par- courues parla logique acharnée à la poursuite des secrets de l'avenir.
Je n'ai rien changé à ma méthode, soit de recherche, soit d'exposition. Elle consiste, pour la recherche, à remonter vers les origines jusqu'à ce que l'on retrouve l'état d'esprit où ce qui est devenu plus tard inintelligible ou déraisonnable était le produit d'un raisonnement simple, parfaitement intel- ligible; pour l'exposition, à refaire en sens inverse le chemin parcouru. On me permettra de dire que j'ai été encouragé à y persévérer par les constatations que j'ai pu faire depuis. En suivant, non pas de très près, mais avec assez d'attention,
les enquêtes sporadiques du folk-loro, je n'y ai rencontré aucun fait concernant les pratiques divinatoires, aucun usage, si bizarre soit-il, qui ne rentre sans effort dans les cadres que j'ai tracés pour la divination gréco-romaine et n'y trouve son explication. L'esprit humain est partout le même, et on le constate plus aisément qu'ailleurs dans les ques- tions de foi, oii il opère sur un très petit nombre d'idées. Il ne crée pas volontairement le mystère : il le rencontre au bout des spéculations métaphysiques, par impuissance de comprendre l'infini ; mais, en deçà de ce terme, il*n'est point d'arcane qui ne soit un oubli de sa genèse intellectuelle, du circuit plus ou moins sinueux par lequel telle croyance ou pratique est issue logiquement de croyances ou pratiques antérieures. Les superstitions sont des survivances dont on ne comprend plus la raison d'être, mais qui ont été en leur temps, et par un point de suture que l'on peut souvent retrouver, fort raisonnables.
Ce qui est vrai des superstitions en général l'est, à plus forte raison, de l'astrologie, qui a essayé de rattacher d'une façon quelconque aux sciences exactes, à « la mathéma- tique », les efforts les plus aventureux de l'imagination. L'as- trologie une fois morte — je crois qu'elle l'est, en dépit de tentatives faites tout récemment pour la revivifier — a été traitée avec un dédain que l'on ne montre pas pour des ques- tions d'importance historique infiniment moindre. On dirait qu'il entre encore dans ces façons méprisantes quelque chose de l'irritation qu'elle a causée autrefois à ses adversaires, à ceux qui, ne sachant trop par oii la réfuter, se prenaient à la haïr. Letronne, soupçonnant quelque « vision astrologique » dans un détail des zodiaques d'Esneh, estime que « cette par- « ticularité tient à quelque combinaison d'astrologie qui ne « mérite guère la peine qu'on prendrait pour la découvrir ». Il constate que, une fois dépouillés « du caractère purement « astronomique qu'on leur avait supposé », ces zodiaques « ne seraient plus que l'expression de rêveries absurdes, et « la preuve encore vivante d'une des faiblesses qui ont le « plus déshonoré l'esprit humain ». Il laisse supposer qu'il a eu « le courage de parcourir des livres d'astrologie an-
« cienne », mais sa patience s'est lassée avant qu'il fût en état de deviner les énigmes de ses zodiaques. « Nous n'en sommes « pas encore là », dit-il, « et nous n'y serons pas de long- ce temps ; il est même douteux que personne entreprenne une « recherche dont le résultat ne peut plus avoir désormais « d'utilité scientifique ». La prédiction est hardie et le motif admirable. Si Letronne entend par utilité scientifique l'utilité pratique, il faut rejeter en bloc — en commençant par son œuvre à lui — toutes les études portant sur l'inventaire du passé, c'est-à-dire ce qui occupe les neuf dixièmes des savants et intéresse peu ou prou le reste de l'humanité. S'il reconnaît une utilité scientifique à tout ce qui accroît notre connais- sance du réel, de ce qui est ou a été, prétendrait-il reléguer en dehors des choses réelles les faits d'ordre intellectuel et psychologique, les idées, les croyances, les systèmes qui ont provoqué par la pensée l'action, qui ont engendré des faits et sont en un certain sens plus réels que les faits eux-mômes ? Je constate volontiers, et même avec plaisir, que peu de gens se soucient aujourd'hui de l'astrologie. Si elle est encore vivante et agissante dans les pays d'Orient, chez nous, elle appartient au passé et n'intéresse plus que les his- toriens. Ce n'est pas une raison pour qu'elle les intéresse médiocrement. On a cru longtemps, on croit peut-être encore que la divination en général et l'astrologie en particulier ont tenu peu de place dans l'histoire. Sans doute, on constate que les oracles et les pronostics des devins interviennent à tout moment pour provoquer ou empêcher, hâter ou retarder les actes les plus graves ; mais on suppose que c'étaient là, pour les chefs d'État ou chefs d'armée, des prétextes plutôt que des raisons, des moyens commodes d'utiliser la crédulité popu- laire, et que les choses se seraient passées de même, ou à peu près, sans cette intervention. C'est un point de vue qui a pu paraîtra rationnel aux philosophes du siècle dernier, mais qui devrait être, comme on dit aujourd'hui, dépassé. Il est surtout inexact appliqué à l'astrologie, qui n'a jamais agi qu'à distance sur les masses populaires, mais qui, grâce à son prestige scientifique, à la rigidité implacable de ses calculs, avait tout ce qu'il fallait pour s'imposer à la foi des gouver-
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nants. L'astrologie a réalisé de temps à autre lo rêve des doc- trinaires platoniciens et stoïciens ; elle a mis parfois la main sur ces grands leviers que sont les volontés des rois. Qui sait combien de desseins, intéressant des millions d'hommes, elle a entravés ou favorisés, quand elle avait prise sur la pen- sée d'un Auguste, d'un Tibère, d'un Charles-Quint, d'une Catherine de Médicis, d'un Wallenstein ou d'un Richelieu? Les historiens devront, à mon sens, rechercher avec plus de soin qu'ils ne l'ont fait jusqu'ici les traces de cette ingérence et ne pas se persuader aussi facilement qu'elle a été d'effet négligeable. Ils n'ont même pas besoin d'aller bien loin pour rencontrer, dans l'observance de la semaine, incorporée aux religions issues du judaïsme, la trace, désormais indélébile, d'une idée astrologique.
En tout cas, l'étude de l'astrologie et de son histoire inté- resse au premier chef ceux qui cherchent à connaître l'homme en analysant, dans ses œuvres collectives, la plus spontanée et la plus active de ses facultés, la faculté de croire et de se créer des raisons de croire. Après avoir fait taire la polémique religieuse suscitée par la prétendue antiquité des zodiaques égyptiens, Letronne déclarait que désormais, réduit à l'astrologie, le sujet n'offrait plus « aucun but de recherche « vraiment philosophique ». Je ne sais ce qu'il entendait au juste par philosophie, mais j'avouerai sans ambages que l'his- toire de l'astrologie — c'est-à-dire de la formation de ses dogmes — me parait, à bien des égards, de plus grande portée philosophique que l'histoire de l'astronomie, à laquelle elle est du reste intimement mêlée. Ce n'est pas, ou ce n'est pas seulement parce que l'astrologie a conservé, en se les appro- priant comme données de ses calculs, les conquêtes de la science astronomique à travers des siècles où celle-ci risquait d'être délaissée et même oubliée; ni parce que, entre tant de spéculations aventureuses, elle a posé, en prétendant les avoir résolues, des questions de physique et de mécanique célestes auxquelles n'eût pas conduit la pure géométrie des astronomes grecs. Je veux parler de ce qui fait son originalité propre, de cette association et pénétration réciproque d'élé- ments hétérogènes, d'une foi qui parle le langage de la
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science, et d'une science qui ne peut trouver que dans la foi la justification de ses principes. Qu'un Ptolémée en soit arrivé à « croire » que l'on « savait » au juste quel est le tempérament de la planète Saturne, par exemple, et que l'on avait pu démêler par l'observation, dans la complexité des aptitudes physiques, intellectuelles, morales, des êtres vivant sur terre, la part qu'il fallait attribuer à son influence, celle-ci ramassée et condensée dans une sorte de frappe ins- tantanée ; qu'un Ptolémée, dis-je, ait pu considérer ce type non pas comme élaboré par la religion, mais comme déter- miné par l'expérience, alors qu'il savait et enseignait lui- même combien sont multiples les données de chaque thème de géniture et combien rare, par conséquent, l'observation de cas analogues pouvant servir de base à une induction légi- time, — cela est merveilleux et éclaire, ce me semble, dans un exemplaire de choix, les profondeurs de l'âme humaine.
Dans la foi de ce savant qui croit savoir, on découvre aisé- ment l'éternel désir, le besoin de croire ce que l'on veut qui soit. Or, ce que l'homme a le plus âprement convoité, le plus obstinément poursuivi, c'est la connaissance, la possession anticipée de l'avenir, en deçà et au delà de la tombe. Au delà, c'est la conquête des religions ; en deçà, de la divination. Les autres méthodes ont plus ou moins effacé la ligne de démar- cation, non pas en affichant la prétention de fixer le sort des individus après la mort, mais en s'appuyant ouvertement sur la foi religieuse, en demandant des avertissements aux dieux, et non seulement aux dieux, mais, par l'oniromancie et la nécromancie, aux habitants de l'autre monde. Bref, dans toutes ses méthodes autres que l'astrologie, la « divination » est une révélation « divine «, une sorte de rallonge ajoutée à l'intelligence humaine. Seule, l'astrologie a créé l'équivoque et comme l'hypocrisie dont elle est entachée en se séparant de plus en plus de l'idée religieuse qui l'avait engendrée, en voulant non pas « deviner » , mais « prévoir » , et prenant de vive force le rang qu'elle trouvait à sa convenance, le premier, parmi les sciences naturelles. La cause de la séduction qu'elle a exercée sur les esprits cultivés, c'est qu'elle a pré- tendu instituer une divination scientifique, autrement dit,
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substituer à la révélation la prévision fondée sur la connais- sance des lois de la Nature, et qu'elle a osé appeler cette prévision certitude mathématique. Mais, en dépit de ses pré- tentions, elle restait une foi, et, même sans l'analyser de près, on s'en aperçoit : d'abord, à sa résistance obstinée, et même victorieuse, aux assauts de la logique; ensuite, aux moyens qu'elle a employés pour se propager.
J'ai prononcé tout à l'heure le mot d'hypocrisie, en l'atté- nuant et l'appliquant à l'astrologie, à l'œuvre collective, non aux astrologues pris individuellement. Atténuons encore, si Ton y tieiit, en disant : équivoque constitutionnelle et inconsciente. Cependant, je ne pourrais pousser le respect trop loin sans manquer à mon tour de sincérité. Il m'est arrivé plus d'une fois non seulement de déclarer ineptes des fantaisies qui faisaient par trop violence au sens commun, mais de traiter mes astrologues de charlatans. Je n'ai voulu par là ni dire ni faire entendre que cette épithète leur con- vînt généralement, étant au contraire persuadé que les croyances jugées après coup les plus déraisonnables ont été, à un certain moment, très dignes de foi et presque démon- trables par les idées courantes. Sauf quelques échappées d'impatience — dont, à l'autre extrême, Firmicus, le parfait croyant, a quelque peu pâti, — je n'ai rudoyé que les fabri- cants de livres apocryphes, les fondateurs et apôtres ano- nymes de la doctrine astrologique. Je sais parfaitement que je commets un anachronisme en les jugeant d'après des scrupules qu'ils n'avaient pas, et qu'on pourrait aussi bien réduire le fait à l'usage d'un procédé littéraire, ou excuser leur zèle et, par surcroît, louer leur modestie; mais je me sens incapable d'indulgence pour les faussaires, même quand ils ont cru travailler pour une bonne cause. Qu'ils fassent parler Hénoch ou Daniel, Apollon ou la Sibylle, ouNéchepso et Pétosiris, les révélateurs qui se déguisent me paraissent toujours cacher sous leur masque une vilaine action.
En tout cas, j'estime l'occasion opportune pour distinguer la cause servie par de tels moyens de celle de la science et pour montrer à quel point, sous son décor scientifique, l'astrologie était restée une foi. Maintenant que tout le monde
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s'essaye — et d'aucuns avec une rare incompétence — à définir la science et la foi, soit pour les traiter en sœurs jumelles, soit pour les opposer l'une à l'autre, il est bon de retenir ce critérium extérieur. On ne forge de preuves que pour certifier ce qui ne peut se démontrer, et ce qui ne peut se démontrer n'est pas de la science.
Mais en voilà assez pour faire comprendre le genre d'in- térêt que j'ai trouvé à l'étude de la divination, un domaine que, dans les limites indiquées plus haut, je crois avoir main- tenant parcouru tout entier. Je n'y ai pas vu un exercice de pure érudition, mais aussi et surtout une occasion de méditer sur des problèmes dont le souci est l'honneur et le tourment de notre espèce. C'est peut-être un labeur fastidieux que de compter les fils et les points d'attache historiques des toiles d'araignée tendues au devant des grands mirages et dans lesquelles se prennent les imaginations ailées, avides de lumières surnaturelles; mais ce n'est pas un labeur sans récompense. On disserte encore sur l'énigmatique xàOapo-iç d'Aristote, sur la « purification » ou apaisement que produit dans l'âme, au dire du philosophe, la tragédie : le spectacle, tragique aussi, du long effort fait, et en vain, par l'intelli- gence humaine pour sortir de ses limites apaise, en le décou- rageant, le désir de connaître l'inconnaissable. Il fait plus; il nous donne en échange la certitude que, ce que nous ne pouvons pas savoir, nul ne le sait et, à plus forte raison, n'est obligé de le savoir. C'est cette certitude, et non pas, comme le dit Montaigne, « l'ignorance et l'incuriosité », qui est « un doulx et mol chevet à reposer une teste bien faicte ». A côté de la synthèse que j'ai tenté d'asseoir sur de patientes analyses et qui, pour l'astrologie en particulier, a abouti à la distinction de deux méthodes, générales toutes deux, concurrentes et, à certains égards, incompatibles, il y a place pour bien des recherches de détail, lesquelles seront facilitées, je me plais à le croire, par les vues d'ensemble. Elles auront pour premier résultat — et j'y applaudis d'avance — de rectifier des inexactitudes que j'ai pu, que j'ai dû commettre. Ensuite, elles ouvriront de nouvelles sources d'information. Quantité de manuscrits astrologiques dorment
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encore dans les bibliothèques, et les textes grecs dont je me suis servi, imprimés au xvi^ siècle, ont grandement besoin d'être revisés par nos philologues. Ceux-ci commencent, du reste, à porter leur attention de ce côté, et je serais heureux de contribuer à l'y retenir. Par delà le monde gréco-romain ou occidental, il y a le monde arabe, refuge de l'astrologie au moyen âge, et, par delà encore, l'Inde, l'Extrême-Orient. C'est un vaste champ d'enquête, oii je ne désespère pas de voir les orientalistes s'engager à leur tour. Ils nous diront si, ce qui est hors de doute pour le côté arabe, il a été ensemencé par la propagande grecque, ou si ces peuples ont subi direc- tement, comme la Grèce elle-même, l'influence de la Chaldée. Ils auront même le plaisir de mêler au travail d'érudition l'étude de l'astrologie encore vivante ou tout au moins se survivant dans de vieilles habitudes tournées en cérémonial. Ce qui a jusqu'ici, je suppose, rebuté leur curiosité ou l'a empêchée de naître, c'est qu'un livre d'astrologie est un véri- table grimoire pour qui ne connaît pas le sens des termes techniques et les théories représentées par ce vocabulaire. Si, comme j'ai lieu de le penser, l'astrologie orientale s'alimente au même fonds d'idées et de pratiques que l'as- trologie grecque, je les aurai peut-être encouragés à aborder ses arcanes, en somme beaucoup plus faciles à élucider que les énigmes et les métaphores incohérentes des Védas.
Qu'ils écartent seulement, et de prime abord, l'idée sin- gulière, léguée par une tradition assez récente, que ce genre de recherches n'offre aucun intérêt scientifique. Cela s'appelle jouer sur les mots. Un compte-rendu de l'Académie des Sciences, enregistrant en 1708 l'envoi du marbre gravé dit Planisphère de Bianchini, constate que l'exégèse de ce docu- ment astrologique n'est guère du ressort de l'Académie. « Ce « n'est pas », dit malicieusement le rapporteur, « que l'histoire « des folies des hommes ne soit une grande partie du savoir « et que malheureusement plusieurs de nos connaissances « ne se réduisent là ; mais l'Académie a quelque chose de « mieux à faire ». Fontenelle songeait sans doute, en écri- vant ces lignes, à son Histoire des oracles ; mais ce n'est point par affectation de modestie qu'il met, en pareil lieu, la
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science au dessus du « savoir ». A chacun sa lâche. Les hommes de science, — au sens étroit du mot, — ceux qui étudient la Nature, ont mieux, c'est-à-dire autre chose, à faire que d'étudier l'histoire, à laquelle se ramène tout le reste du « savoir ». Encore en voyons-nous qui dépassent, et avec grand profit pour tout le monde, la limite tracée par Fontenelle à l'utilité scientifique. Je n'apprendrai à per- sonne que le créateur de la thermochimie, l'homme dont les travaux ont ouvert à l'étude de la Nature une voie nou- velle, M. Berthelot, a trouvé le temps de s'occuper de l'his- toire de l'alchimie, laquelle rejoint en maint endroit et double souvent l'histoire de l'astrologie.
On voudra bien ne pas prendre pour un paradoxe ma con- clusion : à savoir, qu'on ne perd pas son temps en recher- chant à quoi d'autres ont perdu le leur.
BIBLIOGRAPHIE
RENSEIGNEMENTS DIVERS
Gomme je n"ai nullement l'intention de dresser une bibliographie générale des ouvrages, anciens et modernes, concernant l'astrologie, je me contente d'indiquer les répertoires où se trouve déjà ébauchée cette bibliographie :
Pour les ouvrages grecs anciens, lo. Alb. Fabricii Bibliotheca graeca, éd. nova curante G. Chr. Harles, Vol. IV. Hamburgi, 1795. Lib. m, c. XXI (pp. 128-170).
Pour les ouvrages de toute provenance : Bibliographie générale de l'Astronomie, parJ. C. Houzeau et A. Lancaster. T. P"" (Bruxelles, 1887), pp. 681-858.
Voici maintenant la bibliographie des sources auxquelles j'ai eu recours, classée par ordre chronologique :
I. Manilius. — M. Manilii Astronomicon a Josepho Scaligero... repurgatum, Argentorati, 1655. — A la suite, avec pagination spéciale (462 p.) : Josephi Scaligeri Jul. Cœs. F. castigationes et notœ in M. Manilii Astronomicon. Argentorati, 1655. La première édition datait de 1579; les autres, de 1590 et 1600. J'ai utilisé, concurremment avec l'édition de Scaliger, celle de Fr. Jacob (Berolini, 1846), et les références visent toujours celle-ci, parce que l'absence de numé- rotation continue dans Scaliger rend les indications très incom- modes. Souhaitons que Manilius trouve enfin un éditeur capable non seulement d'améliorer le texte, mais aussi de comprendre qu'un Index ne doit pas être exclusivement à l'usage des philo- logues. Celui de Fr. Jacob donne cinquante références sur l'em- ploi de sub et soixante sur l'emploi de in, mais on y chercherait en vain les noms des constellations et ceux d'Auguste ou de Varus, de Philippes ou d'Actium. On s'étonne moins, après cela, que, dans ses Diagrammata, Fr. Jacob ait range les signes du
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Zodiaque à l'inverse de Tordre accoutumé et mis à gauche la droite des astrologues. La « littérature » philologique concernant Manilius est considérable : voir la bibliographie des éditions et dissertations dans G, Lanson, De Manilio poeta ejitsque ingenio, Paris, 1887, et R. Ellis, Noctes Manilianae, Oxonii, 1891. A noter, comme tentative de vulgarisation, Astronomicon di Marco Manilio, lib. I, tradotto da A. Covino. Torino, 1895.
II. NÉcHEPso etPÉTOsiRis. — On ignore, à cent ans près, à quelle époque
fut publié le grand ouvrage apocryphe, fabriqué probablement à Alexandrie, qui, au temps de Sylla (Riess) ou de Tibère (Boll), fonda la réputation de l'astrologie « égyptienne », en concurrence avec la chaldéenne. C'était une encyclopédie, cosmogonie, astro- logie et magie, dont on cite le XIV« livre. Les fragments en ont été réunis par E. Riess :
Nechepsonis et Petosiridis fragmenta magica, edidit Ernestus Riess (Philologus, Supplementband VI [Gœttingen, 1891-1893], pp. 323-394). Cf. l'étude préalable : E. Riess (même titre). Diss. Philol., Bonnae, 1890.
III. Claude Ptolémée. — Sur la vie, les ouvrages, la philosophie de Pto-
lémée, contemporain d'Antonin-le-Pieux, voy. l'étude magistrale de Franz Boll, Studien ûber Claudius Ptolemdus. Ein Beitrag zur Geschichte der griechischen Philosophie und Astrologie (Jahrbb. f. klass. Philol., XXI Supplementband [Leipzig, 1894], pp. 49-244). Nous n'avons à nous occuper que de son traité d'astrologie (qu'il faut se garder de confondre avec le traité d'astronomie intitulé MaOrjtjLaTixr) ajvTaÇt; OU MeyâXr] OU MeyiaTr;, d'où l'arabe Almageste) :
Edition princeps : KXau8(ou Il-roXsjxaîou nrjXouailw; T£Tpa6'.6Xo; (jjv-aÇtç Tupôç Itxipoy àSeXcpov. Norimbergae, in-4", 1535, avec traduc- tion latine des deux premiers livres par Joach. Camerarius [Kam- mermeister], qui fit une nouvelle édition corrigée à Bâle en 1553, le texte (212 pages petit format) à la suite de la traduction latine, celle-ci (251 pages) achevée par Ph. Mélanchthon.
Le célèbre médecin et mathématicien Jérôme Cardan publia à Bàle, en 1568, une traduction latine de Ptolémée, De astrorum judiciis, cum expositione Hieronymi Cardani Mediolanensis medici, précédée d'un traité De Septem erraticis stellis, lib. I (pp. 1-94), suivi de Geniturarum exempla (pp. 511-715) et de scolies de Gunrad Dasypodius [Rauchfuss] (pp. 717-838).
Je me suis servi du texte inséré par Fr. Junctinus dans le pre- mier volume de la deuxième édition de son énorme Spéculum Astrologiae, universam mathematicam scientiam in certas classes digestam complectens, 2 vol. fol., Lugduni, 1581, avec une traduc- tion latine (Quadripartiti operis de judiciis astrorum) qui tantôt reproduit celle de Cardan, tantôt en est indépendante. Je ne suppose pas qu'il emprunte beaucoup à Camerarius, de qui il dit : eleganti Latinitate decoravit duos primos tractatus Apotelesmaton
XII BIBLIOGRAPHIE
Ptolemsei. Sed ejus opéra non leguntur apud Catholicos, quoniam redolent hœresim Lutheranam (I, p. So4). Les deux derniers livres sont noyés dans un énorme commentaire (pp. 109-830) où les preuves expérimentales sont représentées par des centaines de thèmes de géniture d'hommes célèbres. Junctinus se proposait de commenter aussi les deux premiers livres, prope diem (Deo dante) : mais il en est resté là.
Avant la publication de l'édition princeps avaient paru (dès 1484) des traductions latines, telles que : Quadripartitum judi- ciorum opus Claiidij Ptolemei Pheludiensis ah Joi'me Sieiirreo brittu- liano Bellovacëfti pbelle recognitum. Paris, 1519. — Claudii Ptole- maei Pheludiensis Quadripartitum, imprimé par Pruckner à la suite de Firmicus (ci-après). Basileae, 1533.
Toutes ces traductions, où les termes techniques sont emprun- tés à Tarabe, sont encore plus incorrectes et plus obscures que le texte original, et je laisse à d'autres le soin de les comparer soit entre elles, soit avec le texte.
A la suite de la Tétrabible (enrichie de quelques tableaux synop- tiques qui ont dû être ajoutés au texte), les éditeurs donnent, sous le nom de Ptolémée, une collection de cent aphorismes ou règles astrologiques : Tou aùxou Kaprôç npôç tôv aÙTÔv Siipov [Cl. Pt. Centum dicta ou Centiloquium) . Ce « fruit » ou prétendu résumé de l'ouvrage de Ptolémée est évidemment pseudépigraphe.
La Tétrabible fut réellement résumée, et très fidèlement, dans une Ilap açpaaiç sîç xrjv xou nToX£[ia(ou TïTpâStSXov attri- buée à Proclus, publiée avec traduction latine par les Elzévir :
Procli Diadochi Paraphrasis in Ptolemœi libros IV de Siderum effectionibus, a Leone Allatio e Grseco in Latinum conversa. Lugd. Batavorum, 1633.
L'abrégé est si exact, même pour la correspondance des livres et chapitres, que j'ai jugé superflu d'y renvoyer le lecteur.
Nous possédons encore deux commentaires anciens de la Tétra- bible, attribués l'un à Proclus, l'autre à Porphyre, et imprimés ensemble à Bàle en 15S9, avec traduction latine, par H. Wolf :
Et; TTjv T£Tpâ6t6Xov riToX£[i.aîou èÇtjytjttjç àvojvutxoç (In Claudii Ptolemœi Quadripartitum enarrator ignoti nominis, quem tamen Proclum fuisse quidam existimant), 180 pp. fol. C'est l'auteur que j'appelle ordinairement « le scoliaste » et auquel je renvoie sous la référence « Anon. ».
Ilopçuptou cpiXoaocpo'j EîaaYwyT] sî; ttjv àTroxeXearxaxixriv zou nxoXêfjiaiou (P. phil. Introductio in Ptolemœi opus de effec- tibus astrorum), pp. 180-204. A la p. 193 commencent des SyoXia Ix xou AtjjaoçîXou, auteur inconnu et texte en piteux état. IV. Sextus Empiricus. — Un demi-siècle environ après Ptolémée, le méde- cin et philosophe Sextus Empiricus écrivit une réfutation — et, par conséquent, un exposé — des doctrines astrologiques dans le
BIBLIOGRAPHIE XllI
V» des XI livres ITpôç MaOTjixaxixou?. Ce livre est intitulé IIpô; 'AaTpoXdyoyç. Voy. la réédition Sexti Empirici opéra, gr. et lat. de lo. Albertus Fabricius, Lipsiae, 1842, t. II, pp. 208-237 (pp. 338- 335 H. Estienne).
V. Manéthon. — Sous le nom de Manéthon, contemporain des deux
premiers Lagides, nous avons une compilation versifiée d' 'Ako- xeXeaiJLaTi xot, à la fois pseudépigraphe et apocryphe, car le pré- tendu Manéthon est censé avoir puisé èÇ àSûxtov Upûv jîî6Xwv xal xpuçtiAwv airiXwv (V, 1 sqq.), archives qui contenaient les ensei- gnements d'Hermès, Asklépios et Pétosiris. On pense que c'est l'œuvre de plusieurs auteurs, dont le plus ancien (livres II, III, VI) vivait au temps d'Alexandre Sévère. Les éditions de A. Kœchly étant incommodes à cause du remaniement arbitraire de l'ordre des livres, je me suis servi de l'édition de Axt et Riegler, Mane- thonis Apotelei^maticorum libri sex, Coloniae ad Rhenum, 1832.
VI. Vettius Valens. — On connaît plusieurs personnages du nom de
Vettius Valens, médecins et astrologues, dont le plus ancien était un contemporain de Varron, augurio non ignobilem (Censo- rin., 17, 13), le plus récent, un astrologue consulté, dit-on, lors de la fondation de Constantinople (Fabric, op. cit., p. 143). Comme l'auteur dont il est ici question représente la tradition péto- siriaque, indépendante de Ptolémée, l'opinion commune, depuis Scaliger jusqu'à E. Riess, le place au temps d'Hadrien. Mais les motifs sont faibles : Firmicus relève également de Pétosiris, et personne ne croira que, comme on l'a dit, Constantin ait été empêché par sa foi chrétienne de consulter un astrologue. Du reste, nous aurions maintenant la preuve que Valens est posté- rieur à Ptolémée, puisqu'il le cite, si l'on pouvait se fier à un extrait de Valens où il est question des Turcs {Cod. Florent., p. 139-140). Je trouve donc fort acceptable l'opinion de Saumaise (p. 333), qui fait de Valens un contemporain de Constantin. Il est douteux que nous ayons, dans l'opuscule intitulé Anthologies (des fleurs d'arithmétique !) autre chose que des extraits. Certains cha- pitres commencent par la mention : £x i:wv OùàXsvTOî. La Bi- bliothèque Nationale en possède deux manuscrits (Suppl. grec, n»» 330 A et B), dont un (A) de la main de Huet (qui se plaisait peut-être à reconnaître un homonyme dans Oùétio;), sous le titre :
OÙ£TÎou OùotXsvTOç Toîï 'AvT'.oysw; 'AvOoXc.Y'«5^v libri VIII.
J'ai renoncé à exploiter à fond cet ouvrage, tout en casuis- tique sans idées et en problèmes d'arithmétique que l'incertitude des sigles et des chiffres rend le pLus souvent inintelligibles; je me suis contenté en général des passages cités par Saumaise et par Riess (dans les fragments de Néchepso), de peur d'aller contre mon but, qui est de saisir l'ensemble et la raison d'être des doc- trines astrologiques.
VII. JuLius FiRMiGUs Maternus. — L'homonymie de cet auteur et de son
XIV BIBLIOGRAPHIE
contemporain le polémiste chrétien, auteur du De errore profa- narum religionum, l'un et l'autre écrivant sous le règne de Cons- tance, est un problème d'histoire littéraire non résolu encore. Les éditions du xvi« siècle (de 1497 à 1551) sont toutes corrigées et interpolées. Celle dont je me suis servi (pour les quatre der- niers livres seulement) est la première des deux (1533 et 1551) de N. Pruckner :
Juin Firmici Materni Junioris V. C. ad Mavortium Lollianum AstronomicSi^ libri VIII per Nicolaum Prucknerum astrologum nuper ah innumeris menais vindicati. Basileae, MDXXXIII, 244 pp. fol.
Les philologues ont enfin tourné leur attention vers cet auteur oublié. Les quatre premiers livres ont paru en 1894, dans la Bill, scr. graec. et rom. Teubneriana, recensés par C. Sittl, et une autre édition (des mêmes livres) par W. Kroll et F. Skutsch, dans la même collection (Lips, 1897), remplacera avec avantage la précé- dente. Les nouveaux éditeurs ont rendu à l'ouvrage, le plus volu- mineux que nous possédions sur la matière, son titre exact de Matheseos libri VIII. Dépourvu de toute critique, le livre de Fir- micus, qui représente la tradition « égyptienne », indépendante ou à peu près de Ptolémée, est précieux à ce titre et en raison même de la médiocrité intellectuelle du compilateur. Firmicus nous donne lui-même la recette de son pot-pourri : Omnia enim quae Aesculapio Mercuriiis et Anubis (?) tradiderunt, quae Petosiris explicavit et Nechepso, et quae Abram, Orpheus et Critodemus edide- runt ceterique omnes hujus artis scii... perscripsimus (lib. IV, Praef.). Son but a été, dit-il, de combler dans la littérature latine la seule lacune qui y existât encore .
VIU. HÉPHESTioN DE Thèbes. — Cet auteur, de personnalité inconnue — probablement Égyptien de Thèbes — paraît avoir écrit sous le règne de Théodose un traité riepl xaxap-/ wv en trois livres, dont les deux premiers résument librement, avec nombreuses variantes, la Tétrabible de Ptolémée, et le troisième est consacré à la méthode des xatap/ai proprement dites. Le premier livre a été publié, d'après les manuscrits de notre Bibliothèque Natio- nale (241 7, 2841, 2415), avec prolégomènes et table des chapitres de l'ouvrage entier, par A. Engelbrecht, Hephaestion von Theben und sein astrologisches Compendium. Ein Beitrag zur Geschichte der griechischen Astrologie. Wien, 1887. L'état déplorable de l'unique manuscrit complet (n» 2417) a sans doute découragé l'éditeur de ce texte utilisé jadis par Saumaise. Cependant, je crois savoir qu'un de nos plus intrépides paléographes, M. Ch.-Ém. Ruelle, a entrepris de nous rendre l'œuvre d'Héphestion.
IX. Paul d'Alexandrie. — Vers le même temps (règnes de Gratien et Théodose), Paul d'Alexandrie écrivait à l'usage de son fils Kron- ammon, et en disciple éclectique de Ptolémée, un opuscule dont il existe une seule édition avec traduction latine :
BIBLIOGRAPHIE XV
Pauli Alexandrini EiaaywYT) zU tt^v àroxcXîdixaxixTjv (Ru- dimenta in doctrinam de prsedictis natalitiis), éd. Andr. Schato, Witebergae, 1386.
L'ouvrage n'ayant point de pagination, j'ai pris le parti, ne vou- lant pas citer tout au long les titres des chapitres, de citer les folios. Au texte de Paul, Schato ou Schaton a joint des scolies de facture chrétienne, datant du moyen âge. X. Textes divers. — Nous ne connaissons guère que les noms et quelques rares fragments d'une foule d'auteurs de traités d'astro- logie, en vers et en prose : les Thrasylle, Dorothée de Sidon, Annubion, Hipparque (antérieurs à Firmicus), Odapsos, Antiochus d'Athènes, Protagoras de Nicée, Antigone de Nicée, Apollonius de Laodicée, Apollinarius (antérieurs à Héphestion, à Paul d'Alexandrie et aux scoliastes de Ptolémée). Héphestion nous a conservé à lui seul plus de trois cents vers de Dorothée de Sidon, son guide principal pour les xaTapyaî. Cf. quatre fragments de Dorothée et un d'Annubion à la fin du Manéthon de Kœchly (Lips., I808, pp. H3-H7).
D'autres fragments d'auteurs non moins inconnus ont été publiés par A. Ludwich, Maximi et Ammonis carminiim de actio- num auspiciis (traduction du titre IIspl xaxapy wv) reliquiae. Accedunt Anecdota astrologica. Lips., 1877, 126 pp. in-12. Un opuscule parti- culièrement intéressant, comme traitant de l'astrologie théorique au point de vue platonicien et chrétien, est le dialogue :
Anonymi chmtiani Hermippus de Astrologia dialogus (libri II), édité d'abord par 0. D. Bloch (Havniae, 1830), en dernier lieu, par G. Kroll et P. Viereck, Lips., 1895.
Les papyrus égyptiens nous fournissent des documents tech- niques, des thèmes de géniture, dont quelques-uns antérieurs à Ptolémée. Publiés sous divers noms, au fur et à mesure de leur découverte, ils sont maintenant réunis dans le premier volume des Ch'eek Papijri in the British Muséum : Catalogue, with texts, edited by F. G. Kenyon, London, 1893. (Un second volume, paru en 1898, ne contient pas de textes astrologiques). Ce sont, par ordre de date présumée :
lo Le papyrus CXXX(pp. 132-139), inédit avant Kenyon, daté de l'an III de Titus (81 p. Chr.). Thème de géniture de Titus Pite- nius, précédé d'une exhortation à rester fidèle aux règles des anciens Égyptiens.
2° Le papyrus XCVIII recto (pp. 126-130), — au verso 1' 'Emxi- «piov d'Hypéride, — dont la date oscille entre 93 et 153 p. Chr.; thème de géniture publié et commenté par C. W. Goodwin dans les Mélangea Êgyptologiques de F. Chabas, 2« série, pp. 294-323 (Chalon-sur-Saône, 1864); de nouveau par C. Wesselj (Denkschr. der Wiener Akad. Phil.-Hist. Cl., XXXVI, 2 [1888], pp. 150-152). 3° Le papyrus CX (pp. 130-132) : thème de géniture d'Auubion
BIBLIOGRAPHIE
lils de Psansnois, de l'an I dAntonin (138 p. Chr.), publié par W. Brunet de Presle [Notices et Extraits des mss., XVIII, 2 [1865], pp. 236-238) d'après une autre copie, et par C. Wessely (op. cit.^ pp. 1S2-153).
Les renseignements à tirer des zodiaques égyptiens ou gréco- égyptiens, étudiés par Letronne et Lepsius, sont maintenant réunis dans le tome P"" du Thésaurus Inscriptionum Aegypti, par H. Brugsch. I. Astronomische und astrologische Inschriften (pp. 1- 194), Leipzig, 1883. II. Kalendarische Inschriften altàgyptischer Denkmàler (pp. 195-530), Leipzig, 1883. III. Geographische Inschrif- ten altàgyptischer Denkmàler (pp. 531-618), Leipzig, 1884. ^ part les listes de décans, qui ont permis de contrôler celle d'Héphes- tion, publiée par Saumaise, ces monuments ne fournissent aucun appoint à nos connaissances en fait de théories astrologiques. J'en dirai autant des zodiaques gréco-romains, comme celui de Palmyre, le Globe Farnèse, le Planisphère de Bianchini (voy. Vindex) et ceux que l'on rencontre sur les médailles. Ce sont des œuvres d'ornemanistes, incompétents en matière de doctrine. L'étude de l'astrologie n'a, je crois, rien à attendre ni de l'archéo- logie, ni de la numismatique, ni de l'épigraphie. La théorie n'était pas à la portée du public, et la pratique ne cherchait pas le grand jour. Tout au plus trouvera-t-on çà et là l'occasion de formuler quelques conjectures intéressant l'histoire de l'astro- logie, à propos d'oeuvres d'art pouvant être considérées comme des thèmes de géniture traduits par le ciseau ou le pinceau.
Les ouvrages où il est question incidemment de l'astrologie, comme les Philosophiimena dits d'Origène (connus aussi sous le titre : Hippolyti Refutatio haeresium), la Préparation Êvangélique d'Eusèbe, etc., n'ont pas droit de figurer ici. Inutile aussi de cataloguer les fragments, hermétiques et autres, publiés par le cardinal J.-B. Pitra dans la seconde partie du tome V des Analecta sacra et classica Spicilegio Solesmensi parata (Paris et Rome, 1888), qui m'ont pourtant fourni un notable appoint de renseignements.
C'est au moyen âge byzantin qu'appartiennent les compilations inédites, astrologiques et magiques, qui sommeillent encore dans les bibliothèques, et dont un certain nombre figurent dans les relevés bibliographiques de K. Krumbacher. Les productions pseudépigraphes y pullulent. Le plus volumineux peut-être de ces recueils est le ms. 2419 (xvc siècle, 342 fol.) de la Biblio- thèque Nationale, dont Engelbrecht {op. cit., pp. 16-20) a publié la table des matières. L'àTtoTsXsaaaTixTj ;:paY[xaT£(a du pseudo-Etienne d'Alexandrie a été publiée par H. Usener, De Stephano Alexan- drino. Bonnae, 1880. M. Fr. Cumont {Rev. de Vlnstr. puhl. en Bel- gique, XL [1897], pp. 1-9) signale à l'attention un manuscrit (Angelicanus)en 149 chapitres, manuel d'astrologie pratique, com-
BIBLIOGRAPHIE XVII
pilé par rastroloj^ue Palchos (voy. ci-après, ch. xiv) à la fin du v« siècle. Depuis, M, Fr. Gumont a fait mieux et plus. Il a entre- pris un inventaire général de tous les manuscrits astrologiques de langue grecque, avec l'intention d'en former ensuite un Corpus astrologique. Pour mener à bien cette tâche, il s'est adjoint des collaborateurs dont quelques-uns, comme MM. Fr. Boll et W. Kroll, avaient déjà tourné spontanément du même côté leur curiosité scientifique. Le premier volume ou fascicule du Catalo- gua aatrologonim graecorum, comprenant les Codices Florentinos dépouillés par A. Olivieri, vient de paraître (Bruxelles, 1898), et je dois à l'obligeance de M. Gumont d'avoir pu tirer quelque parti, au cours de l'impression de mon livre, des extraits publiés dans VAppendix (pp. 77-173). J'espère que, en retour, mon travail ne sera pas inutile aux vaillants éditeurs du Catalogue et qu'il les dispensera plus d'une fois de recourir à Scaliger ou à Saumaise.
Comme j'ai cherché à tracer une ligne de démarcation entre l'astro- logie grecque et l'astrologie arabe, je crois devoir indiquer les traités arabes qui étaient mis par des traductions latines à la portée des astro- logues du xvi" siècle et où ceux-ci ont puisé de quoi embrouiller et con- taminer les traditions authentiquement grecques. Ce sont :
1» A la suite du Firmicus de N. Pruckner :
Hermetisvetustmimi astrologi centiim Aphorismorum liber (pp. 85- 89). Origine inconnue.
Bethem Centiloquium (pp. 89-93). — De horis planetarum (pp. 110- 112).
Almansoris astrologi propositiones ad Saracenorum regem (pp. 93- 110).
Zahelis de electionibus liber (pp. 112-114).
Messahallach de ratione circuli et stellarum, et qualiter operantur in hoc seculo (pp. 115-118).
De nativitatibus secundum Omar, libri III (pp. 118-141).
2o Dans l'édition des scoliastes de Ptolémée, par H. Wolf :
Hermetis philosophi de Revolutionibus nativitatum libri II, incerto interprète (pp. 205-279).
3° Albohali Arabis astrologi antiquissimi ac clarissimi de Judicih Nativitatum liber unus. Noribergae, 1549.
4° En deux éditions successives (Basileae, 1550 et 1571), Alboha- zen Haly filil Abenragel, scriptoris Arabici, de judiciis astrorum libri octo, etc. Accessit huic operi hac demum editione (celle de 1571) compendium duodecim domorum cœlestium... ex Messahalla, Aomare, Alkindo, laele, Albenait, Dorotheo, lergi, Aristotele et Ptolemxo... collectum, authore Petro Liechtenstein.
5" Dans le Spéculum Astrologiae de Fr. Junctinus, tome I, des extraits et analyses de tous les auteurs orientaux connus à
XVIII BIBLIOGRAPHIE
l'époque, surtout d'Albubaler, que Junctinus appelle aller Ptole- mwus, Abenragel et Albohaly. C'est le fatras le plus rebutant qu'on puisse imaginer, mais aussi le plus propre à faire jugerde l'état du cerveau d'un astrologue de la Renaissance. Les Arabes sont aussi largement exploités dans les Apotelesmata Astrologiœ chmtianœ, nuper édita a Magistro Petro Ciruelo Darocensi. Com- plut! (Alcala de Henares), 1521 . Pour les travaux modernes sur l'astrologie grecque, il n'y a à peu près rien à signaler depuis le livre classique de Saumaise, le premier — après le commentaire de Scaliger sur Manilius — et le dernier effort de l'érudition indépendante, s'exerçant à comprendre l'astrologie sans y croire et sans se proposer pour but, ou pour but principal, de la réfuter.
Cl. Salmasii De annis climactericis et antiqua Astrologia diatri- hx, Lugd. Batav., 1648 (128 pp. in-12 de prolégomènes, non pagi- nées, et 844 pp. de texte continu, encombré de citations, sans un alinéa).
Je n'enregistre que pour mémoire le livre d'Alfred Maury, La Magie et l'Astrologie dans Vantiquité et au moyen-âge, Paris, 1860, tout en aperçus rapides, dispersés à travers l'histoire universelle et sur des sujets con- nexes, où l'astrologie n'entre que pour une part minime et vue unique- ment par le dehors. L'ouvrage de J.-B. Friedreich, Die Weltkôrper in ihrer mythisch-symbolischen Bedeutung. Wurzburg, 1864, qui butine dans le domaine indéfini de la mythologie comparée, est d'une médiocre utilité pour qui veut, au contraire, distinguer, limiter, préciser. Il n'y est, du reste, pas question de divination, mais seulement de ce qu'on pourrait appeler les rudiments ou les alentours de l'astrologie. On revient à l'astrologie proprement dite avec les essais récents, esquisses sommaires plutôt qu'études entrant dans le sujet, de :
Albin Hàbler, Astrologie im Alterthum, Gymn. Progr. Zwickau, 4879, 38 pp. 4o.
A. Bouché-Leclercq, Histoire de la Divination dans l'antiquité, t. I, pp. 205-257. Paris, 1879.
E. Riess, art. Astrologie in Pauly-Wissowa, Real-Encyclopàdie der classischen Alterthumswissenschaft, t. II [Stuttgart, 1896], pp. 1802-1828.
Il y a peu de profit scientifique à tirer des traités d'astrologie, écrits par des croyants et pour l'usage pratique, dont j'ai constaté après coup, — c'est-à-dire durant l'impression de mon livre (cf. ci-après, p. 573, 2) — et non sans surprise, la publication de date toute récente : Abel Haatan, Traité d'astrologie judiciaire, 2" édit., Paris, 1895, et Fomalhaut, Manuel d'astrologie sphérique et judiciaire. Paris, 1897. Le premier de ces ouvra- ges est tout imbu d'occultisme; l'autre, tout en tables et calculs mathé- matiques, accommodés au goût du jour par des exemples comme les thèmes de nativité du général Boulanger, du Comte de Paris, du pré--
BIBLIOGRAPHIE
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sident Carnot (dont la mort a été, parait-il, prédite en i892), et des conseils rétrospectifs ou actuels aux deux successeurs du regretté pré- sident. Ces Pétosiris attardés écrivent pour une clientèle qui ne se soucie guère plus des sources, de l'origine et de l'enchaînement des théorèmes, que celle du « docteur Ely Star ». Les noms d'étoiles dont ils s'affublent ne garantissent pas plus leur science que leur foi.
Je renonce à empiéter sur le domaine des paléographes, en donnant ici les diverses formes des sigles astrologiques qui remplacent trop souvent dans les manuscrits les noms des signes, planètes et « sorts », ou des abréviations et ligatures qui représentent les noms des quatre « centres » du Zodiaque. L'emploi de cette espèce de sténographie a été la principale cause de l'altération des textes. Il ne me paraît pas utile non plus de disserter sur l'origine mal connue de ces sigles, fabriqués, comme les hiéroglyphes égyptiens, par simplification de dessins repré- sentant les figures zodiacales ou les attributs des planètes. Pour celles- ci, je me contente volontiers de l'explication courante, qui assimile î) à la faux de Saturne, :f à la première lettre du nom de Zeus ou à un symbole de la foudre, (5* 9 et ^ à des disques, l'un traversé par la lance de Mars, l'autre muni d'un manche, comme le miroir de Vénus, le troisième surmonté du caducée de Mercure. Je me borne donc à inter- préter les sigles et abréviations employés dans cet ouvrage.
Signes du Zodiaque.
T. Bélier [Kpiôi-Ai'ios).
^f. Taureau {Txvpoi-Taurus).
n. Gémeaux (A(5u|jioi-Gemwi).
§. Cancer (Kapxivoî-Cance?').
Si. Lion (AÉuv-Leo).
nj. "Vierge {Ïl^p^évo^-Virgo).
A. Balance (XTi'Xaî-Zuyôî-tiôra).
ni. Scorpion [I^-MpTcio^-Scorpùis].
^. Sagittaire {To\6'zri<;-Sagittarius).
'i>. Capricorne [Kl'^ôt.zptù^-Capricor
nus). s=. Verseau {'Ylpay oo^- Aquarius). ){. Poissons ('lyôûsî-Pwce*).
Planètes.
Luminaires (ta spôixa) : O. Soleil ("HX'.oî-Soi). (C- Lune (SeXirivTi-Lima).
Planètes proprement dites :
ï). Saturne (4>aiva)v-Kpôvoî-Sa<«r«i«). "if. Jupiter (<ï>a£6wv-Zeûî-Jî/pi/er). C^. Mars (nupôetî-'Ap-nî-Mar*). Ç. Vénus (*wa'.pôpoç-'Ewcjçp6poî-''EiJir:-
po?-'Aœpo5tTT,-FenM5). "^ . Mercure (SxiXêwv - 'Ep [xf,; - Mercu- rius).
Autres sigles ou abréviations.
Hor. — Horoscope (ûpouxÔTto; ou wpov6jxoî [wpa ou [ioïpa]-ivaTo>»T,- ascendens).
Occ. — Occident (oûaii; - occidens).
.MC. — Culraination supérieure, passage au méridien (jisaoupivTitia - médium
caelum) . IMC. — Culraination inférieure (àvTt[jiôaoupâv7i;jLa - ûirÔYeiov - imum médium
caelum). f). — Nœud ascendant de l'orbite lunaire (àvaS-.êocÇwv) ou Tête du Dragon
[Caput Draconis). (j. — Nœud descendant (xaxï6t6iî;a)v) ou Queue du Dragon {Capul Draconis). ©. — Sort de la Fortune.
XX BIBLIOGRAPHIE
Les sigles des aspects ne se trouvent que dans les figures y affé- rentes, ainsi que celui du « sort du Génie ». Pour les diverses formes des sigles sus-mentionnés et pour les abréviations paléographiques, consulter le fac-similé photographique des Abréviations grecques copiées par Ange Politien, par H. Omont (Revue des Études grecques, VII [1894], p. 81-88). Les sigles des « nœuds » y sont inverses de ceux inscrits ci- dessus ; ils indiquent l'hémicycle d'où so7't l'astre supposé au nœud, au lieu de celui où il va entrer. L'usage a dû varier sur ce point, prêtant ainsi aux confusions : en attendant que les paléographes le fixent, j'ai suivi l'usage adopté par le Bureau des Longitudes. Quant aux figures insérées dans le texte, elles n'ont été empruntées ni aux manuscrits, ni (sauf la fig. 41) à ce qu'on appelle les monuments figurés. Ce sont des tracés schématiques servant à la démonstration et dont — une fois la part faite à VAtlas coelestis de Flamsteed pour les signes du Zodiaque (cf. p. 130, 1) — je suis entièrement responsable. Je les ai dessinés à mon gré et moi-même, heureux d'être affranchi par la zincographie de toute transcription intermédiaire.
L'abondance des notes n'effraiera, je suppose, que des lecteurs aux- quels ce livre n'est pas destiné. On appelle volontiers indigestes, à pre- mière vue, des ouvrages dont l'auteur a pris la peine de trier soigneu- sement ses matériaux et de rejeter en dehors de l'exposé didactique les citations, remarques, discussions et considérations accessoires, pour lui conserver à la fois sa netteté et ses preuves. VIndex permettra de retrouver les idées et les faits entassés dans les fondations de l'édifice, à l'usage de ceux qui voudront juger par eux-mêmes de sa solidité. Quant au plan, j'ai cru devoir renoncer aux divisions et subdivisions logiques, livres, parties, sections, etc., qui, par souci excessif de la clarté, vont contre le but. Le lecteur distinguera aisément, sans tant d'étiquettes, les Prolégomènes (ch. i-m), V Astrologie proprement dite ou description du mécanisme céleste (ch. iv-xi [pp. 327-347]), VApotélesma- tique ou divination astrologique (ch. xi [pp. 348-371 ]-xv), et ['Épilogue historique (ch. xvi).
J'ai plaisir, avant de poser la plume, à remercier ceux qui ont faci- lité et parfois guidé mes recherches : le Conservateur de la Biblio- thèque de l'Université, M. J. de Ghantepie, à qui j'ai dû plus d'une indication opportune, et M. Ém. Châtelain, qui, à la Bibliothèque comme à l'École des Hautes-Études, est l'obligeance même.
CHAPITRE PREMIER
LES PRECURSELKS
L'astrologie est une religion orientale qui, transplantée en Grèce, un pays de « physiciens » et de raisonneurs, y a pris les allures d'une science. Intelligible en tant que religion, elle a em- prunté à l'astronomie des principes, des mesures, des spécula- tions arithmétiques et géométriques, intelligibles aussi, mais procédant de la raison pure, et non plus du mélange complexe de sentiments et d'idées qui est la raison pratique des religions. De l'emploi simultané de ces deux façons de raisonner est issue une combinaison bâtarde, illogique au fond, mais pourvue d'une logique spéciale, qui consiste en l'art de tirer d'axiomes imagi- naires, fournis par la religion, des démonstrations conformes aux méthodes de la science.
Cette combinaison, qu'on aurait crue instable, s'est montrée, au contraire, singulièrement résistante, souple et plastique au point de s'adapter à toutes les doctrines environnantes, de flatter le sentiment religieux et d'intéresser encore davantage les athées. Quoique inaccessible au vulgaire, qui n'en pouvait comprendre que les données les plus générales, et privée par là du large appui des masses populaires, attaquée même comme science, proscrite comme divination et aussi comme magie, anathéma- tisée comme religion ou comme négation de la religion, l'astro- logie avait résisté à tout, aux arguments, aux édits, aux ana- thèmes : elle était même en train de refleurir, à la Renaissance, accommodée — dernière preuve de souplesse — aux dogmes existants, lorsque la terre, on peut le dire à la lettre, se déroba sous elle. Le mouvement de la Terre, réduite à l'état de planète, a été la secousse qui a fait crouler l'échafaudage astrologique, ne laissant plus debout que l'astronomie, enfin mise hors de tutelle et de servante devenue maîtresse.
I
2 CHAP. I. LES PRÉCURSEUKS
C'est en Grèce que l'âme orientale de l'astrologie s'est pourvue de tous ses instruments de persuasion, s'est imprégnée de philo- sophie et cuirassée de mathématiques. C'est de là que, merveille pour les uns, objet de scandale pour les autres, mais préoccu- pant les esprits, accablée des épithètes les plus diverses et assez complexe pour les mériter toutes à la fois, elle a pris sa course à travers le monde gréco-romain, prête à se mêler à toutes les sciences, à envahir toutes les religions, et semant partout des illusions qu'on put croire longtemps incurables.
Il ne fallut pas beaucoup plus d'un siècle pour transformer l'astrologie orientale en astrologie grecque, celle-ci infusée dans celle-là et gardant encore, comme marque d'origine, le nom de « chaldéenne » ou égyptienne. C'est que, introduite dans le monde grec par le prêtre chaldéen Bérose, vers le commencement du m"" siècle avant notre ère, l'astrologie orientale y trouva un ter- rain tout préparé par une lignée de précurseurs. Elle prit racine dans une couche préexistante de débris intellectuels, de doctrines hâtivement édifiées, rapidement pulvérisées par le choc d'autres systèmes, et qui, impuissantes à asseoir une conception scienti- fique de l'univers, s'accordaient pourtant à reconnaître certains principes généraux, soustraits à la nécessité d'une démonstration par une sorte d'évidence intrinsèque, assez vagues d'ailleurs pour servir à relier entre elles les parties les plus incohérentes de l'astrologie déguisée en science. Ces principes peuvent se rame- ner, en fin de compte, à celui qui les contient tous, l'idée de l'unité essentielle du monde et de la dépendance mutuelle de ses parties.
Les précurseurs de l'astrologie grecque sont tous des philo- sophes. Il est inutile de perdre le temps à constater qu'il n'y a pas trace d'astrologie dans Homère, et le moment n'est pas venu de montrer que le calendrier des jours opportuns ou inoppor- tuns dressé par Hésiode ne relève pas non plus de la foi dans les influences sidérales. Nous considérons comme aussi inutile d'agiter la question, présentement insoluble, de savoir dans quelle mesure nos philosophes dépendaient de traditions orien- tales, puisées par eux aux sources ou circulant à leur insu autour d'eux.
THALES DE MILET
LES PUYSICIENS
Ce qu'on sait de Thaïes se réduit, en somme, à peu de chose. Son nom, comme ceux des autres ancêtres de la science ou de la foi, a servi d'enseigne à des fabricants d'écrits apocryphes * et de légendes ineptes. Ces gens-là ne manquaient pas de remon- ter aux sources les plus lointaines et d'affirmer que Thaïes avait été un disciple des Égyptiens et des Chaldéens. Aristote paraît ne connaître les doctrines de Thaïes que par une tradition assez incertaine. Plus tard, on cite du philosophe milésien des ouvrages dont le nombre va grandissant : il devient le père de la science en général, mathématicien, géomètre, astronome ou astrologue (termes longtemps synonymes ^), capable de prédire une éclipse de soleil et d'en donner l'explication. C'est par les commentateurs et polygraphes de basse époque que son nom est le plus souvent invoqué et ses opinions analysées le plus en détail ^. La seule proposition doctrinale que l'on puisse attribuer
i. Il sera souvent question dans cet ouvrage d'écrits apocryphes, fruit natu- rel de toutes les croyances qui cherchent leurs preuves dans la tradition et les inventent plutôt que de ne pas les trouver. J'emploie le mot au sens usuel, sans distinguer entre » apocryphe » proprement dit, qui signifie « caché » ou « tiré d'une cachette » (dt-rôxpu'-poî), et « pseudépigraphe », qui veut dire « faus- sement intitulé », attribué à un autre que son auteur véritable. Il est rare que les livres pseudépigraphes ne soient pas en même temps apocryphes : c'est toujours le cas quand on les donne comme anciennement écrits, récemment découverts.
2. La synonymie d'is-zpo'koyioi et d'âcrxpovofxia est un fait dont nous pouvons ajourner la démonstration. Elle a persisté longtemps, même dans les langues modernes, et c'est la raison pour laquelle on appelait autrefois la divination par les astres astrologie « judiciaire ». Aujourd'hui la distinction est faite, et astrologie ne comporte aucune équivoque. Le caprice de l'usage a réservé à la science le terme dCastronomie — un mot mal fait, car les astronomes ne « règlent » pas les astres — et appelé astrologie l'astromancie.
3. Voy. les textes et références amassés par E. Zellcr, Philos, der Griechen, I', pp. 163-179 (trad. Em. Boutroux, I, pp. 197-210). Pour le classement des opinions des philosophes par sujets, utiliser le recueil de H. Diels, Doxor/raphi graeci, avec prolégomènes et Indices, Berlin, 1879. Que Thaïes ait été en contact avec des idées chaldéennes ou égyptiennes, le fait est probable; mais nous apprendrons à nous défier de plus en plus des « Égyptiens et Chaldéens », en ce qui concerne l'astrologie. Le premier qui parle des voyages de Thaïes en Egypte — et peut-être en Chaldée — est Eudemus (de Rhodes ?), polygraphe, auteur d' 'AutpoXoyixal îaTopîat, postérieur à Aristote. On cite comme étant
4 CHAP. 1, — LES PRÉCL'HSELKS
avec quelque sécurité à Thaïes, c'est que « tout vient de l'eau * », ou n'est que de l'eau transformée par sa propre et immanente vitalité. Tout, y compris les astres. Dès le début, la science ou « sagesse » grecque affirme l'unité substantielle du monde, d'où. se déduit logiquement la solidarité du tout.
Il importe peu de savoir si Anaximandre, disciple de Thaïes, avait pris pour substance unique du monde un élément plus subtil, indéfini en qualité comme en quantité, et même s'il la supposait simple ou composée de parties hétérogènes ^ Sa doc- rine était, au fond, celle de son prédécesseur, avec une avance plus marquée du côté dès futures doctrines astrologiques. Il enseignait, au dire d'Aristote, que la substance infinie « enve- loppe et gouverne toutes choses ^ ». Cette enveloppe qui « gou- verne » est sans nul doute le ciel en mouvement incessant, « éter- nel », cause première de la naissance de tous les êtres *. Pour Anaximandre comme pour Thaïes, les astres étaient les émana- tions les plus lointaines de la fermentation cosmique dont la terre était le sédiment. Il les assimilait, paraît-il, à des fourneaux circulaires, alimentés par les exhalaisons de la terre et roulés dans l'espace par le courant de ces mêmes souffles ou vapeurs; ce qui ne l'empêchait pas de les appeler des « dieux célestes '■' »,
de Thaïes une vauxtxT, icjxpoXoyia ou àaxpovo|jLÎa, attribuée aussi à Ptiocos de Samos. Le plus probable est qu'il n'avait rien écrit : xal vca-ra xtvaî [lèv aûy- ypa[X[xa xaTÉXtirev oùôs'v (Diog. L., I, 23).
1. BaXf,;... 'jSwp slvat tpTifftv uToi/ctov xal à^yX^ "^^'^ ô'vxwv (Aristot., Me/ap/i., I, 3). Thaïes... ex aqiia dixit constare omnia (Cic, Acad. Pr., II, 37), traduction en langage scientifique de traditions homériques ('iixExvôî, offTtep yÉvîj;; irâv- x£(T5i TSTuxxa'.. lUud . , XIV, 246), babyloniennes (ci-après, ch. ii, p. 40), égyp- tiennes (cf. Ilorapoll., I, 10), visée peut-être par Pindare ("Aptatov tièv uSwp. Olymp., 1, 1), utilisée atout moment par les astrologues. L'homme pisciforme à l'origine {Philosojihumena, 1, 5, p. 18 Cruice. Cf. Bouché-Leclercq, Placita Graecorum de origine generis hinnani, Paris, 1871, p. 40) est aussi de tradition chaldéenne.
2. Comme quantité, l'élément d'Anaximandre est xà ofTrsipov (Aristot., Phys., III, 4); comme qualité, un ixtyiAa (Aristot., Metaph., XII, 2).
3. Aoxcï xal TtEpiE/etv Sitavxa xaî xugjpvâv (Aristot, Phys., III, 4).
4. 'Ap/j,v slvai "kéysi x-^,v àîStov xivT,îriv, xat xaûx-ij xi [xèv ysvvâaOat xà 6è yOsi- peuôai (Hermias, Inns. philos., 4 etc. cf. E. Zellcr, I-^, p. 193, 3).
5. Voy. les textes dans E. Zeller, I-^ p. 197. On prétend qu 'Anaximandre plaçait le soleil et la lune au-dessus des étoiles (cf. ci-après, p. 42, 2). Pour les <( physiciens », les dieux sont les produits et non les organisateurs, à plus forte raison les créateurs, de la Nature. La théologie grecque n'exigeant pas que les dieux fussent causes premières, ces philosophes, qui nous paraîtraient athées, pouvaient être très religieux. Heraclite disait que le monde est plein de dieux et qu'il y en avait jusque dans sa cuisine (Aristot., De pari, anim., I, 5).
LES PHYSICIENS D lONIE 5
comme l'eussent pu faire des Chaldéens. Science et foi mêlées : il y a déjà là le germe et le langage équivoque de l'astrologie future. On voit aussi apparaître chez Anaximandre une idée qui sans doute n'était plus neuve alors et qui deviendra tout à fait banale par la suite, pour le plus grand profit de l'astrologie : c'est que les espèces animales, l'homme compris, ont été engendrées au sein de l'élément humide par la chaleur du soleil, dispensateur et régulateur de la vie.
Avec un tour d'esprit plus réaliste, Anaximène tirait de doc- trines analogues les mêmes conclusions. Il commence à préciser le dogme astrologique par excellence, la similitude de l'homme et du monde, de la partie et du tout, le monde étant aussi un être vivant chez qui la vie est entretenue, comme chez l'homme, par la respiration ou circulation incessante de l'air, essence com- mune de toutes choses.
L'école des « physiciens » d'Ionie resta jusqu'au bout fidèle à sa cosmologie mécanique. Elle affirma toujours l'unité substan- tielle du monde, formé d'une môme matière vivante à des degrés divers de condensation ou de volatilisation, et elle faisait dériver la pensée, intelligence ou volonté, du groupement et du mouve- ment des corps. Ces premiers précurseurs des sciences naturelles, pressés d'aboutir à des conclusions métaphysiques, forgeaient ainsi des arguments pour les mystiques, pour les découvreurs de rapports occultes entre les choses les plus disparates.
A plus forte raison, les imaginations éprises de merveilleux prirent-elles leur élan à la suite de Pythagore. Les néo-pythago- riciens et néo-platoniciens ont si bien amplifié et travesti le caractère, la biographie, les doctrines du sage de Samos, qu'il n'est plus possible de séparer la réalité de la fiction. Pythagore a passé partout où il y avait quelque chose à apprendre : on le conduit chez les prêtres égyptiens, chaldéens, juifs, arabes, chez les mages de la Perse, les brahmanes de l'Inde, les initiateurs orphiques de la Thrace, les druides de la Gaule, de façon que sa philosophie soit la synthèse de toutes les doctrines imaginables. La légende pythagoricienne déborde aussi sur l'entourage du maître et enveloppe de son mirage cette collection de fantômes pédantesques, « mathématiciens » figés dans l'extase de la science apprise ([xà6v)[xa) *. Nous en sommes réduits à n'accepter
1. C'est dans Técole de Pythagore qu'a été forgé le titre de [xaBTj tjiaxiiiot, porté plus tard par les astrologues. Il était réservé aux disciples qui, après avoir appris on gros les principes généraux de la science (àxoujtiâTtxot), arri-
b CHAP. I, — LES PRÉCUKSELRS
comme provenant de l'école pythagoricienne que les propositions discutées par Aristote, car même les Pythagoriciens de Platon sont avant tout des platoniciens.
Le fond de la doctrine pythagoricienne est la notion obsé- dante, le culte de l'harmonie, de la proportion, de la solidarité de toutes les parties de l'univers, harmonie que l'intelligence con- çoit comme nombre, et la sensibilité comme musique, rythme, vibration simultanée et consonante du grand Tout. Le nombre est même plus que cela pour les Pythagoriciens : il est l'essence réelle des choses. Ce qu'on appelle matière, esprit, la Nature, Dieu, tout est nombre. Le nombre a pour élément constitutif l'unité (uovàç), qui est elle-même un composé de deux propriétés inhérentes à l'Être, le pair et l'impair, propriétés connues aussi sous les noms de gauche et de droite, de féminin et de masculin, etc. ; de sorte que l'unité est elle-même une association harmo- nique, et, comme telle, réelle et vivante. Se charge qui voudra d'expliquer pourquoi le pair est inférieur à l'impair, lequel est le principe mâle, la droite par opposition à la gauche, la ligne courbe par opposition à la ligne droite, le générateur de la lu- mière et du bien, tandis que le pair produit des états opposés. De vieilles superstitions * rendraient probablement mieux compte de ces étranges axiomes que des spéculations sur le fini et l'indé- fini : car mettre le fini dans l'impair et la perfection dans le fini, c'est substituer une ou plusieurs questions à celle qu'il s'agit de résoudre. Les Pythagoriciens aimaient les arcanes, et ils trou- vaient un certain plaisir à retourner le sens des mots usuels. Ils employaient, pour désigner l'indéfini, l'imparfait, le mal, le mot aoTioç (pair), qui signifie proprement « convenable », propor- tionné ; et, pour désigner le fini, le parfait, le bien, le mot TTspîacjo;
valent à la comprendre jusque dans le détail (Porphyr., Vit. Pythag., 37). C'étaient des initiés du second degré, comparables aux èxô-xai des Mystères. L'astrologie ou astronomie n'est pas oubliée dans les études cosmopolites de Pythagore : c'est du Chaldéen Zaratos (Porphyr., Vit. Pythag., 12) ou Assyrien Nazaratos (Alex. Polyh. ap. Clem., Strom., I, 13) qu'il apprend tôv zs Ttepl tpuaewî Xôyov xal tivôî ai twv o>itov àpyjxi (Porphyr., ibicl.). L'astrologie est per- sonnifiée dans son entourage par 'AjTpatoî, l'enfant miraculeux recueilli par Mnésarchos, père de Pythagore (Porphyr., ibid., 10 et 13).
1. La superstition des nombres pairs et impairs, très apparente dans la religion romaine et immortalisée par le vers de Virgile : Numéro deus impare gaudet {Ed., Vlll, 7u), remonte certainement plus haut que Pythagore. Les raisonneurs disaient que l'impair est parfait, fécondant (yôviaoî), masculin, parce que, ajouté à lui-même, il engendre le pair, tandis que le pair ne peut engendrer l'impair par addition (Stob., Ed., I, 1, 10).
LES MATHEMATIQUES PYTHAPtOHICIENNES 7
(impair , qui signifie « surabondant », démesuré. Ce n'était pas non plus une énigme commode à déchiffrer que la perfection du nombre 10, base du système décimal. Ceux qui en cherchaient la solution au bout de leurs dix doigts étaient loin de compte. Il fallait savoir que le nombre 10 est, après Tunité, le premier nombre qui soit pair-impair (àpTiorspiacrôc), c'est-à-dire qui, pair en tant que somme, soit composé de deux moitiés impaires. La décade est la clef de tous les mystères de la nature : sans elle, disait Philolaos, « tout serait illimité, incertain, invisible * ». On croirait déjà entendre un astrologue parler des merveilleuses propriétés des Décans (arcs de 10 degrés).
Le pythagorisme a été, pour les adeptes des sciences occultes en général et de l'astrologie en particulier, une mine inépuisable de combinaisons propres à intimider et à réduire au silence le sens commun ^ C'est à bon droit que toute cette postérité bâtarde
1. MEyiXa yàp xai T:avTéXT,ç xal TzavToepYÔî vcal ôsiw xal oùpavCw piw xal àvôpto- -Tiîvto dtpjrà xïl âYSjiwv xoivovoGaa S'JvajjLiî xal t5<; SsxaSoî, aveu 8è TaÛTOd; -KiW à-sipa xat i^r^x xal àsavf, (ap. Stob., Ed., I, 1, 3). La décade est 11 avisXsia (ibid., 10) — TravxéXEia, èv b/-zzkzyj.i(x, contenant tous les autres nombres, y compris le carré et le cube, le spirituel, le corporel, etc. (Phil., De opif. mundi, 14 et 33). La xsToaxrj!; (ci-après, p. 9, 2) est aussi une irayà àsvdtou (pûdtoç [Carm. Aur., V, 47). Entre autres rêveries, voyez les combinaisons de l'arith- métique avec la mythologie : la monade correspondant à Jupiter (dieu su- prême, père des autres) ou à Apollon (seul dieu, Sol de Soins!), la dyade à Héra-Junon ou à Artémis (la Lune, type du pair ou féminin), "ApxsfAii; = àoT'.o;, etc. (Stob., ibid., Marc. Cap., VII, 731 suiv. lo. Lyd., Mens., II, 1 suiv., E. Zeller, P, p. 337, 1). C'est un concours de jeux de mots, coqs-à-l'âne, calembours, finesses de tout genre. Le nombre 7, qui n'est ni engendrant ni engendré, ni facteur ni produit, va à Athéna-Minerve, vierge et sortie de la tête de Jupiter. Les correspondances « naturelles » des nombres 3 et 7 sont inépuisables. Je ne vois pas très bien en quoi l'ogdoade convient à Poséidon ou à Iléphaestos ; mais celui qui l'a adjugée à Cybèle ou Ku6t,67i, parce que 8 est l'unique cube (xu6o;) contenu dans 10, ne se croyait certainement pas un sot. La géométrie n'était pas moins exploitée : l'âme était un carré pour les uns, un cercle pour les autres, ou le carré était masculin (quoique pair) et le rec- tangle féminin, etc.
2. La part du pythagorisme, très considérable en astrologie, est énorme dans l'ensemble de ce qu'on appelle « les sciences occultes ». Son principe, que le nombre est l'essence des choses, avait une affinité extrême avec celui de la magie, à savoir que la réalité des choses est incorporée dans leur nom véritable, convenablement rythmé, et que qui tient Je nom dispose de l'être dénommé. De là la combinaison qui consiste à évaluer les noms en nombres, appliquée dans l'onomatomancie mathématique (ci-après, ch. xv), la kabbale juive, raison d'être de tous les nombres de l'Antéchrist, de la Bête, etc., qui remplissent les apocalypses judéo-chrétiennes, des amulettes comme les abrasax, et ainsi de suite. Le goût des spéculations mystiques sur les nombres
8 niIAP. 1. — LES PKÉCLHSEUHS
de Pythagore a siipplanlô ses disciples authentiques et pris avec leur héritage le titre de « mathématiciens ». L'école de Pythagore s'était acharnée à mettre le monde en équations, arithmétiques et géométriques. Elle a couvert le ciel de chiffres et de figures, traduits en harmonies intelligibles, sensibles, morales, politiques, théologiques, toutes plus absconses et imprévues les unes que les autres. Faire des sept orbes planétaires une lyre céleste *, don- nant les sept notes de la gamme par la proportion de leurs dis- tances respectives, est la plus connue comme la plus simple de ses inventions. Il était plus malaisé d'arriver au nombre de dix sphères, nécessaire à la perfection de l'univers. On sait comment, pour augmenter le nombre des sphères, ces doctrinaires intré- pides ont les premiers descellé la Terre de sa position centrale et inséré par dessous une anti-Terre, qui tournait avec elle autour d'un foyer invisible pour nous. Comme un projectile mal dirigé peut arriver au but par un ricochet fortuit, ainsi cette vieille chi- mère encouragea plus tard Aristarque de Samos et Copernic à se révolter contre le dogme de l'immobilité de la Terre. Il arrive parfois que l'imagination fait les affaires de la science. Colomb n'eût probablement pas bravé les affres de l'Atlantique, s'il n'avait été convaincu que, sur le globe « terrestre », la terre devait néces- sairement occuper plus d'espace que l'eau ^ .
est encore très vivace. C'est presque un Pythagoras redivivtts ou un Proclus, transformé en prêtre chrétien, que l'auteur des Harmonies de l'Être exprimées par les nombres (par P. -F. -G. Lacuria, 2 vol. in-8». Paris, 1847), une âme candide, dont le souvenir m'empêche de classer indistinctement parmi les charlatans tous les mystiques contemporains. J.Kuntze {Proleg. z. Gesch. Roms, Leipzig, 1882) est persuadé que le carré est le symbole de la volonté virile, que le « temple » augurai romain était carré pour cette raison, et Rome carrée, et l'empire romain carré, ou plutôt rectangle égal à deux carrés! C'est encore un cas de métempsycose intellectuelle.
1. L'invention de la lyre heptacorde par Hermès (Hymn. Homer. i7i Mercur.) servit à démontrer que l'astrologie avait été révélée par Hermès-Thoth ou Trismégiste, signataire de tous les ouvrages hermétiques.
2. Cf. Hist. de Chr. Colomb, par Fernand Colomb, ch. ix. Il avait aussi mis de son côté Aristote (De caelo, II, 14), Sénèque {Quantum enim est quod ab ulti- mis litloribus Hispaniae usque ad Indes j ace t? Paucissimorum dierum spatium, si navem suus venins implevit. Senec, Q. Nat., I, praef.), et voulu réaliser la célèbre prophétie du même Sénèque {Medea, 375 suiv.). La loi de Titius ou de Bode, fondée sur un postulat analogue à ceux des Pythagoriciens, a encou- ragé les astronomes du xix" siècle à chercher une planète entre Mars et Jupi- ter, là où ils ont trouvé des centaines de petites planètes. En revanche, le dogme pythagoricien (Gemin., Isag., 1), vulgarisé par Platon, à savoir que les planètes ne peuvent avoir qu'un mouvement circulaire et égal — xâv yàp
L ECOLE DE PYTllAGOHE V
En construisant le monde avec des théorèmes, sans souci de l'observation, les Pythagoriciens ont partout dépassé les har- diesses de l'astrologie, qui semble éclectique et prudente par comparaison. Non seulement ils ont attribué aux nombres en eux-mêmes et aux figures géométriques des qualités spéciales \ mais ils avaient localisé ces diverses qualités, types, causes et substances des choses visibles, dans diverses parties de l'uni- vers. Rayonnant de leurs lieux d'élection en proportions et sui- vant des directions mathématiques, ces forces vives créaient aux points de rencontre et marquaient de leur empreinte spécifique le tissu des réalités concrètes ^. Séparation, mélange, moment opportun (xa(po;), proportions, tout l'arsenal des postulats astro- logiques est déjà là, et les pièces principales de l'outillage sont déjà forgées. Les astrologues n'ont fait que limiter le nombre des combinaisons calculables et disqualifier certains types, comme le carré, qui leur parut antagoniste du triangle — la figure ou aspect (T/r^iioi) favorable par excellence, — et la décade, qui se défendit mal contre l'hégémonie des nombres 7 et 12. Encore verrons-nous reparaître sur le tard, dans les 36 Décans astrologiques, d'abord la décade, qui leur donne leur nom, et ensuite la fameuse « qua- drature » (TsxpaxTJc) pythagoricienne, encore une raison ultime des choses et « source de l'éternelle Nature^ ».
C'est peut-être de l'astronomie pythagoricienne que l'astrologie a tiré le moindre parti. La doctrine de la mobilité de la Terre allait directement contre un postulat nécessaire de l'astrologie, et l'explication naturelle des éclipses — si tant est qu'elle ait été donnée par Pythagore — était plutôt importune à ceux qui en faisaient un instrument de révélation. Quant à la métempsycose
(jwjjix ôsîov x^vEÏTai xuxXtxwî (Proclus, in Anal. sac7'.,'\, 2, p. 76 Pitra), — a empêché tous les prédécesseurs de Kepler d'admettre des orbites elliptiques. Ils n'oat pas songé aux Orphiques, qui donnaient au monde la forme d'un œuf!
1. Nous renvoyons ici, pour éviter des répétitions, aux chapitres suivants, notamment à la théorie des aspects ou polygones réguliers, voies tracées à l'action des astres.
2. La conception des dTtstpwv Suvapiéwv ôEirstooi uuvSpojiat, qui marquent à la façon d'un sceau (iSfa açipayiSoî], se trouve bien dégagée dans le système pythagorisant des gnostiques Séthiens {Philosophum., V, 3, p. 212 Cruice). Le Katp(5;, modus et aussi opportunitas (= 'AB-rva, ap. Stob. Ed. I, i, 10), idée fondamentale de la théorie des xaxapyat (ci-après, ch. xiii).
3. Ci-dessus, p. 7, 1. Il y a la petite TsxpaxxiJî (4); la moyenne, somme des quatre premiers nombres (1 + 2 -1- 3 -|- 4) ou décade ; et la grande TSTpixrjî, somme des quatre premiers nombres impairs et des quatre premiers nombres pairs (1 -H 3 + o + 7) + (2 -f- 4 -|- 6 -f 8) = 30. Celle-ci a pu être suggérée par le système des décans, ou inversement.
40 CHAP. I. LES PRÉCURSEURS
et la palingénésie, c'étaient des doctrines indifférentes à l'astro- logie, qui, s'occupant exclusivement de la vie présente, s'ac- commodait de toutes les théories concernant les autres modes d'existence.
Si les disciples de Pythagore oubliaient un peu trop la terre pour le ciel, l'école d'Élée dépassa en sens contraire l'état d'esprit favorable à l'éclosion des idées astrologiques. Xénophane pensait que les astres, y compris le Soleil et la Lune, devaient être de simples météores, des vapeurs exhalées par la Terre et qui, s'en- flammant d'un côté de l'horizon, allaient s'éteindre du côté opposé. La terre était assez vaste pour produire en même temps plusieurs de ces flambeaux, et peut-être chaque climat avait-il le sien. Ce n'est pas dans ces fusées, renouvelées chaque jour, que l'astrologie eût pu placer les forces génératrices, éternelle- ment semblables à elles-mêmes, dont elle prétendait calculer les effets sur terre *. Enfin, la doctrine éléatique par excellence, l'idée que le monde est Un et immobile, au point que la multi- plicité et le mouvement sont de pures apparences, était la néga- tion anticipée des dogmes astrologiques.
Heraclite, partant d'un principe opposé et presque aussi inin- telligible pour le vulgaire, ne voyait dans la stabilité relative des apparences qu'une illusion qui nous cache le flux perpétuel de la substance des choses. A vrai dire, pour Heraclite, rien n'est, puisque l'être ne se fixe nulle part ; mais tout devient, sans arriver jamais à se réaliser, à se distinguer de la masse mouvante qui fuit à travers le réseau des formes sensibles. Comme tous les physiciens d'Ionie, il voyait dans les divers états de la matière ou substance universelle des degrés divers de condensation et de raréfaction, et il importe peu que le type normal soit pris au milieu ou à une extrémité de la série. Hera- clite partait de l'état le plus subtil : il considérait le feu comme l'élément moteur et mobile, générateur et destructeur par excel- lence. Les astres étaient pour lui des brasiers flottant au haut des airs en vertu de leur légèreté spécifique et alimentés par les vapeurs terrestres. Le Soleil, en particulier, peut-être le plus petit, mais le plus rapproché de tous, se régénérait chaque jour, éteint qu'il était chaque soir par les brumes de l'Occident ^ Heraclite
1. Aussi Manilius réfute les Éléates : Nain neque fortuitos orlus siirgentibvs astris \ Nec foiiens possum nascenteyn credere mundiim, \ Solisve assiduos par- tus et f'ata diiirna (1, 182 suiv.).
2. Heraclite, qui, dit-on, attribuait au Soleil la forme d'une barque (axaœosi-
HERACLITE ET EMPEDOCLE
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ne voulait pas que les astres opposassent quelque consistance au flux universel. Le Soleil n'en était pas moins l'excitateur de la vie sûr terre : ce qu'on appelle vie, âme, raison, intelligence, est un feu allumé d'en haut K Ce trait caractéristique de la doctrine est un théorème astrologique tout fait. La physique d'Heraclite, adoptée par les stoïciens et purgée du paradoxe concernant l'inconsistance des corps célestes, deviendra une des forteresses de l'astrologie.
Tous les philosophes passés en revue jusqu'ici étaient en lutte avec le sens commun, qu'ils appelaient dédaigneusement l'opinion (8ô^a), et ceux d'entre eux qui avaient versifié l'exposé de leur système ne comptaient évidemment pas sur la clientèle des rapsodes homériques. Empédocle, au contraire, convertit en vanité une bonne part de son orgueil. Il aimait à prendre les allures d'un prophète inspiré, et nul doute que, s'il avait connu l'astrologie, celle-ci n'eût fait entre ses mains de rapides pro- grès.
La substitution de quatre éléments différents et premiers au même titre, la terre, l'eau, l'air et le feu, à une substance unique plus ou moins condensée n'intéressait, alors comme aujourd'hui, que la métaphysique. Cependant, le système d'Em- pédocle, en mettant la diversité à l'origine des choses, exigeait de l'esprit un moindre effort que le monisme de ses devanciers, et la variété des mélanges possibles n'était pas moindre que celle des déguisements protéiformes de la substance unique. Ce sys- tème avait encore l'avantage d'expliquer d'une façon simple une proposition qui a une importance capitale en astrologie, à savoir, comment les corps agissent à distance les uns sur les autres. Suivant Empédocle, ils tendent à s'assimiler par péné- tration réciproque, pénétration d'autant plus facile qu'ils sont déjà plus semblables entre eux. Il conçoit des effluves (àTroppoaî- à-rrôppota'.) OU jets de molécules invisibles, qui, guidés par l'affinité élective, sortent d'un corps pour entrer dans un autre par des pores également invisibles, tendant à produire de part et d'autrey un mélange de mêmes proportions et, par conséquent, de proprié- tés identiques. La lumière, par exemple, est un flux matériel qui
8t,î) et un pied de diamètre (Euseb., Praep. Ev., XV, 24-25), a peut-être pris à la lettre le mythe égyptien de Râ enfanté chaque jour par Nut. Le Soleil d'un pied de diamètre et régénéré chaque jour reparaît dans la physique d'Épicure (Cleomed., Cycl. T/ieor., II, 1; Serv., Georg., I, 241).
1. Macrobe {Somn. Scip., I, 14, 19) recensant les définitions de Tâme : Heraclilus physicus [diril animam] scintillam stellaris essetiHae.
12 CHAP. I. LES PRÉCURSEURS
met un certain temps à aller du corps qui l'émet à celui qui le reçoit. On ne saurait imaginer de théorie mieux faite pour rendre intelligible « Tinfluence » des astres sur les générations terrestres*, et aussi celle qu'ils exercent les uns sur les autres quand ils se rencontrent sur leur route, genre d'action dont les astrologues tiennent grand compte et qu'ils désignent par les mots de contact (auvacpr;) et défluxion (àTtôppota).
Le monde (xôa[jLo<;) est pour Empédocle le produit d'une série indéfinie de compositions et décompositions opérées par l'Amour et la Haine, l'attraction et la répulsion. La vie et le mouvement naissent de la lutte de ces deux forces primordiales : quand l'une d'elles l'emporte, elle poursuit son œuvre jusqu'à ce que la combinaison intime de tous les éléments ou leur séparation complète produise l'immobilité, la mort de la Nature. Mais ce repos ne saurait être définitif. La force victorieuse s'épuise par son eflbrt même ; la force vaincue se régénère, et le branle cosmique recommence en sens inverse ^ engendrant un monde nouveau, destiné à rencontrer sa fin dans le triomphe exclusif de l'énergie qui l'a suscité. 11 va sans dire que le monde actuel est l'œuvre de la Haine, et que, parti de l'heureuse immobilité du Sphseros, il marche à la dissociation complète. Empédocle eût sans doute été embarrassé d'en donner d'autres preuves que les souvenirs de l'âge d'or ; mais ce lieu commun poétique gardait encore, surtout aux yeux d'un poète comme lui, la valeur d'une révélation des Muses. Du reste, l'imagination tient dans l'œuvre d'Empédocle plus de place que la logique pure : il était de ceux qui trouvent plus aisément des mots que des raisons, et la légende qui le fait passer pour un charlatan n'a fait qu'exa- gérer un trait bien marqué de son caractère ^ . Sans nous attar- der à fouiller sa cosmogonie pour y retrouver maint débris de
1. « Le mot d'influence nous reporte aux auciennes superstitions astrolo- giques... Le mot italien d'influenza fait allusion à quelque croyance analogue » (M. Br6al, Essai de Séma7itique, p. 141). Les mots désastre, étoile au sens de destinée, etc., sont des survivances de même origine.
2. Ce mouvement, d'abord lent, s'accélère de plus en plus. Il en résulte que la durée des jours et des nuits (Empédocle ne songe qu'au mouvement diurne) allait s'abrégeant : de là, une théorie très originale de la durée de la vie intra-utérine, égale à la durée du jour lors de la naissance de l'espèce humaine, et restée la même depuis (ci-après, ch. xii).
3. Ceux qui préfèrent à la lecture des fragments d'Empédocle des vers bien frappés, résumant sa philosophie (avec les textes en Notes) et dramatisant sa légende, trouveront ce qu'ils cherchent dans Panthéia, Étude antique, par Félix Henneguy. Paris, 1874.
DÉMOCKITE ET LES ATOMISTES 13
vieux mythes, nationaux ou exotiques, nous signalerons en passant des idées qui furent plus tard exploitées par des astro- logues. Les premiers et informes essais de la Nature créatrice, les monstres produits par le rapprochement fortuit de membres disparates, expliqueront les formes les plus étranges domiciliées dans les constellations \ comme le souvenir des dragons, chi- mères et centaures mythologiques a suggéré à Empédocle lui- même sa description de la terre en gésine. Celle-ci n'est plus cependant la Mère universelle. Elle est bien au centre de l'uni- vers, maintenue en équilibre par la pression des orbes célestes qui tournent autour d'elle ; mais elle n'a pas enfanté les astres et elle ne surpasse pas en grandeur le Soleil, qui est de taille à projeter sur elle des effluves irrésistibles.
C'est le précurseur de la physique atomistique que Lucrèce admire dans Empédocle ^. Leucippe et son disciple Démocrite firent rentrer dans la science l'idée de l'unité qualitative de la substance universelle, en ramenant les quatre éléments à n'être plus que des groupements d'atomes de même substance, mais de formes et de grosseurs diverses. Ils conservèrent cependant au feu, générateur de la vie et de la pensée, une prééminence que les astrologues adjugeront tout naturellement aux astres. Le feu n'était pas, comme les autres éléments, une mixture de molé- cules diverses, mais une coulée d'atomes homogènes, les plus ronds et les plus petits de tous, capables de pénétrer tous les autres corps, même les plus compactes. La genèse du monde, ou plutôt des mondes — car celui que nous voyons n'est qu'une parcelle de l'univers, — est, pour les atomistes, un eff'et méca- nique de la chute des atomes ; mouvement qui, par suite des chocs et ricochets obliques, produit des tourbillons circulaires. Dans chacun de ces tourbillons, isolé des autres par une coque sphérique qui se forme et s'immobilise au contact d'un milieu résistant, les atomes se criblent et se tassent par ordre de den- sité. Les plus pesants vont au centre, où ils forment la Terre ; les autres s'étagent entre le centre et la circonférence, où les
1. L'idée que le Ciel est un musée de curiosités préhistoriques est exprimée par Sénèque [Hercul. fur., 65 suiv. Piirgata telliis omnis in caelo videt \ Quod- cumqiie timuit). Le scoliaste de Germanicus (p. 38o Eyssenhardt) pense que Jupiter Ta formé pour Tinstruction des hommes : le Scorpion, par exemple, fut a Jove astris inlatus, ut ejus naturam futuri homines intellegerent . Jupiter paléontologiste !
2. Lucret., I, 717-734; Empédocle savant tel Ut vix humana videalur siirpe creatus.
14 CHAP. I. — LES PRÉCUKSEORS
plus légers et les plus mobiles s'enflamment par la rapidité de leur mouvement.
La logique du système exigeait que la masse de feu la plus considérable et la plus active, le Soleil, fût la plus éloignée du centre, et c'est bien ainsi que Tentendait Leucippe, car on nous dit qu'il plaçait la Lune au plus près de la Terre, le Soleil au cercle « le plus extérieur » et les astres entre les deux *. Mais Démocrite paraît avoir imaginé les hypothèses les plus hardies pour remettre la doctrine d'accord avec l'opinion commune, avec le fait indubitable que le foyer solaire est celui dont nous sentons le mieux la chaleur. Il en vint à supposer, dit-on, que le Soleil avait d'abord été une sorte de Terre, qui tendait à s'immobiliser au centre du tourbillon primordial. Mais ce premier dépôt, sup- planté ensuite par la croissance plus rapide de notre Terre, avait été entraîné par le mouvement céleste à tourner autour de celle- ci et s'était « rempli de feu » à mesure que s'accroissait sa vitesse et que s'élargissait son orbite. Ainsi le Soleil restait à la portée de la Terre, qui l'alimentait de ses vapeurs, en échange de sa lumière et de sa chaleur. La même hypothèse rendait compte de la proximité et de la nature moins ignée de la Lune ^ . En fin de compte, ces deux astres, que les astrologues appelleront « les « luminaires » (-cà cpwTa) pour les distinguer des autres planètes, étaient mis à part des autres et rattachés par des liens plus étroits à la Terre, dont ils reproduisaient, avec une dose d'atomes ignés en plus, la composition moléculaire. Cette théorie servira de support à certains postulats astrologiques. Sans doute, l'opi- nion vulgaire attribuait aussi aux « luminaires » une action pré- pondérante ; mais la doctrine de Démocrite montrait que cette action, plus forte comme quantité, l'est aussi comme qualité, en vertu d'affinités plus étroites. Enfin, si l'atomisme n'était pas de
1. Diog. L., IX, 6, 33. On verra plus loin que l'ordre des planètes a une importance capitale en astrologie.
2. Euseb., Praep. Evang., l, 8, 7. Peut-être Démocrite avait-il emprunté à son contemporain Empédocle et utilisé ici la théorie de l'accélération du mouve- ment du Spha^ros (ci-dessus, p. 12, 2). Démocrite pensait aussi qu'il y a plus de planètes que n'en comptaient les Orientaux et les pythagoriciens. Tel est pro- bablement le sens du passage équivoque de Sénèque : Democritus quoque... svspicari se ait phcres esse stellas quae currant, sed nec numerum illorum posiiit nec nomina, nondmn comprehensis quinque sidenim cursibus (Sen., Q. Nat., VII, 3, 2. Cf. E. Zeller, P, p. 722, 3). En général, Démocrite passait pour s'être beaucoup occupé d'astronomie et de pronostics météorologiques. Cf. les fragments èx xwv irepl àTTpovo(iia; a'jyypcx[i[jLd(Twv (Fr. Vliil. Graec, éd. Mullach, I, pp. 368-369).
ANAXA(iOKE 13
tout point favorable à l'astrologie et si les astrologues propre- ment dits n'ont pas eu à se louer des Épicuriens, héritiers de la physique de Démocrite, en revanche, le philosophe d'Abdère devint le patron des alchimistes, qui n'étaient en somme que des astrologues descendus de l'observatoire au laboratoire.
En même temps que les atomistes, Anaxagore, un peu plus âgé que Démocrite, utilisait comme eux les essais de ses devan- ciers pour improviser comme eux une cosmogonie qui ne diffère de la leur que parles principes métaphysiques. Anaxagore subs- titua à l'essence unique des Ioniens, des Éléates et des atomistes non plus quatre éléments, comme Empédocle, mais une infinité de corps simples, qui, sans être jamais complètement dégagés de tout mélange, révèlent leurs qualités spécifiques dans les composés où l'un d'eux est en proportion dominante. Il conçut aussi la genèse du monde comme résultant des propriétés imma- nentes de la substance; mais il crut devoir ajouter à la série des causes une cause initiale, une Intelligence (Noù?) qui avait donné le branle à la machine. Le philosophe n'entendait évidem- ment pas rentrer par là dans la logique vulgaire, qui explique l'œuvre par l'ouvrier, et amener son système au degré de sim- plicité qu'oflrent les cosmogonies orientales. Socrate lui repro- chait même de ne pas s'être servi de cette Intelligence pour rendre raison de l'ordre du monde et de lui avoir substitué dans le détail « l'air, l'éther, l'eau et autres choses aussi absurdes * ». D'autres l'appellent le « physicien » et mécaniste par excel- lence ^ Nous ne pouvons plus démêler, à travers les contradic- tions des textes ^, quelle nature et quel rôle Anaxagore attri- buait à l'Esprit cosmique, et peut-être ne le savait-il pas bien lui- même. 11 est probable que, fidèle à sa conception des substances simples, inconvertibles chacune en une autre, il entendait par Nojç la somme de vie et d'intelligence répandue dans la Nature, somme indivise à l'origine des choses. Si minime que fût, au fond, la différence entre la « substance pure » ou esprit d'Anaxa-
1. Plat., Phaedi'., p. 98 B. De même, Aristote dit qu'Anaxagore se sert du voû? « comme d'une machine », lorsqu'il est embarrassé de trouver une cause, et, le reste du temps, -Kdtvta iiiWow atitâxat twv ytyvofjLsvwv r^ voîjv {Metaph., I, 4).
2. '0 tpuatxwT axo î 'Ava^ayôpaî (Sext. Empir., Adv. Mathem. ,yil, 90).
3. Le Noûî ordonnateur universel (Anaxag. ap. Diog. L., II, 6); seule subs- tance simple (ap. Aristot., De An., I, 2, 5); âme (4'uy3), c'est-à-dire principe de 'a vie organique, répandu dans tous les êtres vivants, Çwon xal jxeydtXo'.ç xal [itxpoi; [ihid,], et, comme tel, n"ayant pas ou n'ayant plus la personnalité que suppose son rôle initiaJ, etc.
16 CHAP. I. LES PKÉCLHSEURS
gore et le feu intelligent d'Heraclite, l'intervention de cet esprit ou âme du monde fut considérée comme un démenti donné à la théorie de l'univers construit par le jeu automatique des forces naturelles : ce fut pour la « physique » ionienne un coup qui faillit être mortel. Il fut avéré que cette physique si vantée, qui croyait avoir découvert la raison ultime des choses, n'avait pas réussi à en percer le mystère. Son mécanisme ne se suffisait pas à lui- même s'il fallait chercher la cause du mouvement ailleurs que dans les propriétés de la substance inconsciente, c'est-à-dire dans le domaine des forces spirituelles ou volontés, domaine interdit à la science et accessible seulement à la foi. Les esprits ailés, ceux qui franchissent cette ligne de démarcation sans même l'apercevoir \ allaient s'élancer dans la carrière ainsi déblayée et construire à leur tour le monde en s'improvisant confidents et interprètes du plan divin. La place était prête pour le Démiurge, les dieux planétaires et les Génies de Platon.
Ainsi, en moins de deux siècles, la science hellénique semblait avoir achevé son cycle : elle revenait vers son point de départ, la foi religieuse. Pour employer un mot qui n'était pas encore à la mode, on l'accusait de banqueroute. Ses efforts mal coordonnés avaient porté à la fois sur tous les domaines de la connaissance; elle était partie en guerre contre « l'opinion » et avait discrédité le sens commun sans mettre à la place autre chose que des affirmations sans preuves, qui se détruisaient mutuellement, d'un système à l'autre, par leur discordance même. Les sophistes en conclurent que rien ne restait debout, et que chacun était libre de nier ou d'affirmer à son gré, sur quelque sujet que ce fût. A quoi bon chercher le vrai, le réel, puisque, comme les Éléates et Heraclite l'avaient démontré par des méthodes con- traires, nous ne percevons que des apparences trompeuses et que le témoignage même de nos sens est ce dont nous devons le plus nous défier? « L'homme est la mesure de toutes choses », disait Prolagoras : chacun se façonne une vérité à son usage, autrement dit, conforme à ses intérêts, et celui-là est passé
1. Cette ligne de démarcation est oblitérée et comme eflacée depuis plus de vingt siècles par les efforts de logique faits en vue de concilier la notion de lois naturelles, nécessaires et immuables, — postulat initial de la science ~ avec la volonté divine, libre par définition. Il faut la maintenir, comme le seul moyen de faire vivre en paix, dans leurs domaines respectifs, la science et la foi, en restituant à la foi les spéculations métaphysiques sur le pourquoi ini- tial ou final des choses, c'est-à-dire ce que Thomme peut croire, mais non pas savoir.
SOCRATE
17
maître dans l'art de vivre qui, sans être dupe de sa propre opinion, réussit à l'imposer aux autres par Téloquence, ou, au besoin, par la force.
LES SOCRATIQUES
Avec Socrate s'ouvre une nouvelle ère. Socrate passe pour avoir terrassé l'hydre de la sophistique et sauvé la morale en danger. Ce n'est pas qu'il entendît défendre une parcelle quel- conque de la science ou de la tradition * : il acheva, au contraire, de ruiner tout ce qui ressemblait encore à une affirmation, y compris les propositions sophistiques. Mais, tout en déclarant ne rien savoir, il invita tous les hommes de bonne volonté à chercher la vraie science, leur certifiant, au nom d'une révélation divine, quils la trouveraient et que la morale y serait contenue par surcroît. Seulement, il pensait que la raison humaine ne peut connaître avec certitude d'autre objet qu'elle-même, et que, par conséquent, la science future devait s'interdire les vaines recherches qui l'avaient dévoyée, l'étude de la Nature extérieure. Si l'homme n'était plus, aux yeux de Socrate, la mesure de toutes choses, il restait la mesure de celles qu'il peut connaître : les limites de sa nature marquaient aussi les limites de son savoir ^ . Au delà s'étendait à perte de vue l'inconnaissable, le mystère du divin, dans lequel l'esprit humain ne peut pénétrer que par la Révélation. On sait quel cas faisait Socrate des sciences dépourvues d'applications pratiques, et en particulier des théories cosmogo- niques qui avaient tant exercé jusque-là l'ingéniosité des philo- sophes. « En général », dit Xénophon, « il défendait de se préoccu- per outre mesure des corps célestes et des lois suivant lesquelles
1. On sait que Socrate n'a rien écrit et qu'il y aurait naïveté grande à lui attribuer tout ce que Platon lui fait dire. Le Socrate de Xénophon a chance d'être plus ressemblant, sauf en un point. C'est comme apologiste que Xéno- phon transforme Socrate en défenseur de la tradition, des lois établies. Si Socrate disait x6 vôiaijxov Stxaiov sivat (Xen., Mem., IV, 4. 12), il sous-entendait : à condition que la loi soit juste. Socrate, avant les Apôtres, a dit à ses juges : •::ê{ao[iai |j.îXXov tùJ Oew ir, ûixïv (Plat., Apolog., p. 29).
2. La sentence de l'oracle yvwôt jaùtov voulait dire que l'homme, connais- sant sa condition, doit être humble devant les dieux. Socrate l'a détourné de son sens naturel, que ce spirituel tour de main a fait oublier.
18 CHAP. I. — • LES PRÉCURSEURS
la divinité les dirige. Il pensait que ces secrets sont impéné- trables aux hommes, et qu'on déplairait aux dieux en voulant sonder les mystères qu'ils n'ont pas voulu nous révéler. Il disait qu'on courait le risque de déraisonner en s'enfonçant dans ces spéculations, comme déraisonnait Anaxagore avec ses grands raisonnements pour expliquer les procédés des dieux * ». C'est le cri de tous les moralistes de tradition socratique. Ils pré- tendent isoler l'homme de la Nature, et on dirait que, de toute les sciences, l'astronomie leur paraît la plus orgueilleuse et la plus inutile. Horace demandant de quoi a servi à Archytas « d'avoir parcouru le ciel, puisqu'il devait mourir^ », n'est pas moins pressant là-dessus que Bossuet s'écriant : « Mortels misérables et audacieux, nous mesurons le cours des astres... et, après tant de recherches laborieuses, nous sommes étrangers chez nous-mêmes ^ ! » ou que Malebranche écrivant : « Qu'avons- nous tant à faire de savoir si Saturne est environné d'un anneau ou d'un grand nombre de petites lunes, et pourquoi prendre parti là-dessus *? » Socrate bornait l'utilité de l'astro- nomie à la confection du calendrier : pour le surplus, il se moquait de gens qui, même s'ils parvenaient à savoir ce qui se passe là-haut, ne pourraient jamais « faire à leur gré le vent et la pluie ^ ». Quel accueil eût-il fait à l'astrologie, qui avait la pré-
1. Xenoph., Mem., TV, 7, 6. Et Socrate cite comme preuve de la déraison d'Anaxagore le fait d'avoir cru que le Soleil était du feu ou une pierre en feu. Comment n'avait-il pas songé, dit Socrate, qu'on peut regarder le feu, et non pas le soleil; que le soleil fait pousser les plantes et que le feu les détruit, etc.? Socrate était plus brouillé qu'il ne pensait avec la « physique ». 11 n'a eu pour vrais disciples que les Cyniques et les Cyrénaïques. Les autres l'excu- sent ou le réfutent. Quidni quaerat [caelestia] ? Scit illa ad se pertinere (Senec, Q. Nat., Praef. lO;. L'homme, partie de la Nature, ne peut pas se con- naître lui-même, s'il ne connaît pas le tout : oùx strxi yàp 5vsu xf,; twv SXuv oùaîaî stSévat xà (ispTi (Clem. Alex., Strom., I, 60). Manilius réfute directement Socrate en disant que ce sont les dieux eux-mêmes qui ont enseigné aux hommes la science des astres : Quis caelum possit nisi caeli munere nosse, etc. ? (II, 115 et I, 25-52) ; Quisputet esse nefas nosci quod cernere fas est ? (IV, 922).
2. Hor., Od., I, 28.
3. Sermon sur la loi de Dieu. On pense bien que Bossuet ne cite pas Socrate, mais VEcclésiaste : Quid necesse est homini majora se quaerere? eic. (vu, 1). C'est surtout l'indifférence pour la science inutile que Théodoret loue dans Socrate [Gr.affect. cur., IV, p. 799). Socrate pensait caelestia vel procul esse a nostra cognitione, vel, si maxime cor/nita essent, nihil tamen ad bene viven- diim (Cic. Acad., I, 4, lo).
4. Recherche de la vérité, IV, 7.
5. Xenoph., Mem., I, 1. Cf. IV, 7. En revanche, l'auteur de VEpinomis (p. 990 A) dédaigne l'astronomie qui se borne à régler le calendrier, au lieu de
SOCRATE 19
tention d'être précisément rastronomie appliquée, et appliquée à la connaissance de Thomme, s'il l'avait connue et si on. avait pu lui démontrer qu'elle était révélée * ? Nous l'ignorons ; mais il est bon de noter que ce furent ses disciples les plus fidèles, les moralistes les plus étroits et les plus fermés aux curiosités de la science inutile, les Stoïciens, qui introduisirent l'astrologie dans le sanctuaire de la philosophie pratique. S'il avait fait descendre la philosophie du ciel en terre, comme on le répète depuis Cicéron ^, elle ne tarda pas à y remonter.
Les grands initiateurs n'ont jamais été des constructeurs de systèmes, mais des hommes qui ont ramassé toute leur énergie dans un sentiment unique, dans un vouloir puissant, capable d'agir par le choc sur la volonté des autres et de la marquer de son empreinte. L'impulsion ainsi donnée peut se transformer en mouvements divergents, mais le point de départ commun reste visible des directions les plus opposées. Après Socrate, quiconque se proposa d'arriver par le savoir à la vertu et de n'estimer la science qu'en raison de son efficacité morale fut un socratique.
Pur de tout mélange d'indiscrète curiosité, le socratisme eût tué l'esprit scientifique sans atteindre le but visé, car la morale ne peut être objet de science. L'exercice d'une volonté supposée libre échappe par définition à l'étreinte rigide des lois naturelles que la science cherche à établir. En voulant associer et même confondre des procédés intellectuels incompatibles, les moralistes socratiques se sont obstinés dans la prétention de démontrer l'in- démontrable, et leurs systèmes ont fini par s'absorber dans des dogmes religieux dont ils tenaient indûment la place.
C'était déjà une religion que la vaste et poétique synthèse où Platon fit entrer des connaissances encyclopédiques converties en fllogmes moraux. Après avoir longtemps retourné dans tous les sens les problèmes de pure morale, privée et publique, Platon voulut aussi, comme les savants d'autrefois, écrire un traité de la Nature, qu'il eut soin de ne pas mettre sous la responsabilité
contempler tV twv aîuer.xwv Oeûv oûaiv. De même, Théon de Smyrne (p. 9 Hiller). C'est un désaveu complet du Socrate de Xénophon, sinon du Socrate platonicien, que Firmicus (après Aristophane, sans doute) classe parmi les astrologues dévots, ceux qui croient stellarum quidem esse quod patimur (Firmic, I, 6, 4 Kroll). On a fait de Socrate un Janus à deux visages.
1. On sait quelle foi avait Socrate dans la divination ou révélation (cf. ci- dessus, p. 17, et Hist. de la Divination, I, p. 42-45).
2. Sacrâtes autem primus philosophiam devocavit e caelo, etc. (Cic, Tusctcl., V,4).
^0 CHAP. I. — LES PRÉCURSEUUS
de Socrale, réduit ici au rôle d'auditeur du philosophe pythago- ricien Timée ^. Le Timée est peut-être la dernière œuvre de Pla- ton. C'est aussi la plus mystique, celle où l'habitude d'affirmer sans preuves s'étale avec le plus de complaisance et où l'affai- blissement de la raison raisonnante est le plus sensible. Aussi le Timée devint-il plus tard le bréviaire de tous les adeptes des doc- trines, sciences et arts mystiques, qui l'ont torturé et dénaturé en le commentant sans cesse. Les astrologues ne furent pas les derniers à faire provision d'arguments dans le Timée. Ils n'eurent que l'embarras du choix, car tout le système est fait à souhait pour appuyer leurs postulats.
D'abord, le monde est un : le Démiurge a ramassé dans sa capacité sphérique toute la matière existante, la totalité de cha- cun des quatre éléments — ceux-ci différenciés simplement par les formes géométriques de leurs molécules, — de sorte qu'il n'y a aucun obstacle extérieur, choc ou résistance, qui puisse être pour lui une cause de désordre ou de destruction. De plus, le monde est un être vivant, dont tous les organes sont solidaires les uns des autres et liés par une harmonie si parfaite que ce vaste corps est à jamais « exempt de vieillesse et de maladie » . Cet être vivant a pour principe de vie et de mouvement une âme composée en raison ternaire d'éléments spirituels, corporels et mixtes, âme créée avant le corps, qu'elle enveloppe et pénètre. Elle comprend sept parties premières, ordonnées et subdivisées suivant les proportions de l'harmonie musicale, arithmétique et géométrique. L'essence spirituelle de l'âme meut le cercle exté- rieur du monde de gauche à droite (mouvement diurne), et l'es- sence matérielle imprime aux sept cercles intérieurs un mou- vement en sens contraire autour d'un axe incliné sur l'autre,
1. On ignore s'il a réellement existé un Timée, et si les ouvrages qu'on lui prête ne sont pas des rapsodies de Platon. L'habitude qu'avait Platon de mettre ses opinions dans la bouche d'autrui a encouragé les fabricants de livres pseudépigraphes, qui n'avaient pas besoin d'encouragement. Pline (XVI, § 82) cite un astrologue, Timaeus mathematicus, qui attribuait la chute des feuilles à l'influence du Scorpion. Nous avons encore, sur le Timée ou nep'. 'f ÛŒEWî de Platon (et le X" livre de la République), les commentaires de Chalcjdius, de Macrobe (à propos du Somnium Scipioiiis de Cicéron) et de Proclus, celui-ci un énorme volume où sont réunis des débris d'une foule de commentaires perdus (849 p. gr. in-S» sur le Timée, éd. Schneider, Vratis- lav., 1847, et 196 p. in-4o sur la Rép., lib., X, dans les Anal. Sacr., V, 2, de
D. Pitra, Rome et Paris, 1888). 11 faut y ajouter l'ouvrage de Théon de Smyrne, Tœv xatà t6 jxa6T,;jLa'ci>cà v j^p-ria tfiwv stî nXâiwvoî àv iy vo) s iv, éd.
E. Hiller (Lips. 1878, 205 p. in-12).
LA COSMOGONIE PLATONICIENNE 21
mouvement qui, combiné avec le premier, leur fait décrire dans l'espace, avec des vitesses différentes, des spires alternativement montantes et descendantes. De ces cercles ou astres mouvants (planètes), Platon ne connaît encore parleurs noms que la Lune, le Soleil, Vénus et Mercure : « pour les autres, les hommes ne s'étant pas mis en peine de leurs révolutions, sauf un bien petit nombre, ils ne leur donnent pas de noms ' ». Seule, la Terre, tra- versée et comme clouée à sa place par l'axe immobile sur les pivots duquel roule l'univers, ne participe pas au mouvement général imprimé après coup à la machine ronde.
Tous ces astres, fixes ou errants, et la Terre elle-même, « la plus ancienne des divinités nées dans l'intérieur du cieP », sont des dieux vivants et immortels, le Démiurge les ayant façonnés de ^corps et d'âme à l'image du monde entier, qui est le plus grand des dieux après son auteur. Les astres une fois créés, le Démiurge, qui ne voulait pas mettre directement la main à des œuvres périssables, laissa aux « organes du temps », aux dieux- planètes, le soin d'achever le monde en façonnant eux-mêmes les êtres mortels. Il se contenta de leur fournir, pour animer ces êtres, des âmes de qualité inférieure, devant qui il daigna exposer ses desseins et justifier sa Providence avant de les répartir par lots dans les astres. Autant qu'on en peut juger à travers l'obs- curité peut-être voulue du texte, les âmes font une station dans les étoiles fixes avant de descendre dans les sphères inférieures, où les dieux-planètes s'occupent de leur confectionner un habi- tacle matériel. Copiant de leur mieux le modèle universel dont le monde et eux-mêmes étaient déjà des copies, ces dieux façonnent, pour y loger les âmes, des corps sphériques. Malheureusement, l'enveloppe sphérique de l'âme eut besoin d'un véhicule (o/rjjjia) pour la porter et la soustraire aux chocs qu'elle eût rencontrés en roulant à la surface de la terre. Les dieux, dépourvus cette fois de modèle à copier, imaginèrent un mécanisme approprié au but. Platon étale à ce propos les naïvetés de sa physiologie, mon- trant comme quoi le poumon, perméable à l'air et rafraîchi par les boissons, rafraîchit à son tour le cœur, auquel il sert de coussin ; comment la rate a pour fonction d'essuyer la surface
1. Plat., Ttm., p. 38 E et 39 C.
2. ïIpwTT,v xal T:p£36uT3(TT|V 6£w,(, etc. {Tim., p. 40 C) : croyance archaïque surabondauHuent attestée. Plotin distinguait en elle, outre le corps (r a ta v), TÔv [xèv voOv aùrr,i; 'E j ti a V xaXwv, Af, |i-/iTpav 5è x^ ^'''XV (Proclus, In Tint., p. 282 C).
22 CHAP. I. — LES PRÉCURSEURS
miroitante du foie, sur laquelle les dieux font apparaître les images dont ils veulent occuper l'âme ; et comment les intestins, repliés sur eux-mêmes, allongent le trajet des aliments afin de donner à l'homme le temps de penser. Pour douer de vie le véhi- cule de l'âme intelligente, les dieux sont obligés de prélever sur la substance de celle-ci de quoi confectionner deux autres âmes plus matérielles, logées l'une dans la poitrine, l'autre dans le ventre, et ils prennent soin de séparer ces trois hôtesses du corps par des barrières, la cloison du diaphragme et l'isthme du cou. Les organes des sens ne sont pas oubliés, et la théorie de la per- ception externe dépasse en imprévu tout le reste.
Platon n'a pas jugé à propos d'expliquer nettement si chaque dieu-planète fabrique des habitants pour son propre domaine, ou s'ils s'occupent tous de façonner les hommes qui vivent sur la Terre. Anaxagore et Philolaos ayant déjà placé des habitants sur la Lune, il est probable que Platon peuplait toutes les pla- nètes. Mais le système de la pluralité des mondes habités n'a jamais souri aux astrologues, qui ont besoin de faire converger vers la Terre tout l'effet des énergies sidérales. Aussi, les com- mentateurs du Timée profitèrent des réticences embarrassées de Platon pour lui faire contresigner la théorie la plus favorable à la thèse astrologique, à savoir que l'homme terrestre est le produit de la collaboration de tous les dieux-planètes.
Les mythes platoniciens doivent au vague même de leurs contours une certaine grâce, et l'on reste libre de croire que le maître lui-même ne les prenait pas autrement au sérieux * ; mais, transformés en dogmes par la foi pédantesque des néo- platoniciens, ils devinrent d'une puérilité qui fait sourire. Tel croit savoir que les âmes descendent des régions supérieures par la Voie Lactée, d'où elles apportent le goût et le besoin de l'allaitement ^ ; un autre, commentant le X'= livre de la fiépu-
1. Cf. L. Couturat, De Platonicis mythis. Paris, 1896. L'auteur soutient, avec beaucoup de vigueur et d'érudition, que toutes les solutions des grands problèmes, l'existence des dieux, la création du monde, l'immortalité de l'âme, ont été proposées par Platon à l'état de mythes, et que Platon en avertit, au point qu'il lui arrive parfois de railler ceux qui prendraient ces fables à la lettre. Thèse excessive peut-être, renouvelée plutôt que neuve (SOev %<xl [AuôixwTepoî èvtotî xiTztkt^'sbr;. Diog. L., III, 80), mais qui ne permet plus de compter sans hésitation Platon lui-même au nombre des croyants. Il ne faut pas oublier que les sceptiques de la Nouvelle- Académie procèdent aussi de Platon.
2. Opinion attribuée à Pythagore, c'est-à-dire à un néo-pythagoricien quel- conque : Hinc et Pythagoras putat a Lacteo circulo deorsutn incipere Ditis
LA COSMOGONIE PLATONICIENNE 23
blique, où se trouve déjà esquissé l'itinéraire des âmes, sait où sont les ouvertures par lesquelles elles passent, à l'aller et au retour. Elles descendent par le tropique (chaud) du Cancer et remontent après la mort par le tropique (froid) du Capricorne \ attendu qu'elles arrivent pleines de chaleur vitale et qu'elles s'en retournent refroidies. Cette descente ou chute des âmes, combinée avec la métempsycose et la théorie de la réminiscence, rendait merveilleusement compte de l'action des planètes non seulement sur le corps humain, qu'elles construisent de toutes pièces, mais sur l'âme, qui traverse leurs sphères ou même s'arrête à chacune d'elles et arrive ainsi à la Terre chargée de tout ce qu'elle s'est assimilé en route. De même, le retour des âmes aux astres d'où elles sont parties fournit un thème tout fait au jeu des « catastérismes » ou transferts dans les astres % qui
imperium, quia animae iude lapsae videntiir jam a superis recessisse. Ideo pri- mam nascentibiis offerri ait lactis alimoniam, quia primus eis motus a Lacteo incipit in corpora terrena lahentibus (Macrob., Somn. Scip., 1, 12, 3). Voilà comme la métaphore et l'étymologie combinées engendrent des dogmes. La Voie Lactée, séjour des âmes avant l'incarnation (Heraclid. Pont. ap. Stob., Ed., I, 41. Cf. I, 27, Utpl Txkxliou. Plut., Plac. Phil., III, 1), des âmes héroïques après la mort (Cic. Macrob., Somn. Scip., 1, 15. Manil., I, 758-804), palais de Jupiter dans TEmpyrée, au-dessus des étoiles fixes (Marc. Cap., II, 208), etc. Ces chimères sont d'une invention facile. Les Peaux-Rouges Kwapa appellent aussi la Voie Lactée la « route des âmes » {Journal of American Folklore, VIII [1895], pp. 130-131). La chute des âmes est comparée par Platon [Rep. X), assi- milée par d'autres, au trajet des étoiles filantes, avec accompagnement de tonnerre et de tremblements de terre. C'est une amorce ou une adhésion à l'opinion vulgaire que les âmes sont des étoiles ou que chacune a son étoile (Cf. Plin., II, § 28, et ci-après, ch. xii).
1. Macrob., op. cit., I, 12, 2. La raison du choix (les tropiques pôles du chaud et du froid), que ne donne pas Macrobe, est empruntée à la physique des Stoïciens, qui est celle d'Heraclite. Macrobe, qui croit le Cancer dans la Voie Lactée (I, 12, 4) — bien que celle-ci traverse le Zodiaque entre les Gé- meaux et le Taureau, — Macrobe, dis-je, mélange ce système avec le précédent, et probablement avec un troisième, qui plaçait le tropique ou solstice d'été dans le Lion, et il écrit : Ergo descensurae... adhuc in Cancro sunt... necdum Lacteum reliquerunt ; cum vero ad Leonem labendo pervenerint, illic condicio- nis futurae auspicantur exordium... quia in Leone sunt rudimenta nascendi et quaedam humanae naturae tirocinia. D'autres plaçaient au ciel trois portes en trigone : unam ad sir/num Scorpionis, qua Hercules ad deos isse diceretur, alteram pei' limitem qui est inter Leonem et Cancrum ; terliam esse inter Aquarium et Pisces (Varr. ap. Serv., Georg., I, 34). Macrobe s'est égaré dans toutes ces inventions saugrenues. En effet, il dit plus loin (I, 12, 8) que les âmes, avant de descendre, boivent l'oubli dans le Crater sidereus in regione quae inter Cancrum est et Leonem locatus (I, 12, 8). Or, la Coupe est entre le Lion et la Vierge, en dehors et assez loin du Zodiaque.
2. Voy. ci-dessus, à propos d'Empédocle, les catastérismes préhistoriques.
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deviendra si fort à la mode et fera du ciel, pour le plus grand bénéfice des astrologues, une collection de types fascinant à distance ou pénétrant de leurs effluves les générations terrestres. Quand le mysticisme déchaîné par Platon menaça d'emporter la raison humaine à la dérive, le maître n'était plus là pour tempérer de son énigmatique sourire la ferveur de ses disciples'. Son nom, invoqué à tout propos avec celui de Pythagore par les astrologues, magiciens, théurges , alchimistes , cabbalistes et démonologues de toute race, servit à couvrir les plus rares inepties qu'aient jamais produites des cerveaux enivrés de mys- tère. Toutes ces âmes en disponibilité que le Démiurge sème à pleines mains dans le monde deviendront des génies, des volon- tés agissantes, dont l'obsédante intrusion remplacera, pour des esprits redescendus au niveau intellectuel des primitifs, la notion de loi naturelle *.
1. Les Saiaovs; néo-platoniciens sont les microbes de l'univers : tout se fait par eux et ils se logent jusque dans nos organes, où ils causent toute espèce de troubles (è'v te tcôXeui xal e6vsaiv oXoiî xal iôt'a ÉxâaTti) twv àvOpwTuv, Hermipp., 1, 16, p. 2o Kroll) — Ttâda yàp -coO xôtijiou [xepii; TtX/ipfiî ia-zl ^j^u/wv [ispi- xwv... a'jv£Tro[jLÉvwv toî; Sa{[j.oatv (ProcL, }n Tim., p. 333 A). 11 n'y a plus de lois naturelles. Un enfant ne saurait arriver à terme sans prières et incantations : Proclus (dans les Anal, sacr., V, 2, pp. 177-178 Pitra) se rencontre ici avec les Toumboulous de Célèbes {Internat. Arcliiv fUr Ethnographie, VIII [1895], pp. 89-109), et on peut bien l'appeler un « régressif ». A plus forte raison n'y a-t-il plus de lois mécaniques dans les sphères supérieures. Proclus soutient qu'il n'est besoin ni d'excentriques ni d'épicycles pour expliquer les stations et rétrogradations des planètes : elles marchent ainsi parce qu'elles le veulent (oti Taû-ca poûXsTat 8i' éauTÛv) ; ce sont des dieux, et non pas des machines (Procl., In Tim., p. 278 D). Il refuse de croire à la précession des équinoxes, qui oblige à supposer que la sphère des fixes rétrograde lente- ment, parce que, comme les planètes, les étoiles connaissent leur devoir, qui est de marcher dans le sens « du même » ; et, au surplus, Proclus a des oracles à opposer à Ilipparque et à Ptolémée (Procl. in Anal, sacr., V, 2, p. 77 Pitra; In Tim., p. 278 D-F; cf. ci-après, ch. iv). Est-il exagéré de dire qu'un sauvage raisonnerait de même ? Plus tard, au moyen âge byzantin, la démonologie platonicienne et chrétienne mélangée (voy. le Ilepl èvsp- Yciaç Saijxôvwv de Psellus [éd. Boissonade, Norimberg. 1838], commentateur du Timée et des « Oracles chaldaïques ») conduit aux extravagances énormes, à ridée que le Soleil a une chair et une forme humaines (àvOpwTTÔaapxoî xal àv6pw7to[jLÎ[iT,TOî), qu'il est habillé, déshabillé, mené par 15,000 anges, etc. (Vassiliev, ^«ecfZ. f/raeco-byzant. Mosquae, 1893, pp. 184 suiv.). Enfin, Platon, avec ses étymologies baroques, dont les plus connues sont dans le Cratyle, a aflermi l'idée qui est au fond de toutes les conjurations magiques et d'où est
sortie l'onomatomancie (ci-après, ch. xv), à savoir que les noms des objets contiennent la définition, la nature (sûctiî), le type substantiel de ces objets.
Platon disait que ces noms avaient été imposés uirô Osto-rÉpa? Suvâaswi; f, xr,^
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Mais laissons-là le Timée et ses commentateurs. C'est le pla- tonisme tout entier qui est prêt à se convertir en astrologie. Le ciel de Platon est couvert des modèles de tout ce qui existe sur la terre, modèles copiés eux-mêmes sur les Idées divines. Toute la machine est une vaste roulette, dont l'axe, un fuseau d'acier, repose sur les genoux de la Nécessité, et c'est de là que tombent sur terre les âmes déjà criblées, triées, estampillées par le mou- vement des orbes qui tournent à l'intérieur avec un ronflement sonore et les font vibrer à l'unisson de leur éternelle harmonie ', Platon parle déjà comme un astrologue quand il dit, dans le Ban- quet, que le sexe masculin est produit par le Soleil, le féminin par la Terre, et que la Lune participe des deux ^
Nous pourrions sans inconvénient éliminer Aristote de la liste des précurseurs de l'astrologie, si ce prince de la science antique n'était de ceux avec lesquels toute doctrine a dû chercher des accommodements. C'est Aristote qui a fixé pour des siècles la théorie des propriétés élémentaires de la matière, théorie qui fait le fond de la physique astrologique de Ptolémée et lui permet d'expliquer scientifiquement la nature des influences astrales. Aristote accepte les quatre éléments déclarés corps simples par Empédocle, mais en les considérant chacun comme un couple de qualités sensibles à choisir dans les quatre que révèle le sens du toucher, c'est-à-dire le chaud, le froid, le sec et l'humide. Ainsi, l'union du chaud et du sec produit le feu; celle du chaud et de l'humide, l'air ; celle du froid et de l'humide, l'eau ; celle du froid et du sec, la terre. Ce sont là toutes les combinaisons possibles,
Twv dtvOpiirwv et conformes à la réalité : 'jûjiv ôvojxaxwv oîxst'av toTî Trpâvaamv sjpÉaOat (ap. Euseb., Praep. Evang., XI, 6, 27-41). Contestée pour le grec — et niée d'une façon générale par la science moderne (Cf. M. Bréal, Sémantique, p. 277), — cette proposition devint évidente aux yeux des juifs et des chrétiens pour l'hébreu (Euseb., loc. cit.), soi-disant langue révélée. De là la puissance des noms hébraïques (ou chaldéens, égyptiens, etc., suivant les croyances) dans les formules de conjuration. Le platonisme a été une barrière opposée à l'esprit scicntiflque ; mais Platon, il est juste de le reconnaître, ne pouvait pas prévoir que chacune de ses paroles passerait pour un oracle. 11 est devenu plus « divin » qu'il ne s'y attendait et n'aurait peut-être pas été très fier de ses adorateurs.
i, I/'AviyxT., suivant Proclus [Anal, sacr., V, 2, pp. 97-98 et 137 Pitra), c'est Lachesis; les âmes envoyées par elle sont pourvues par Clotho (sphère des fixes) d'une trame de destinée encore souple, qui se fige et devient immuable (Atropos) par l'intervention des mouvements planétaires; d'où il appert que les « Chaldéens et Égyptiens » ont raison de consulter à la fois les signes du Zodiaque et les planètes.
2. Plat., Sympos., p. 190 A.
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celles du chaud et du froid ou du sec et de l'humide n'aboutis- sant qu'à une simple soustraction d'énergie. Chacune des pro- priétés couplées pouvant se découpler pour entrer dans une autre association binaire, les éléments peuvent se transformer les uns dans les autres ^ ; proposition de grande conséquence, car l'affir- mation contraire eût pu décourager non pas les astrologues, qui trouvent à glaner dans tous les systèmes, mais les alchi- mistes. Aristote assure ainsi à sa doctrine les avantages de deux conceptions jusque-là opposées, de celle qui affirmait l'unité de la substance comme de celle qui tenait pour la diversité qualitative des éléments. Le froid, le chaud, le sec et l'humide reviendront à satiété dans la dialectique des astrologues qui cherchent à déguiser le caractère religieux de l'astrologie, car c'est là qu'aboutit chez eux tout raisonnement sur les causes premières.
La cosmographie d'Aristote ' est à la hauteur de la science astronomique de son temps. Il en a éliminé la cosmogonie, en soutenant que le monde n'a pas eu de commencement ; pour le reste, il a adopté, en le retouchant de son mieux, le système des sphères, imaginé jadis par les physiciens d'Ionie, développé par Eudoxe et Callippe. Il l'a débarrassé de l'harmonie musicale des Pythagoriciens, et il a relâché autant qu'il l'a pu les liens de soli- darité qu'il trouva établis entre les générations terrestres et les astres, en s'insurgeant contre la tyrannie des nombres et des figures géométriques, en attribuant à tout ce qui vit une âme locale, un moteur propre, qui contient en soi sa raison d'être et poursuit ses fins particulières. L'esprit général de la philosophie péripatéticienne, qui est de substituer partout le vouloir à l'im-
1. Excepté un cinquième élément (quinte essence, tteîxztti oOala) dont sont faits les astres (ci-après, p. 27).
2. Cf. Pluzanski, Aristotelea de natura astrorum ejusque vices apiid philo- phos tum antiquos, tum medii aevi. Lutet. Paris., 1887 ; revue générale de tous les systèmes cosmographiques. L'auteur exagère quand il dit (p. 132) qu'avec ses astres animés et éternellement incorruptibles, Aristote « suit et amplifie les erreurs de Platon ». Aristote n'a pas engendré une lignée de mystiques. Voy. ci-après (ch. iv) la discussion relative à l'unité de mouvement dans le monde. Tout mouvement dérivant du premier moteur (Dieu), qui fait tourner le « premier mobile » (la sphère des fixes) d'Orient en Occident, la difficulté était d'expliquer le mouvement inverse des planètes par l'indocilité ou la résistance de la matière. Aristote employait pour cela 47 (ou même, suivant certains, SS) sphères, parce qu'il se refusait à admettre des mouve- ments qui ne fussent pas à la fois circulaires (dogme pythagoricien) et de vitesse constante (ô[JLaXo{).
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pulsion mécanique, la cause finale à la cause efficiente *, est au fond — et c'est en cela qu'il est socratique — le contre-pied de l'esprit scientifique. Comme tel, il n'était pas favorable à l'astro- logie sous forme de science exacte, toute spontanéité ayant pour effet de déranger les calculs mathématiques ; et, d'autre part, il n'aimait pas le mystère, l'incompréhensible. Théophraste, qui fut un des premiers à entendre parler de l'astrologie chaldéenne enseignée par Bérose, ne paraît pas l'avoir prise au sérieux. Il trouvait « merveilleuse » cette façon de prédire « la vie de cha- cun et la mort, et non des choses communes simplement ^ » ; mais on sait ce que signifie « merveilleux » sous la plume d'un péripatéticien. Cependant, en dépit de la ligne de démarcation tracée par l'école d'Aristote entre le monde supérieur, incorrup- tible et immuable, et le monde sublunaire, en dépit de la « quinte essence » ou élément spécial aux corps célestes, les astrologues réussirent à ne pas se brouiller avec Aristote. Ils purent, là comme ailleurs, prendre ce qui leur était utile et négliger le reste ^.
1. C'est Aristote qui a formulé ainsi l'axiome téléologique : o ôeè; xat r, (pûjtî oùSèv [xacTT.v Tcoioûatv (De caelo, I, 4).
2. Bau[xa<nwTâT7iv Se etvai (sr^ai/ ô Heô'jpaatoî iv toï; icat' aÙTÔv j^pôvotî t->,v xûv XaXSaiuv TEol Taûta 9£(i)p(av, xâ ts iSXXa TrpoXéyouaav vcal toùî ^iouç î%i- axwv xal xo'jî Oavâxôuç, xal où xà xoivà [idvov, otov )^£t[iwvai; xal eùSta;, xxX. (Proclus,/n Tim., p. 285 F). Texte précieux, comme preuve que la généth- lialogie a précédé en Grèce la méthode des xaxap/at (ci-après, ch. m, xiii et xiv). Théophraste s'occupant de météorologie (èv xîi -irspi uT.asîiov piêXw) voulait peut-être bien croire que l'apparition de Mercure en hiver présageait du froid, et en été de la chaleur — ce qui paraît déjà suspect d'ironie; — mais, quoi qu'en pense Proclus, je doute fort qu'il ait « admiré » le reste. Théophraste, qui raille si bien la SsiT'.Satjxovb [Charact. 16), faisait bon marché des causes occultes.
3. L'hypothèse de la TrÉfXTïXTi (ou parfois itpwxiri) oùuia allait directement contre la théorie de l'dtirôppoia ; mais on n'en avait pas besoin pour maintenir la distinction, devenue classique après Aristote, du monde éthéré et du monde sublunaire. Celle-ci non plus ne paraissait pas rompre l'unité du monde. Il suffisait aux astrologues que l'agitation du monde sublunaire fût causée par le mouvement des astres. Les astrologues de la Renaissance, qui veulent rester fidèles à Aristote, n'osent plus guère parler de l'à-irôppota et se contentent de la x(vT,jiî. Us auraient été moins embarrassés s'ils avaient su qu'un jour vien- drait où, pour la lumière, la théorie de l'ondulation (par xtvTjiJt;) supplanterait la théorie de l'émission (àuoppoia). En attendant, Fr. Boll a tort de pré- tendre que « la construction aristotélique du monde était en soi très favo- rable à l'astrologie » {Studien ilber Cl. Plolemuus [voy. Bibliographie], p. 161). Les platoniciens, qui rejetaient la quinte essence (Proclus, In Tim., p. 274 D), ou les stoïciens, qui, tout en parlant d'éther et de monde supérieur (cf. Cic, Nul. Deor., II, 21), admettaient la nutrition des astres par les vapeurs de la Terre (voy. ci-après), étaient pour les astrologues des alliés plus sûrs.
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Il n'y a pas lieu de s'arrêter à la physique épicurienne, qui n'est autre que l'atomisme rétréci à la mesure socratique, c'est-à- dire vu du côté qui intéresse l'homme et la morale. Notons seule- ment que les épicuriens, qui, par souci du libre arbitre, rejetaient toute espèce de divination, n'ont jamais voulu pactiser avec l'as- trologie. Son fatalisme ne leur disait rien qui vaille ; d'autre part, ils n'entendaient rien à l'astronomie, et leur esprit était absolu- ment fermé aux mathématiques pythagoriciennes *. Nous voici au seuil de l'école, socratique aussi et moraliste à outrance, qui, précisément pour cette raison, a cru trouver dans l'astrologie toute la somme d'utilité que peut contenir la science des mouve- ments célestes, l'école stoïcienne.
Les fondateurs de cette école, Zenon et Chrysippe, en quête d'une physique susceptible d'être convertie en morale, choisirent celle d'Heraclite, rajeunie par quelques retouches empruntées à celle d'Aristote ^. Ils eurent soin de n'y pas laisser entrer les abstractions pythagoriciennes ou les essences spirituelles que Platon associait, qu'Aristote combinait avec les corps. Ils répé- taient à tout propos, comme leurs confrères cyniques ou épicu- riens, que tout ce qui existe est corporel et nous est connu par contact avec les organes des sens, chacun des sens étant ébranlé par les particules semblables à celles dont il est lui-même com- posé. Ils arrivaient ainsi par le chemin le plus court au rendez- vous de toutes les philosophies socratiques, à la théorie de l'homme microcosme, image et abrégé du monde, car nous ne connaîtrions pas le monde si nous n'étions pas faits comme lui. Pour eux aussi, l'homme est la mesure de toutes choses. Si l'homme est semblable au monde, le monde est semblable à l'homme. C'est donc un être vivant, doué de sensibilité et de raison, sensibilité et raison infusées dans la masse de son être
1. L'astrologie n'avait pas prise sur des gens qui disaient acervum stella- rtim sine causa e*se(Serv., Georg., I, 232). Épicure passait pour avoir été d'une ignorance crasse en astronomie (voy. Cleomed., Cycl. tlieor., II, 1 et ci-dessus, p. 10, 2) ; il était surtout indifférent, acceptant toutes les explications comme possibles, et traitant de charlatans ceux qui prétendaient connaître la vraie (Diog. L., X, 113-114).
2. Ils admettaient une stratification mécanique des quatre (ou cinq) éléments par ordre de densité, puis une accommodation de l'œuvre de la cpûacî par la Trpovoia, qui, par exemple, avait bossue la Terre pour la mettre en contact avec l'air, en faisant entrer l'eau dans ses cavités. Cf. A. Hâbler, Zur Cosmo- gonie der Stoiker [Jahrbb. f. Pftilol., 1893, pp. 298-300). On sait à quel point les stoïciens étaient préoccupés du « but » dans tout le détail du v.6a\ioi : la téléologie stoïcienne est une des plus naïves qui soit.
LES STOÏCIENS 29
SOUS forme de molécules subtiles, ignées ou aériennes, et établis- sant entre tous ses membres une sympathie parfaite. Cette sym- pathie n'a nullement le caractère d'un pouvoir occulte, d'une faculté mystérieuse : elle est la conséquence mécanique du fait qu'il n'y a point de vide dans la Nature et que le mouvement de Tune quelconque des parties de l'Être doit avoir sa répercus- sion dans le monde entier. On n'oubliait plus ce dogme de la sympathie universelle quand on avait entendu dire à un stoïcien qu'un doigt remué modifie l'équilibre de l'univers.
Nous n'avons pas à expliquer comment, à force de contradic- tions et de paradoxes soutenus avec l'entêtement des gens qui ont leur but marqué d'avance, les Stoïciens parvinrent à tirer de ce réalisme grossier une morale très pure. Ceux-là seuls peuvent s'en étonner qui, dupes du son des mots, croient la dignité de l'homme attachée à la distinction de deux substances dotées de qualités contraires. Ne disons pas que cette morale était imprati- cable, puisqu'il y a eu un Épictète et un Marc-Aurèle; et surtout n'oublions pas que les premiers Stoïciens, reprenant le rêve de Platon, ont caressé l'espoir de l'imposer aux peuples en y conver- tissant les rois. Le stoïcisme à ses débuts ne resta pas enfermé dans l'école : il fit du bruit dans le monde, et il faut s'en sou- venir pour apprécier la somme d'influence qu'il put mettre au service de l'astrologie. Il fut un temps où les parvenus qui s'étaient taillé des royaumes dans l'empire d'Alexandre eurent comme une velléité de se mettre à l'école des Stoïciens, qui étaient alors — on n'en saurait douter à ce signe — les philo- sophes à la mode. Antigone Gonatas était en correspondance avec Zenon; il assistait parfois aux leçons du philosophe, et il fit venir à Pella, à défaut du maître, deux de ses disciples. L'un d'eux, Persœos, devint le précepteur du prince royal Halcyoneus. Sphaeros, disciple de Cléanthe, avait été appelé à Alexandrie par Ptolémée lll Êvergète avant de devenir le conseiller intime du roi réformateur, Cléomène de Sparte. Ces prédicateurs de cour, persuadés que le Sage sait tout, écrivaient à l'envi des traités Su7' la Royauté pour enseigner l'art de régner philosophiquement *.
l. Les Péripatéticiens, à commencer par Aristote, auteur d'un Ilspl paîi^eta; adressé à Alexandre, avaient donné l'exemple. Straton de Lampsaque, appelé à Alexandrie comme précepteur de Ptolémée Philadelphe, avait écrit deux traités : IIspl ^aïi^sfaî et IIspl padiXéwi; çiXouôtpou. On cite des traités Ilspi paiitX6(aî de Persseos, de Cléanthe, de Sphœros. Pour Sphœros, s'il est allé, comme le dit Diogène Laërce (VII, 6, 2), icpôî nToXciAatov x6v <I>'.Xoi: i-co pa, ce ne pourrait être que comme précepteur de ce fils
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Dans cet art entrait le respect de la religion populaire, et surtout des habitudes auxquelles le vulgaire tenait le plus, c'est- à-dire des divers procédés divinatoires usités pour entrer en communication avec les dieux. Jusqu'à quel point étaient-ils en cela sincères avec eux-mêmes, nous ne saurions le dire; car, s'ils n'avaient pas la foi naïve du peuple, ils croyaient bon tout ce qui est utile à la morale, et la religion, convenablement expurgée, leur paraissait la forme d'enseignement moral appropriée à l'intelligence populaire. Le mythe, l'allégorie, la parabole, n'est pas un mensonge, pensaient-ils après bien d'autres, mais seule- ment le voile plus ou moins transparent de la vérité, qui ne serait pas accueillie toute nue. Les Stoïciens travaillèrent consciencieu- sement à soulever le voile pour les initiés, et ils firent au cours de leur exégèse des trouvailles qui serviront d'excuse, après avoir servi d'exemple, à nos mythographes d'aujourd'hui. Nous ne relèverons que l'explication des mythes d'origine sidérale. Ils n'en vinrent peut-être pas tout de suite à découvrir que la lutte des dieux homériques était le souvenir défiguré d'une conjonction des sept planètes * ; mais on ne douta plus après eux qu'Apollon ne fût le Soleil et Artémis la Lune, ou encore Athêna; qu'Apollon ne dût le surnom de Loxias aussi bien à l'obliquité
d'Évergète. Il faut dire, pour ne rien exagérer, que la ferveur philosophique des rois ne dura pas longtemps et que cette prétention de leur enseigner leur métier contribua sans doute à la refroidir.
1. Opinion citée comme « plus spécieuse que vraie » par le stoïcien Heraclite (époque d'Auguste) dans ses Allégories Homériques (ch. lui, pp. 112-113 Mehler) : son opuscule et celui de Cornutus sont des débris de l'immense « littérature » théologique des Stoïciens, qui comptent parmi les « théolo- giens » Eudoxe et Aratus (Heraclit., op. cit., ch. xi.ix, p. 105). Homère devient pour eux ce qu'était le Timée pour les platoniciens, Homère, que Platon n'avait pas su comprendre, puisqu'il le chassait de sa République. Eux en faisaient un livre de haute moralité. Des gens capables de découvrir que des satyres violant des nymphes symbolisent le conseil de mêler de l'eau au vin (Cornut., ch. xxx, p. 60 Lang) étaient vraiment des virtuoses. En fait de tours de force étymologiques, ils ont imité et dépassé Platon. Voici comment Chry- sippe expliquait le nom de Zeus : Zsù; [lèv ouv œatvstat wvo}j.ota6ai à-nh toû nâat SsSw/évai TÔ ÇfjV • Aia Se aÙTÔv XévouTiv OTt irivtwv èutIv aixtoî "-tatt St' aùxôv TtivTa (ap. Stob., i^cZ., I, 2, 27). Ou bien Zeùç $<jTtv i-nh toû Çf,v, parce qu'il avait échappé à Kronos (= Xpôvoî) et était à l'abri du temps (Anon. ap. C. Lang, Cornuti Theolog., Praef., p. xin). Cf. les étymologies ap. Euseb., Praep. Evang.., III, 11. Des esprits aussi dépourvus de sens critique étaient sans défense contre les associations d'idées astrologiques. Dans l'exégèse homérique, ils avaient eu des prédécesseurs, les disciples d'Anaxagore, qui avaient enrôlé Homère parmi les physiciens (Diog. L., II, 11. Tatian., Adv. Graec, 21, etc.).
LES STOÏCIENS 3i
de Técliptique qu'à l'obscurité de ses oracles, celui de Pythios à la putréfaction que cause la chaleur humide et qu'arrête la cha- leur sèche. Ils enseignaient, du reste, en dehors de toute allé- gorie, que les astres sont des dieux vivants, bien supérieurs en intelligence à l'homme et agissant, en vertu de la sympathie universelle, sur sa destinée. La Terre était aussi pour eux une déesse, la vénérable Mère des Dieux, Rhéa, Démêler, Hestia. Leur foi, sur ce point, était assez sincère pour en. devenir into- lérante. Aristarque de Samos s'étant avisé de soutenir que la Terre tournait autour du Soleil, Cléanthe, alors scolarque, l'accusa d'impiété et voulut le faire condamner par les Athé- niens. On sait que ceux-ci, indulgents pour les bouffonneries mythologiques, ne l'étaient nullement pour les « athées ». Ce sont peut être ces clameurs qui ont ajourné à près de vingt siècles le triomphe des idées d'Aristarque et affermi la base de tous les calculs astrologiques K
Mais ce qui prédestinait tout particulièrement les Stoïciens à se porter garants des spéculations astrologiques et à leur cher- cher des raisons démonstratives, c'est leur foi inébranlable dans la légitimité de la divination, dont l'astrologie n'est qu'une forme particulière. Ils n'ont jamais voulu sortir d'un raisonnement que leurs adversaires qualifiaient de cercle vicieux et qu'on peut résumer ainsi : « Si les dieux existent, ils parlent; or ils parlent, donc ils existent ^ » La conception d'êtres supérieurement intelli- gents, qui se seraient interdit de communiquer avec l'homme, leur paraissait un non-sens. Mais, tandis que le vulgaire ne cherche à connaître l'avenir que pour se garer des dangers annoncés et tombe dans la contradiction qu'il y a à prétendre modifier ce qui est déjà certain au moment où les dieux le pré- voient, les Stoïciens s'épuisaient eh vains efforts pour concilier la logique, qui mène tout droit au fatalisme, avec le sens pra- tique, qui demandait à la divination des avertissements utili-
1. Peut-être les Stoïciens poussaient-ils la complaisance jusqu'à diviniser non seulement les étoiles, mais les figures des constellations : Singulas enim stellas numeras deos eosque aut beluarum nomine appellas, ut Capram, ul Nepam, ut Taurum, ut Leonem, etc. (Cic. Nat. Deor., III, 16, 40).
2. Ce raisonnement est « la citadelle » des Stoïciens, qui ista sic reciprocan- tur, ut et si clivinatio sit, di sint, et si di sint, sit divinatio (Cic, Divin., I, 6). Si di sunt, est divinatio; stint autem di, est ergo divinatio (II, 17); autrement, les dieux ou ignoreraient l'avenir, ou n'aimeraient pas les hommes, à qui la divination est utile. Restait à prouver que la divination est utile (cf. ci- après, p. 33).
32 CHAP. 1. LES PRÉCURSEURS
sables. Si l'avenir est conditionnel, il ne peut être prévu : s'il pouvait être prévu, c'est que les conditions pourraient l'être également, auquel cas il n'y aurait plus de place parmi elles pour les actes libres, la liberté échappant par définition à la nécessité d'aboutir à une décision marquée d'avance. Cet argu- ment, qui tourmente encore les métaphysiciens d'aujourd'hui, acquérait une énergie singulière dans le système de la sympa- thie universelle. Qu'un seul acte libre vînt à se glisser dans la série des causes et effets, et la destinée du monde, déviée par cette poussée imprévue, s'engageait dans des voies où l'intelli- gence divine elle-même ne pouvait plus la précéder, mais seule- ment la suivre * .
Les Stoïciens ont vaillamment accepté ces conséquences de leurs propres principes. Ils s'en servaient pour démontrer la réalité de la Providence, la certitude de la divination, et ils s'extasiaient à tout propos sur le bel ordre du monde, dû à l'accomplissement ponctuel d'un plan divin, aussi immuable que sage. Mais ils n'en étaient pas moins décidés à rejeter les consé- quences morales du fatalisme, surtout le « raisonnement pares- seux » (àpyoç XÔYOî),qui concluait toujours à laisser faire l'inévita- ble destinée. Chrysippe fit des prodiges d'ingéniosité pour desser- rer, sans les rompre, les liens de la Nécessité, distinguant entre la nécessité proprement dite (àvaY^v^) et la prédestination (elfjiapjjtâvri - TOTrpw[i.Év7;), entre les causes « parfaites et principales » et les causes « adjuvantes », entre les choses fatales en soi et les choses « confatales » ou fatales par association ; cherchant à distinguer, au point de vue de la fatalité, entre le passé, dont le contraire est actuellement impossible, et l'avenir, dont le contraire est impossible aussi, en fait, mais peut être conçu comme possible ^. En fin de compte, l'école stoïcienne ne réussit à sauver que la liberté du Sage, laquelle consiste à vouloir librement ce que veut l'Intelligence universelle. Le Sage exerce d'autant mieux cette liberté qu'il connaît mieux et plus longtemps d'avance le plan divin. Il peut ainsi marcher, comme le dit Sénèque '', au lieu d'être traîné, dans la voie tracée par le destin. Les astrologues, qui
1 . La fatalité comprend les actes « des dieux » et de Dieu lui-même, lequel sanpsit quidam fala, sed sequilia- : semper paret, semel jtissit (Senec, De l'rovid., 5).
2. Chrysippe n'a rien laissé à inventer aux théologiens du xvr et du xvii° siècles disputant sur le libre arbitre et la grâce.
3. Ducunt volentem fata, nolentem trahunt (Senec, Episl. cvii, 11, d'après Cléanthe).
LES STOÏCIENS 33
avaient à satisfaire une clientèle moins résignée, se montrèrent plus accommodants K Mais ils ne devaient pas non plus, sous peine de rendre leurs prédictions hasardeuses et problématiques, exagérer la plasticité du Destin. Ils tenaient en réserve, comme dernier recours contre les objections trop pressantes, la résigna- tion sereine des Stoïciens. Le grand docteur de l'astrologie, Ptolémée, après avoir accordé une certaine marge à la liberté humaine quand il s'agit non de nécessité absolue, mais de pré- destination, conclut en disant : « Et même s'il s'agit de choses devant arriver nécessairement, n'oublions pas que l'imprévu amène des excès de trouble ou de joie ; tandis que savoir d'avance habitue et apaise l'âme, en lui faisant considérer comme présent un avenir éloigné, et la prépare à accepter en paix et tranquillité tout ce qui doit advenir ^ »
Nous aurons tout le temps d'apprécier la part considérable que prirent les Stoïciens à l'élaboration des dogmes astrologiques en exposant ces dogmes eux-mêmes. Il serait plus difficile d'estimer l'influence que put exercer en retour sur le stoïcisme l'astrolo- gie, importée en Grèce au moment même où la philosophie du Portique était dans sa période de formation ^. Mais c'est là une question à renvoyer aux historiens de la philosophie. Ce qui est certain, c'est que Chrysippe reconnaissait dans les « Chaldéens » des alliés ; qu'il leur empruntait des exemples de problèmes fata-
1. Voy., sur le fatalisme astrologique, le ch. xvi, où nous serons plus à même d'examiner les concessions faites par les astrologues.
2. Tetrab., I, 3. — Quae multo ante praevisa sttnt, languidius incurrunt (Sen., Consol. ad Marc, 9).
3. La doctrine stoïcienne de riicoxaTotjTaai;, ou rénovation périodique du monde par déflagration (sxTttJpwa'.î) ou par déluge (xaTaxXuajxôî), au bout d'une « grande année », peut sans doute remonter à Heraclite et aux Pytha- goriciens ; mais l'idée que le monde renouvelé doit reproduire exactement le précédent pourrait bien être de provenance astrologique. Genethliaci quidam scrvpserunt esse in renascendis hominibus quam appellant r.xX'.yyt'^zu iai^/ Graeci... ut idem corpus et eadem anima... rursus redeant in conjunctionem (Varr. ap. Augustin., Civ. Dei, XXII, 28). Il est diflicile de savoir qui prête ici et qui emprunte. En tout cas, les astrologues se prévalaient de l'iTroxaTâj- xar.; (cf. Firraic, III, 1 Kroll, qui ajoute le diluvium à la pyrosis), et les Stoï- ciens invoquaient l'autorité de Bérose, qui assignait pour cause à la défla- gration la réunion des planètes dans le Cancer, et au déluge leur réunion dans le Capricorne (Senec, Q. Nal., III, 29. Cf. ci-après, ch. ii, p. 39). Le stoï- cien Heraclite (ch. lui : cf. ci-dessus, p. 30, 1) sait que la conjonction des sept planètes dans un même signe amènerait une aùyyuat.^ toû irâvTo;. Scaliger raconte [Prolef/. de Astrol. vett. Graec, fol. a 3) que, les astrologues ayant annoncé en 1579 la conjonction de toutes les planètes pour le mois de septem- bre 1586, le genre humain vécut sept ans dans la terreur.
3
34 CHAP. 1. LES PRÉCURSEURS
listes et retouchait à sa façon, pour les rendre irréfutables, les termes de certaines propositions astrologiques, celle-ci, par exemple, que rapporte Cicéron : « Si quelqu'un est né au lever de la Canicule, celui-là ne mourra pas en mer * .» Il est remar- quable que la vogue du Portique, à laquelle nous faisions allusion tout à rheure, coïncide avec la diffusion des idées que le Chal- déen Bérose apportait alors de FOrient.
Voulue ou non, l'alliance de l'astrologie et du stoïcisme se fit par la force des choses ; elle se fortifia par l'influence réciproque que ne pouvaient manquer d'exercer l'une sur l'autre des doc- trines également préoccupées de savoir et de prévoir. Zenon et Bérose n'étaient pas seulement contemporains. S'il est vrai qu'ils eurent l'un et l'autre, peut-être de leur vivant, leur statue à Athènes ^ on peut dire que l'instinct populaire avait deviné ce que nous aurons plus de peine et moins de grâce à démontrer.
1. Si quis oriente Canicula nalus est, is in mari non morielur. Chrysippe, voulant supprimer ici le conditionnel, docet Chaldaeos quo pacto eos exponere praecepla oporteat (Cic, De fato, 6-8).
2. [Enituit] astrologia Berosus, cui ob divinas praedictiones Athenienses pu- bliée in Gymnasio statuam inaurata lingua statuere (Plin., VII, § 123). Pline ne dit pas que ce fût du vivant de Bérose ; mais on voit bien qu'il s'agit d'un engouement pour une nouveauté, et il est permis de croire que cet engoue- ment n'est pas sans rapport avec Tenthousiasme pour Zenon (Diog. Laërt., Vil, 6). Le stoïcisme, du reste, est presque aussi « oriental » que l'astrologie. Ses fondateurs sont tous des Asiatiques (cf. ci-après, ch. xvi).
CHAPITRE II
L'ASTROLOGIE CUALDEENNE
La conquête d'Alexandre avait abattu les barrières qui sépa- raient les races et les civilisations. Les vieux peuples qu'il avait vaincus, au lieu de se défendre contre la curiosité des Grecs, trouvaient une consolation patriotique à étaler devant eux l'anti- quité de leurs traditions et à les traiter comme des jeunes gens qui avaient beaucoup à apprendre. Les Hellènes se prêtaient d'eux-mêmes à ce rôle de néophytes ; ils s'émerveillaient de bonne foi devant les perspectives que leur ouvraient les archives sacer- dotales, et leur sens critique ne se révoltait ni contre les légendes les plus baroques ni contre les supputations chronologiques les plus invraisemblables. Toutes ces vieilleries avaient pour eux la saveur de la nouveauté. Ils s'étonnaient de n'avoir pas su plutôt à quel point leurs plus lointains souvenirs étaient récents à côté de ceux-là, et ils soupçonnaient leurs sages et « amis de la sagesse » d'avoir puisé sans le dire à ces trésors d'expérience accumulée *. Les prêtres égyptiens n'avaient pas eu de peine, un
1. Cette opinion, qui devint banale après Alexandre, s'est manifestée avant lui. Hérodote était convaincu que môme les noms des dieux grecs venaient de l'Egypte, et que l'oracle de Dodone avait commandé aux Pélasges de les adopter (H, 52). C'est Platon surtout qui mit à la mode la sagesse barbare, celle des enfants de la nature, non pervertis par la civilisation et en libre commerce avec les dieux ; idée qui fit son chemin, malgré les protestations d'Épicure. Diogène Laërce ne se contente pas de protester; il retourne la
proposition : Tô xf;; '-piXoao'ftaî Èpyov evtot çasiv àirô pap6dîpwv dtpÇat
Aav6ivou!Ji 5' aÙTO'Ji; ira twv 'EXXt,viov xaxopOwjjiaTa, à-S wv [i^, Stt ys tpiXoaosîot, dtXXà xal y^vo; àvôpw-nwv r^p^t, papSâpoi; TrpoaiTïtovxsî (Diog. L., Prooem.). Quant à l'égyptomanie, Platon, après Hérodote, lui apporte son tribut. H cite le mot des prêtres égyptiens à Solon : w 2ôXwv, SôXwv, "E>kXT,v£î ûjjisî; del iralSi^ èsTc, vépwv 5è "EX>.Tjv oùSeiç (Plat., In Tim., p. 22. Clem. Alex., Strom., I, 15. Protrept. 6. Euseb., Praep. Ev., X, 4, 19). Les Grecs finirent par sacrifier à l'égyptomanie même leur Homère, siqiiidem Thebanus fertur, quae civitas est apud Aeqyptum nobilissima (Chalcid., In Tim., § 135). 11 est superflu de cher-
36 CHAP. II. — l'astrologie chaldéenne
siècle plus tôt, à persuader à Hérodote que la civilisation grecque était une greffe égyptienne. Il leur avait suffi de faire miroiter devant ses yeux les centaines de siècles dont le prêtre Manéthon dressa plus tard le compte, en vue d'instruire les Alexandrins et de les inviter à la modestie.
Ce que Manéthon faisait pour l'Egypte, au début du m* siècle avant notre ère, le prêtre chaldéen Bérose, son contemporain, le fit pour la Chaldée. Il écrivit en grec une histoire de la Chaldée, dont il fit, dit-on, hommage à Antiochus I*"" Soter. Sans doute il y faisait valoir la science qui était l'orgueil de son pays et de sa caste, l'astrologie, mêlée si intimement à l'histoire comme con- seillère des rois et gardienne des cycles de la chronologie baby- lonienne *. Du coup, la Chaldée supplanta pour un moment l'Egypte dans la faveur publique : l'astrologie surtout piqua la curiosité des Grecs à tel point que Bérose vint s'installer à Cos, pour l'enseigner aux étudiants en médecine que la renommée des Asclépiades attirait dans la patrie d'Hippocrate. Il ouvrit une école et forma des disciples, parmi lesquels Vitruve cite Antipater et un certain Achinapolus (Athénodorus ?) qui eut l'idée d'appli- quer les méthodes de la généthlialogie non plus à la naissance, mais à la conception ^ Comme on le voit, la semence tombait en
cher d'autres preuves après celle-là. Les Chaldéens n'étaient pas moins bien traités. Les néo-platoniciens sont enivrés de la sagesse révélée (OsoTrapaSoTOî aocpfa) qui gît pour eux dans les « Oracles chaldaïques ». Proclus, au dire de son biographe, aurait volontiers tout sacrifié de l'antiquité, sauf le Timée et ces fameux oracles (Marin., Vit. Procl., 38). Au fond de toutes ces divagations, il y a une idée juste : c'est que les Grecs, usant et abusant de l'initiative indi- viduelle, improvisaient des systèmes et n'avaient pas de tradition ou expé- rience accumulée. Là était, en astronomie surtout, leur point faible, et les « Chaldéens » de Diodore (II, 29) ne manquent pas de le signaler. C'est à Alexandrie seulement que les Grecs commencèrent à amasser des observa- tions scientifiques.
1. Voy. les fragments de Bérose dans Fragm. Histor. Graec, II, pp. 495-310.
2. Primus Berosus in insula et civitate Co consedit, ibique aperuit discipli- nam. Postea studens Antipater itemque Achinapolus, qui etiam non e nascen- tia, sed ex eonceptione genethliologiae rationes explicatas reliquit (Vitruv., IX, 4 [7]). V. Rose reconnaît dans cet Achinapolus un Athénodore, le philo- sophe stoïcien (?). Nous ignorons à quelle date vivaient d'autres disciples des Chaldéens, Épigène, Critodème (Plin., //. Nat., VII, § 193) et Apollonius de Myndos, peritissimus inspiciendornm natalium (Sen., Q. Nat., VII, 3). Schwartz (in Pauly-Wissowa, R.-E. s. v. Berossos) croit que l'école de Cos appartient à la légende, sous prétexte que le prêtre de Bel n'aurait pas délaissé ainsi « sa bonne prébende » de Babylone. Mais, à ce compte, il aurait pu aussi s'épargner la peine d'apprendre le grec et d'écrire pour un monde qui n'était pas le sien.
BÉHOSE ET LA TUADITION CHALDÉENNE 37
terre fertile: l'astrologie, immobilisée durant de longs siècles dans une tradition hiératique, allait être livrée aux discussions, travaillée et transformée par le génie inventif des Hellènes.
C'est donc à cette date, aux environs de 280 avantJ.-C, que nous placerons la naissance de l'astrologie grecque, sans pré- tendre pour cela que les Grecs n'eussent jamais entendu parler d'astrologie avant le jour où elle leur fut enseignée. Si les Perses avaient amené avec eux des astrologues au temps des guerres médiques, il est tout au moins probable que ces Chaldéens n'ont pas fait alors beaucoup d'adeptes dans un pays que les Perses mettaient à feu et à sang *.
Nous n'avons plus de Bérose que des extraits et analyses d'au- thenticité suspecte, et on ne saurait délimiter même d'une façon approximative l'apport fourni par la Chaldée à la science qui devait conserver son nom, en dépit de la concurrence des tradi- tions égyptiennes. Bérose dut jeter dans la circulation tout ce qu'il avait pu tirer des archives de Babylone et de Ninive, de ces bibliothèques en terre cuite dont on a retrouvé récemment des débris. Aussi est-ce d'après les découvertes modernes que l'on peut se faire une idée de l'enseignement du professeur chaldéen ^
1. Il faut se défier des légendes fabriquées après coup pour reculer et cacher les origines des doctrines parvenues à une grande notoriété. Une allusion faite par Euripide à l'astrologie ou astronomie pratiquée par Hippo, fille du cen- taure Chiron (ap. Clem. Alex., Slrom., 1, 15), a pu servir de prétexte aux récits qui nous représentent le père d'Euripide consultant les Chaldéens sur la des- tinée de l'enfant, né, dit-on, à Salaraine, le jour de la bataille de Salamine (Theopomp. ap. Gell., XV, 20). Pour expliquer la présence de ces Chaldéens, on supposa qu'ils étaient venus avec Xerxès : Osthanes Xerxen regem Persarum bello qiiod is Graecia intulit comilatus, veliit semina [magicae] arlis porten- losae sparsit, etc. (Plin., XXX, § 8). L'astrologie serait entrée avec la magie. Mais cette prétendue incubation ne se révèle par aucun fait historique. Quand Alexandre rentre à Babylone en 324, les Chaldéens lui communiquent un oracle de Bel (Xoy'.ov jx toO ôeoû toû Bt,)vou, Arrian., VII, 16, 5). Ils ne lui par- lent pas d'astrologie, à laquelle il n'aurait pas cru.
2. 'EtteiSti [B-rip'jJJjè;] lîEpt xz àaTpovo;xiaî xal Ttepl twv irapà Xa^Satoi; tpiXotJO- çou[i^vwv aÙTOî et; tojî "EXXr^va; £çt,v2Ï^- "^^^ auyypacpii; (Joseph., C. Apion., 1, 129). Bo'osus qui Belum inlerpretatus est (Senec, Q. Nat., III, 29). Belum est le titre d'un grand ouvrage en 72 livres, « l'Illumination de Bel » ou « l'Œil de Bel {Namar-Beli ou Enu-Beli) », qui fut rédigé, dit-on, vers le xx» siècle (ou xxxviu" ? Cf. C.-R. Acad. Inscr., 9 avril d8sn), par ordre de Sargon, roi d'Aganê, et copié au vu» siècle pour la bibliothèque d'Assourbanipal à Ninive. Épigène, au dire de Pline (VII, § 139), citait ces textes — observationes siderum coctilibus laterculis inscriptas — sans doute d'après Bérose. Ces écrits fasci- nent Vitruve, qui confond probablement avec eux l'ensemble de la littérature astrologique : Eorum aulem inventiones, qiias scriplis reliquerunt, qua solertia
38 CHAP. II. — l'astrologie chaldéenne
Il est clair que, en un temps où les philosophes grecs avaient déjà ébauché des systèmes cosmographiques plausibles et espacé les sphères célestes à des distances harmoniques, au moment où les astronomes d'Alexandrie commençaient linventaire descriptif du ciel et appliquaient à l'astronomie la rigueur des méthodes géométriques \ plus d'un auditeur eût été tenté de prendre pour un bavardage enfantin ou un radotage sénile les élucubrations chaldéennes, s'il n'avait pas été intimidé par l'énorme masse d'observations qui étaient censées supporter ce fatras de légendes. Le débat sur les prétentions respectives de la Chaldée et de l'Egypte à la priorité en matière de culture, débat qui dure encore aujourd'hui ^, devait être alors d'un intérêt tout actuel. Bérose, si l'on en croit nos auteurs, écrasait toute réclamation sous le poids de ses chiffres. Il parlait d'observations poursuivies en Chaldée depuis 490,000 ans. Encore passa-t-il pour modeste par la suite, car Épigène de Byzance allait jusqu'à 720,000 ans, et Simplicius — au temps où le monde retombait en enfance —
quibusque acuminibus et qunm magni fuerunt qui ab ipsa natione Chaldaeo- rum ■profluxerunt, ostendunt (IX, 4 [7]). Une partie des fragments de Touvrage retrouvés à Kouyoundjik ont été publiés dans le troisième volume de Raw- linson, I. W. A. [Cuneifortn Inscriptions of Western Asia). Le British Muséum possède près de 20,000 débris de la bibliothèque d'Assourbanipal et plus de 50,000 inscriptions cunéiformes en tout. Il est bon d'insister tout de suite sur une distinction, intelligible même pour les profanes, entre les anciens textes des vue et vm<! siècles, qui sont à peu près exclusivement astrologiques, mais sans précision scientifique, inutilisables pour les astronomes, et les textes du temps des Séleucides et Arsacides (me et ii" siècles avant J.-C), qui sont des documents astronomiques, sans rapport avec l'astrologie, sauf quelques thèmes généthliaques que l'on trouvera cités plus loin. Ces documents astro- nomiques sont les seuls dont s'occupent les PP. Strassmaier et Epping, Astro- nomisches ans Babylon, oder das Wissen der Chaldiier uber den gestiimten Rimmel, Freib. i. Br., 1889. Il ne faut donc pas faire bénéficier les anciens Chaldéens, que nous nous permettrons de considérer comme des astrologues passablement ignorants, de la science des nouveaux Chaldéens, des astro- nomes de Sippara, d'Ourouk et de Borsippa (cf. Plin., VI, § 123) que nous sup- poserons, jusqu'à preuve du contraire, émules et probablement disciples des astronomes grecs. Parmi ces Chaldéens, qui formaient comme trois écoles, il y en avait même qui reniaient l'astrologie : -poi-oioOvcai ôé tivî; xai Y£v£e).'.a- ^oysîv, ou; oùx à-rro ôÉy o vt a i o" i'Tepoi (Strab., XVI, p. 739).
1. Les observations de Timocharès et Aristyllos, qui permirent à Hipparque de découvrir la précession des équinoxes, datent de 293-272 a. Chr. Ptolémée cite d'Aristarque de Samos une observation de lan 280,
2. Le débat paraît tourner à l'avantage des Chaldéens. On assure que des documents où se trouve la première mention de Babylone remontent au xxxviiio siècle avant notre ère {C.-R. Acad. Inscr., 28 août 1896), Cf. Fr, Hom- mel, Der Babylonische Urspning der Aegi/ptischen Cultur. Munchen, 1892.
BÉROSE ET LA TRADITION CHALDÉEXNE 39
ne s'effrayait pas du chiffre de 1,440,000 ans ^ Sans doute, les gens sérieux faisaient des réserves. Cicéron tient les Babyloniens pour des hâbleurs ; Diodore se défend de croire à une antiquité aussi fabuleuse, et il resta acquis, comme le dit Georges le Syncelle, que Bérose et Manéthon avaient voulu enchérir l'un sur l'autre aux dépens du bon sens ^. Cependant, les moins crédules restaient convaincus qu'ils avaient affaire à une tradition très ancienne. A supposer que la cosmogonie ou la cosmographie chaldéenne parût arriérée, les observations de faits gardaient toute leur valeur, le point délicat étant en astrologie, comme en toute espèce de divination, d'établir le rapport entre le signe et la chose signifiée. A moins qu'il ne soit révélé, ce rapport ne peut être connu que par l'expérience, et l'expérience elle-même ne devient probante qu'à force d'être répétée. Si Bérose apporta à ses disciples des listes d'éclipsés comme celles que l'on a retrou- vées à Kouyoundjik, avec mention des événements consécutifs, il dut leur donner une haute idée du temps qu'il avait fallu pour insérer des observations d'éclipsés à tous les jours de l'année.
En groupant ce que nous savons aujourd'hui des doctrines
1. Plin., VIT, § 193. Simplic. ad Aristot., De Caelo, p. 415 B. Le chiffre de Bérose varie suivant les auteurs qui le citent : 470,000 (ap. Cic, Divi?t., 1, 19 ; II, 46), 473,000 (ap. Diod., Il, 31), 468,800 (Fr. Hist. Gr., II, p. 510), 432,000 (ibid., p. 499). Naturellement, les partisans de l'Egypte ripostaient. Us assu- raient que, de Ptah à Alexandre, il s "était écoulé 48,863 ans, durant lesquels on avait observé 373 éclipses de soleil et 832 éclipses de lune (Diog. L., Prooem., 2). Martianus Capella (VIII, p. 812) fait dire à l'Astronomie : Aegyplio- rum clausa adylis occulebar : quippe per CCCC ferme annorum M illic reve- renti observatione delitui. Ces chiffres ridicules ont dû être enflés par l'in- trusion dune idée stoïcienne, celle de V i- oxxx izzx'3:i(7'edintegratio), traduite en astronomie par « la grande année ». On supposa que lesChaldéens avaient observé depuis le commencement d'une grande année, durée qui s'allongeait à mesure que le retour de tous les astres à leur point de départ paraissait plus difficile à calculer : Quœ conversio quam longa sit, magna quaestio est, esse vero certam et definitam necesse est (Cic, Nat. Deor., II, 20). On rencontre des sommes d'années échelonnées depuis 8 ans (octaété- ride) jusqu'à 17,503,200 ans (Niceph. Chon., De orthod. fide, I, 9). Firmicus (III, 1, 9 Kroll; tient pour 300,000 ans. En tout cas, la « grande année » aboutissait à reproduire la disposition originelle des astres : Donec con- sumpto, magnus qui dicitur, anno, \ Rursus in antiquum teniant vaga sidéra cursum, | Qualia dispositi stelerant ab origine mundi (Auson., Edyll., 18, p. 536 ToU).
2. Cic, Divin., II, 46. Diod. II, 31. Syncell., p. 17 A. = Fr. Hist. Gr., II, p. 498, 4. Pline {loc. cit.) a l'air de croire aux chiffres de Bérose, Critodème, Épigène, car il conclut : ex quo apparet aeternum literarum usum.
40 CHAP. II. — l'asthologie chaldéenne
chaldéennes, nous pouvons nous faire une idée approximative de ce qu'enseignait Bérose *.
Suivant les Chaldéens, le ciel et la terre sont les deux moitiés d'un monstre chaotique, Tiamat, engendré au sein d'un Océan sans limites dont les flots baignent aussi bien le dessus du ciel que le dessous de la terre ^. Du corps de Tiamat, fendu en deux, le démiurge Bel-Mardouk a fait deux voûtes superposées, la coupole céleste et l'arche surbaissée de la terre, raccordées à leur base par une digue circulaire qui empêche les eaux de l'Océan cosmique de pénétrer dans l'espace intermédiaire. Comme la terre, le ciel est immobile, et il n'y a pas entre l'un et l'autre de sphères tournantes comme en ont imaginé les Grecs. Les astres sont donc des boules de feu qui, formées dans les eaux extérieures du ciel, entrent dans notre monde et en sortent par des ouvertures pratiquées sur le pourtour de la voûte céleste, au niveau de l'horizon.
Les astres suivent dans le ciel des voies toutes tracées, étant habités et conduits par des dieux intelligents ou étant ces dieux eux-mêmes. La plupart tournent sous l'œil de Bel, qui les con- temple et les gouverne du haut du pôle, ou font partie des bandes aquatiques du dieu Êa, qui trône au sud sur la mer. Mais, dans le nombre, il en est qui suivent « la voie par rapport à Ânou », le Père universel, placé au pôle de l'écliptique, et qui sont chargés d'offices importants. Ce sont — outre les deux grands flambeaux, le dieu Sin et le dieu Samas — les cinq planètes ou astres « interprètes », ainsi appelés parce que, n'étant pas comme les autres assujettis à une place fixe et à une marche régu- lière, ils « annoncent les événements futurs et interprètent aux hommes les desseins bienveillants des dieux ^ ». Ces astres privi-
1. L'exposé qui suit est fait d'après P. Jensen, Die Kosmologie der Bahylo- nier, Strassburg, 1890.
2. Les Chaldéens de Diodore (II, 31) sont des philosophes qui pensent que le monde n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin. Nous nous étonnerons de plus en plus qu'on les prenne encore pour des Chaldéens de Ghaldée. La doctrine des eaux célestes est passée de la cosmogonie chal- déenne dans la Bible, et de là chez les chrétiens, gnostiques et orthodoxes.
3. MsyîaTTiV Ss çauiv eïvat Ôswptav xal Sûvaixiv Tcepl toùç ttsvts dtuTÉpai; toùç lîTiavTiTa; xxXou[iévouî, oDç sxcïvot xotvri [xèv ÉpfAT, vsîî ôvo[jiiÇou5tv — Stà toOto 5' aÙTOÙî ÉpjnfjVïtî xaXoOavv, Sx*, tûv àtXXtov àffTSpwv à':iXavwv ôvtwv xat tETay- jxévT; itopst'a (i(av Tsptcpopàv sj(6vTtov outoi iiôvot Tropstav iStav ttoioûjjlsvoi "ri [i£)i>>ovTa YÎvsaOat SsixvûouCTiv, é p[X7|VEÛo v xe ç rot; ivOptôiroiî Try twv 6eGv Iwotav (Diod., II, 31, 3-4). On reviendra plus loin sur ce texte de valeur énig- matique. Le titre d' « interprètes » n'est pas de tradition grecque.
LA COSMOGONIE CHALDÉENNE 41
légiés sont conduits, la planète Dapinou ^) par Mardouk, la planète Dilbat (9) par la déesse Istar, la planète Kaimanou (ï)) par Ninib, la planète Bibbou (cj<) par Nergal et la planète Mousta- barrou-Moutanou (^) par Nabou *.
Pour aller plus loin dans l'exposé de la cosmographie chal- déenne, il nous faut emprunter le secours suspect des auleurs grecs, de Diodore surtout, un guide dont les assyriologues au- raient dû récuser depuis longtemps la compétence, au lieu de s'évertuer à retrouver dans les inscriptions cunéiformes la con- firmation de ce que lui ont dit les « Ghaldéens » de son temps,
1. L'identification des planètes est une des questions les plus controversées entre assyriologues. Pour l'époque des Arsacides, les calculs astronomiques fournissent des arguments irréfutables. C'est ainsi que le P. Epping a fixé les attributions suivantes : Gutlu (?^), Ddbat (Ç), Anou {(}), Te-ut C;^), Mullalu (I)). Mais il parait bien que les noms et attributions ont changé au cours des siècles, et l'accord des opinions, qui n'est même pas complet pour la période précitée, est loin d'être fait pour les astres myrionymes et protéiformes de la période astrologique. Ce qu'un profane fourvoyé dans ces études, ahuri par l'équivalence des phonétismes les plus disparates, accadiens et sumériens, croit pouvoir retenir de la lecture des dissertations de MM. Oppert, Sayce, Strassmaier, Epping, Jensen, Hommel, R. Brown, c'est qu'il n'y a pas de doctrine qui s'impose, ni pour les noms, ni pour l'ordre des planètes chal- déennes. L'ordre adopté ci-dessus [C O] K* 9 ï) d* ?> est un ordre hiéra- tique, invariable et inexpliqué, suivant Jensen (ce pouvait être l'ordre d'éclat ou de grosseur supposée), à l'encontre de Oppert et Sayce, lesquels adoptent l'ordre C O $ 9 ï) Z^ d*, concurremment avec l'ordre actuel des jours de la semaine (O C c? ? ^ 9 h) qu'ils pensent avoir retrouvé dans un texte de /. W. A., III, 57, 57-61. En outre, les couleurs des sept enceintes d'Ecbatane (Ilerod., I, 98) montrent, si l'on peut se fier aux attributions de ces couleurs aux planètes (cf. ci-après, ch. x), que l'ordre symbolique y était: Q (blanc), î) (noir), c? (pourpre), ^ (bleu), X' (rouge clair), C (argent), © (or), et l'on admet qu'il était identique dans la série des étages de l'observatoire de Ninive ; tandis qu'à l'observatoire de Borsippa, suivant Jensen, l'ordre était celui que nous rencontrons plus tard chez les astrologues et astronomes grecs, soit, en ordre de superposition (inverse de l'ordre céleste), ï) 2^ c? © 9 $ C* Mais Borsippa a été, dit-on, reconstruit par Antiochus l<^<' Soter, et il a pu y avoir là intrusion d'idées grecques. Quant aux noms, nous possédons quelques transcriptions et traductions recueillies par les lexicographes grecs : ainsi (Hesych.s. V.) 'AïSïiî, AîSwî, -îi asXfiVri 'î:apàXa>>SaJoiî. — Bê)^é6axoî*ô toO -nupà; iarfip • Ba6uX(ivtO'. (cJ* ? ^ ?). — AeXétpax • ô xf,; 'A'fpoStrriî àuzi^p, uirô Xaî^Saiojv. — MoXoêôêap • ô xoû Aiôî àarr^p, irapi XaXSatoi;. — S a ci? • t,Xloî. BaêiiXwvioi. — S£X ^î ■ "^^^ 'EpiJioû àTTT.p (cf. ci-après, p. 67, î^ souyos). Les noms de © et de 9 mis à part, à quelle langue et à quelle époque appartiennent les autres? Gram- matici certant. Même le nombre septénaire des planètes— un dogme de grande conséquence — ne doit pas remonter très haut, car il suppose l'identification de l'étoile du matin (Istar) et de l'étoile du soir (Belit), qui sont dans la my- thologie des divinités distinctes et conçues parfois comme de sexe différent.
42 CHAP. II. — l'astrologie chaldéenne
c'est-à-dire des astrologues cosmopolites, des Grecs faisant métier de Chaldéens *.
Donc, au-dessous (?) des planètes ^ dont les mouvements sont la matière propre des calculs astrologiques, sont placés « trente astres, que les Chaldéens appellent dieux conseillers : la moitié de ceux-ci surveille les lieux de la surface de la terre ; l'autre moitié les lieux au-dessous de la terre, inspectant à la fois tout ce qui se passe parmi les hommes et dans le ciel ^ Tous les dix jours, un d'eux est envoyé, comme un messager des astres, des régions supérieures dans les régions inférieures, tandis qu'un autre remonte des lieux souterrains dans ceux qui sont au- dessus de la terre. Ils ont leur course ainsi réglée et enfermée dans un roulement perpétuel. Parmi ces dieux, il y a des chefs au nombre de douze, dont chacun préside à un mois de l'année et à un des douze signes du Zodiaque. C'est à travers ces [astres] que cheminent le Soleil, la Lune et les cinq planètes », chacun avec des vitesses différentes. « En dehors du cercle zodiacal, ils déterminent la position de vingt-quatre astres, dont une moitié dans les régions septentrionales, une moitié dans les méridio- nales : ceux qui se voient sont aff'ectés aux êtres vivants, ceux qui sont invisibles aux défunts, et ils les appellent juges de l'uni- vers. Au-dessous de tous les astres précités, disent-ils, circule la Lune, très rapprochée de la Terre par sa pesanteur et parcou- rant sa carrière dans le plus court laps de temps, non à cause de la vitesse de sa course, mais à cause de la brièveté de son orbite.
1. Voy. F. Lenormant, Les Origines de Vhisloire, 2" éd. Paris, 1880. Appen- dice III, Textes classiques sur le système astronomique des Chaldéens (pp. 589- 595); textes de Diodore (II, 30-31), de Philon [De migr. Abrah. 32. De Abrah. 15), de l'auteur des Pkilosophumena (V, 13). Le texte de Diodore a été bien des fois traduit et commenté, notamment par Letronne, qui le croit tiré de Ctésias, ou, en tout cas, « d'une époque où la caste chaldéenne devait encore être restée à l'abri de toute influence grecque. Cette autorité n'est donc pas soumise aux chances d'erreur qui infirment celle de la plupart des textes relatifs à l'astronomie chaldéenne » {Œuvres choisies, II" série, I, p. 491). Letronne, qui avait arraché tant de masques chaldéens ou égyptiens, s'est cru obligé de respecter celui-ci.
2. Letronne {op. cit., p. 499) a bien vu que uttô 5è xtjv toûtwv ©opàv doit être une erreur de texte pour uirép : même les anciens Chaldéens n'avaient pas pu mettre au-dessus des étoiles les planètes qui les occultent en passant devant elles, et il importe peu qu'on ait prêté une opinion semblable à Anaxi- mandre (ci-dessus, p. 4, 5). On verra plus loin (ch. vu) que les décans étaient, au dire de certains, au plus haut du ciel, au-dessus même du Zodiaque.
3. C'est la définition hermétique des décans (ch. vu) et, comme m'en avertit M. L. Havet, le rôle de VArcturus de Plaute {Rudens, Prol.).
LA TRADITION CHALDÉENNE d'aPRÈS DIODORE 43
Sur le fait qu'elle a une lumière empruntée et qu'elle s'éclipse dans l'ombre de la terre, ils disent à peu près les mêmes choses que les Hellènes... * »
Ârrêtons-là provisoirement le bavardage de ces Chaldéens qui ont si bien renseigné Diodore et lui ont inspiré une si haute idée de leur science. Au temps de Bérose, nous le savons par des témoignages exprès % les Chaldéens enseignaient encore que la Lune, demeure du grand dieu Sin, était une boule ayant une moi- tié brillante, l'autre obscure, et expliquaient ainsi les phases et les éclipses. Deux siècles plus tard, ils avaient donc la prétention d'avoir su de temps immémorial ce que les Grecs avaient décou- vert. Ce que Diodore ajoute sur la forme « naviculaire et creuse «^ de la terre paraît authentique, et aussi le demi-aveu d'ignorance que font ses Chaldéens au sujet de la prévision des éclipses de soleil *.
1. Diod., II, 30-31.
2. Vitruv., IX, 1 [4]. Plut., Plac. phil., II, 29. Stob., Ed. phys., 1, 25 pp. 552 et 556. Cf. Lucret., V, 719-729. La même explication devait servir pour les éclipses de Soleil. Dans les Véclas, le Soleil a deux faces ; Fune blanche, avec laquelle il fait le jour, l'autre noire, avec laquelle il fait la nuit. L'Inde, où s'est im- plantée plus tard l'astrologie grecque, a bien pu emprunter auparavant aux Chaldéens. Vitruve a l'air de trouver l'explication de Bérose, en ce qui con- cerne la Lune, aussi bonne que celle d'Aristarque de Samos, conforme à la nôtre. C'était, en tout cas, un progrès sur l'explication enfantine des astres dérobés par des magiciens ou avalés par des dragons.
3. axatpoetSf, xai xotXr.v (II, 31, 7). Ce serait une barque renversée : cf. p. 40.
4. Pour soumettre à l'analyse ce chapitre chaotique de Diodore, il faut d'abord se déprendre d'un respect outré pour un auteur tout à fait dépourvu de sens cri- tique et surtout pour les soi-disant Chaldéens qui l'ont renseigné, gens capables de pétrir ensemble les traditions les plus disparates, ne fût-ce que par igno- rance. Cela fait, — et il est fâcheux que Letronne n'ait pas osé le faire, — on peut procéder à l'inventaire. Écartons provisoirement les points qui seront repris ailleurs, comme les noms des planètes, qui, sauf le nom de I),« sont les mêmes en Chaldée qu'en Grèce » (qu'est-ce à dire ?) ; comme l'incohérence d'une descrip- tion où les planètes sont d'abord placées au-dessus des 30 jâouXaîoi ôsoi, mais cir- culent pourtant, y compris le Soleil et la Lune, parmi les ÇwSta auxquels prési- dent 12 de ces dieux, sans compter que la Lune est au-dessous de tous les autres astres (O-KôirâvTa xà Tpo£tpT,[jL£va). Nous rencontrons d'abord la théorie des pou- Xaîoi Oeo i. Sont-ils 30 ou 36? La plupart des savants, Gesenius, Letronne, Lepsius, Hommel, corrigent xoiixovTa en ?Ç xai tp -.aîxovTa, attendu que ces dieux sont les « décans » . Les décans, nous le verrons, sont égyptiens ; mais Hommel {Astrolof/ie der alten Chalduer [im Ausland, 1892, n»» 4-7]. — Ueberden Ursprung und das Aller der arabischen Sleninamen und insbesondere derMond- stationeii, dana la ZDMG., XIV [1891], pp. 592-619) se croitobligé de les réclamer pour la Chaldée, ce qu'ont fait avant lui, et sans plus de garanties, les Chal- déens de Diodore. Ces Chaldéens — ou Diodore —ont confondu deux systèmes distincts, celui des 36 décans et celui — égyptien aussi — des dieux xpovoxpat-
44 CHAP. II, — l'asthologie chaldéenne
Nous n'avons pas la prétention de débrouiller le texte de Dio- dore, mais plutôt de le laisser à l'écart, dépouillé de l'autorité qu'on s'est plu à lui conférer et réduit h la valeur d'une improvi- sation sans critique ni chronologie. Encore moins ferons-nous intervenir les « Chaldéens » du ii" siècle de notre ère, les fabri- cants d'« oracles chaldaïques » remontant à la plus haute anti- quité et regorgeant de sagesse divine. On ne saurait trop répéter dès à présent que, soit sur les Chaldéens, soit sur les Égyptiens, on ne peut se fier qu'au témoignage des documents indigènes.
Les documents chaldéens nous apprennent que, des deux grands ouvriers de la Nature et du Destin, le Soleil et la Lune, c'était notre satellite, doté du nom de Sin et du sexe masculin, qui tenait le premier rang. Le dieu-soleil Samas ne venait qu'en- suite*. Les Grecs — comme les Égyptiens — furent d'un autre avis et rendirent au Soleil la primauté; mais on comprend que des astrologues aient pris pour sujet principal de leurs observations et objet de leurs hommages le corps céleste le plus vivant pour ainsi dire, le plus rapide dans sa course et le plus varié dans ses
Tooîî présidant aux 30 jours du mois. Ces 30 dieux sont connus du scoliaste Démophile (ap. Porphyr., Isagoge, p. 200), qui en fait « trente étoiles de pre- mière et seconde grandeur » collaborant avec l'horoscope. Us mériteraient bien le nom de « conseillers », car Démophile assure quïls agissent spéciale- ment sur J'âme (-rà tt.î '^'•^yr^^). Enfin, les douze xûptoi, les chefs des décans, sont revendiqués pour l'Egypte, et cette fois avec le titre de ^ouXaloi, par le scoliaste d'Apollonius de Rhodes : oî Alvû-rcTi oi — ta [j.èv 8w5Exa ÇwS-.x Ôsoùî pouXatou; 7:poaT,YÔp£u<yav, toùî Se -7:>vavT,Taî paêôoaôpou; (Schol. Ap. Rh., IV, 266). De ce mélange de traditions est sorti le texte incohérent de Diodore. En tout cas, ses Chaldéens songeaient aux 36 décans, car ce sont les décans qui se lèvent et se couchent de 10 en 10 jours. Les 24 5 vx a axai twv <akw ont mis aussi les imaginations aux champs. Ceux des vivants sont au- dessus de l'horizon, ceux des morts au-dessous. Soit ! Mais pourquoi 24, et en dehors du Zodiaque? Hommel fait fi du nombre et de la position ; il les trans- forme en stations lunaires, ou, en tout cas, planétaires, singulière façon d'uti- liser le texte de Diodore. Sayce suppose que Diodore, au lieu de N. et S., a voulu dire E. et 0., et, au pis-aller, il constate que l'étoile polaire est appelée « Juge du ciel ». 11 n'y a qu'une explication plausible; c'est que ces étoiles extra-zodiacales sont encore des ypovoxpâxopsî, les divinités qui président aux 12 heures du jour et 12 heures de nuit, les mêmes qui, conçues comme ypovoxpâxopE; des jours du mois, sont portées au nombre de 30. Il n'y a rien dans tout cela qui soit authentiquement chaldéen, de l'an- cienne Chaldée.
1. On comprend que le soleil ardent de la Chaldée ait passé surtout pour un dieu destructeur. Dans l'astrologie indienne, le Soleil est le chef des pla- nètes malfaisantes, le mal; comme la Lune est le bien (cf. J.-M.-F. Guérin, Astronomie indienne. Paris, 1847, p. 83). La Lune, astre philanthropique, a sur lui une supériorité morale.
OBSERVATIONS ET PRÉSAGES 45
métamorphoses. Chez les Grecs eux-mêmes, c'était la Lune, et non le Soleil, qui réglait le calendrier et, par le calendrier, le culte *. Sin était le dieu révélateur par excellence. Quand, au moment où sa face lumineuse brillait en plein, il tournait soudain sa face obscure du côté des hommes, son intention de donner aux hommes un avertissement était évidente. En effet, chaque éclipse avait toujours été suivie d'événements considérables, tels que pestes, famines, guerres ou tremblements de terre. Cepen- dant, les prêtres avaient fini par reconnaître que même ces mou- vements spontanés du dieu Sin se succédaient dans un certain ordre et formaient un cycle fermé ou saros. Plus rarement, mais au plus grand effroi des hommes, le dieu Samas voilait aussi sa face, sans qu'on pût prévoir au juste ces signes redoutables.
Le professeur d'astrologie chaldéenne devait citer à ses audi- teurs émerveillés les observations accumulées par les astrologues royaux qui, des tours de Borsippa ou de Ninive, adressaient leurs rapports aux souverains, notant les jours heureux et néfastes, les approches, rencontres et occultations de planètes et d'étoiles, avec les conséquences sur terre de ces incidents célestes. Dans les documents que nos assyriologues déchiffrent à grand'peine, luttant à la fois contre l'incertitude des lectures et l'obscurité voulue des métaphores sacerdotales ^, il est question d'étoiles qui sont « fixées ^ », qui « parlent » à une autre étoile ou sont en opposition avec elle *, et à chaque observation se répètent des formules de pronostics : « les moissons du pays prospèrent »; « joie pour le maître de la maison et du pays » ; ou « inonda- lions », « sauterelles », « le roi étend ses armes sur le pays voisin », « les troupes marchent », « les cités sont opprimées par des gens de guerre » ; ou « durant cette année les femmes mettent au monde des enfants mâles », « la justice règne dans
1. C'est, du reste, une idée générale dans les cosmogonies que la Nuit a engendré le Jour, le précède en temps et en dignité — xal yào tj xoiv-h, tsT.fXfi Tzpoxixxz'. xV v'jxxa xr,^ T,[j.Épa; (Procl., In Tim., p. 266 D). Chez les Germains, 710X ducere diem videlur (Tac., Germ. 11). Tous les calendriers ont été, à l'ori- gine, d'institution religieuse et réglés par la Lune.
2. Les citations qui suivent sont toutes empruntées au travail de A. H. Sayce, The astronomy and astrology of the Babylonians, wilh translations of the tablels relating lo the subject (Transact. of the Society of Biblical Archaso- logy, m, [1874], pp. 145-339). L'identification des planètes est sujette à cau- tion (cf. ci-dessus, p. 41), mais il faut attendre, pour avoir de meilleurs guides, les travaux futurs.
.3. Il s'agit, je suppose, des stations (!iTT,p'.vjioi) des planètes.
4. Amorce de la théorie des aspects (uyf.tiaTx) ; voy. ci-après, chap. vi.
46 CHAP. II. — l'astkologie chaldéenne
le pays », et autres affirmations dont on retrouverait encore l'équivalent dans nos almanachs, mais qui ont dû avoir l'attrait de la nouveauté pour les premiers adeptes de l'astrologie impor- tée d'Orient. On saisit çà et là dans ce fatras des modes d'inter- prétation et des façons de dogmes qui seront plus tard familières à l'astrologie hellénisée. Par exemple, l'étoile Manma((^?) est en opposition avec l'étoile Battabba (Double-grande) : « bon pour le Roi », dont les armes probablement abattront les plus grands. La même étoile est en opposition avec « l'étoile du Poisson » ; on annonce abondance de poissons dans le pays. La même est en opposition avec Mercure (?) ; le Roi « reste dans son pays », peut- être par équilibre de deux influences égales et contraires. Par le fait d'une opposition de Mars et de Vénus, « cette année, six mois durant, le dit Roi demeure ». Mars étant opposé à Jupiter, « ruine du pays », par conflit de deux grandes puissances. Le dogme astrologique en vertu duquel les planètes ont un sexe de position est affirmé par un exemple probant : « Vénus est femelle au cou- chant ; Vénus est mâle à l'Orient » (p. 196).
Les pronostics tirés des éclipses de la lune sont particulière- ment nombreux. Les astrologues royaux semblent parfois désap- pointés dans leurs calculs relatifs aux syzygies. Ils notent de temps à autre : « la Lune arrive en dehors de son temps calculé, une éclipse a lieu » (p. 216) ; ou encore : « contrairement au temps calculé, la Lune et le Soleil ont été vus ensemble. Un fort ennemi ravage la contrée; le roi d'Accad est terrassé par son ennemi » (p. 288). Dans la plupart des rapports, il est question du coucher de la lune et de la planète qui est « fixée à sa place ». Ainsi : « la Lune se couche et Mercure à sa place est fixé; le roi de Phénicie * tombe et son ennemi saccage la contrée » (p. 221). Une tablette (pp. 222-223) contient des observations d'éclipsés de lune pour chaque jour du mois Tammouz, du l'"" au 15, avec détails précis sur la marche du phénomène. « Au premier jour, s'il y a une éclipse et qu'elle commence au sud avec lumière (éclipse partielle?), un grand roi mourra. Dans le mois Tammouz, le deuxième jour, une éclipse survenant et commençant dans le nord avec lumière, roi contre roi. En Tammouz, le troisième jour, une éclipse arrivant et commençant par l'est avec lumière.
1. Un trait caractéristique des pronostics des éclipses, c'est qu'ils visent ditlerentes régions : Accad, la Phénicie, Elam, les rois de Dilniun, Gutium, etc. C'est une doctrine qui se retrouvera entière dans la partie « catholique » de l'astrologie grecque (voy. ci-après, ch. xi).
PRÉSAGES TIRÉS DES ÉCLIPSES 47
pluie et inondations. En Tammouz, le quatrième jour, une éclipse survenant et commençant par Touest, les moissons en Phénicie (sont perdues?). En Tammouz, le cinquième jour, une éclipse survient et la grande Étoile est ascendante : famine dans le pays. En Tammouz, le sixième jour, une éclipse survient et elle est blanche (?); la Lune (reçoit des) prières. En Tammouz, le sep- tième jour, une éclipse survient et elle est noire : la Lune (envoie) de la nourriture à la Phénicie. En Tammouz, le huitième jour, une éclipse survient, et elle est bleu-sombre; un morceau de terrain et champs... (?). En Tammouz, le neuvième jour, une éclipse survient et elle est vert-jaune : dévastation du territoire ennemi. En Tammouz, le dixième jour, une éclipse survient et elle
est jaune-pâle; Accad est ?... En Tammouz, le onzième jour,
une éclipse survient et le Seigneur delà lumière va son chemin; le trésor du pays (est pillé?). En Tammouz, le douzième jour, une
éclipse survient et la garde finit En Tammouz, le treizième
jour, une éclipse survient et marche vers le sud... En Tammouz, le quatorzième jour, une éclipse survient et marche vers le
nord En Tammouz, le quinzième jour, une éclipse survient et
marche vers l'est ». Le pronostic général pour le mois tout entier est celui-ci : « En Tammouz, du premier au trentième jour, si une éclipse survient, les autels sont détruits, les cités réduites, et le roi n'est pas à la paix ».
Devant cet étrange document, on se demande s'il n'est pas l'œuvre d'un mystificateur et qui a été victime de la mystification, du roi de Chaldée ou de l'assyriologue moderne. Les mois de l'année chaldéenne étaient des mois lunaires, commençant à la Nouvelle Lune et partagés en deux moitiés par la Pleine Lune * ; il faut donc admettre qu'à l'époque, les astronomes chaldéens n'avaient pas encore remarqué que les éclipses ne se produisent jamais qu'aux syzygies, les éclipses de Lune à la Pleine Lune ou opposition, les éclipses de Soleil à la Nouvelle Lune ou con- jonction. En supposant des éclipses possibles à tous les jours du mois, ils se décernaient à eux-mêmes un brevet d'ignorance ^
i. Ou plutôt, pour être exact, commençant à l'apparition du croissant de la « Nouvelle Lune », c'est-à-dire, plus d'un jour après la syzygie astronomique. Aussi la Pleine Lune partage le mois en deux moitiés inégales, sans compter l'inégalité qui tient à l'apogée et au périgée, et la date d'une éclipse peut osciller entre le 13 et le 15 (cf. J. Oppert, C.-R. Acad. Inscr., 1896, p. 426).
2. La réputation de science que les Grecs d'autrefois et les symbolistes à la mode de Creuzer ont faite aux Chaldéens et Égyptiens est un mirage qui se dissipe peu à peu. P. Tannery [Recherches, pp. 306 suiv.) pense que les Cbal-
48 CHAP. II. — l'astkologie chaldéenîse
que ne connaissaient sans doute pas les Chaldéens de Diodore, si experts sur la cause des éclipses (ci-dessus, p. 43). Ou bien, ce qui reviendrait au même si la chose était croyable, ils auraient si mal réglé le calendrier que la Pleine Lune, normalement fixée au 15, aurait coïncidé en divers temps avec tous les quantièmes du mois. Le rédacteur d'un autre rapport (pp. 239 suiv.) affirme que les éclipses ont toujours lieu les 14, 15, 16, 20 et 21 du mois. Il est à craindre que celui-là n'ait pas mieux pénétré que l'autre la cause des éclipses, tout en allant moins loin dans l'absurde. Si l'on ôtait de ces listes d'éclipsés les quantièmes qui les rendent inintelligibles, il resterait une sorte de grammaire astrologique, une classification des présages ordonnée au point de vue de la cou- leur et de la marche de l'ombre sur le disque lunaire. C'est peut- être, si l'on veut des conjectures, ce qu'un premier rédacteur aura voulu faire et ce qu'un copiste aura mal compris *.
A défaut d'éclipsés, les halos lunaires, le plus ou moins d'éclat des cornes du croissant lunaire, étaient matière à pronostics. Il
déens ne connaissaient ni l'année tropique, ni la précession des équinoxes. On voit qu'ils n'avaient pas compris davantage la cause des éclipses, peut- ("tre, soit dit à leur excuse, pour avoir constaté le phénomène rare d'une éclipse de lune survenant à Thorizon alors que, par un effet de la réfraction atmosphérique, le soleil paraît encore être au-dessus de l'horizon du côté opposé — utroque super terram conspicuo sidère (Plin., II, § o7), — fait nié par Cléomède (II, 6, p. 96), noté par les Chaldéens à la P. L. du 14 Airu 170, 28 févr. 141 av. J.-C. (Z. f. Assyriol., IV [1889], pp. 169-170. Cf. ci-dessus, p. 46-47, le cas de la Lune et du Soleil « vus ensemble » à contre-temps et l'éclipsé du 11 Tammouz, quand « le seigneur de lumière va son chemin »). On peut douter, par conséquent, que les anciens Chaldéens aient observé la révolution des nœuds écliptiques en 223 lunaisons, et que le saros, s'il représente ce cycle, date de si loin (sur le saros, voy. Epping, Astron. aus Babylon, p. 179).
1. Hipparque et Ptolémée n'ont utilisé que les dates d'éclipsés postérieures à l'ère de Nabonassar(747 avant J.-C.).« Il est certain », dit P. Tannery {Rech., p. 317, 1), « que les Chaldéens avaient présenté aux Grecs une série d'éclipsés remontant à une antiquité fabuleuse et qui ne pouvaient inspirer aucune confiance ». Parmi celles qui ont été vérifiées, on cite l'éclipsé de lune du 15 Sebat (ISjanv. 653 avant J.-C.) qui épouvante le roi de Babylone Saosdu- chin (datée par J. Oppert, C.-/?. /lcat/./«scr., 30 oct. 1896); celle du 14 Tammouz (16 juil. 523) : « l'an VII [de Cambyze], au mois de Tammouz, la quatorzième nuit, une dihorie et 2/3 (3 h. 1/3) après la nuit tombante, la lune fut éclipsée. Dans le plein de l'écIipse, le demi-diamètre fut éclipsé et le nord resta invisible ». L'autre éclipse (de Thebet, 10 janv. 522) est totale. « Dans son plein, le midi et le nord furent éclipsés ». Ces deux éclipses figurent dans l'Alma- geste de Ptolémée. Voy. J. Oppert, Un texte babylonien astronomique et sa tra- duction grecque par Cl. Ptolémée {Zeitschr. f. Assyriol., VI [1891], pp. 103-123). La dite tablette porte au recto des observations sur la lune ; au verso, les levers et couchers des planètes et la mention des éclipses de lune.
OBSEKVATIONS ET PKÊSAGES CUALDÉENS 49
semble bien aussi que les astrologues royaux commettaient ou supposaient des erreurs de calcul qui transformaient des phéno- mènes réguliers en prodiges significatifs. On a vu qu'ils trou- vaient parfois la Lune « hors de son temps » au moment des éclipses. Dans un rapport destiné probablement à Assourbanipal, l'astrologue parle d'une éclipse de soleil qu'il guettait et qui ne s'est pas produite ' ; en revanche, il y a eu conjonction de la Lune avec une planète. « Au roi, mon seigneur, son fidèle serviteur Mar-Istar. Le 27^ jour, la lune a disparu. Les 28, 29 et 30, nous avons observé le nœud lunaire de l'éclipsé de Soleil ; le temps s'est passé et l'éclipsé n'a pas eu lieu. Le premier jour, quand déclinait le jour de la Nouvelle Lune du mois Tammouz, la Lune fut de nouveau visible au-dessus de la planète Jupiter, comme je l'ai déjà annoncé par avance au roi mon maître : je ne me suis pas trompé. A l'heure d'Anou, elle a apparu en déclin, dans le cercle de Régulus, mais son croissant n'était pas net dans les brumes de l'horizon ^ ». Ailleurs, le « chef astrologue » constate dans un de ses rapports : « La Lune est vue le 28^ jour telle qu'elle apparaît au 1" : prospérité pour Accad, malheur pour la Phénicie » (p. 228). C'est probablement un pronostic créé en vue de l'effet à produire, en un temps où la Phénicie, si sou- vent nommée dans nos tablettes, était en hostilité perpétuelle avec les rois de Babylone et de Ninive.
La plupart des tablettes portent une signature sans qualificatif. Un certain Naboua se dit « d'Assour », et Istar-nadin-Habal s'in- titule « chef des astrologues d'Arbèle ». Un fait curieux, c'est qu'il arrive à tel astrologue du temps d'Assourbanipal d'insérer dans son rapport des observations qu'il déclare avoir restituées « conformément aux termes d'une tablette qui n'existe plus », ou tirées de « l'Illumination de Bel, d'après une tablette qui n'existe plus ». L'astrologie chaldéenne avait déjà ses érudits et vivait sur son passé.
Il n'y a pas un seul de ces antiques documents qui touche de près ou de loin à la généthlialogie ou prédiction d'une destinée individuelle d'après la position des astres lors de la naissance. Sans doute, cet argument a silentio ne saurait infirmer la tradi- tion qui attribue l'invention des méthodes généthlialogiques aux
1. Elle avait pu avoir lieu et n'être pas visible à Ninive.
2. Texte traduit par J. Oppert, Die astronomischen Angaben der assyrischen Keilinschriflen [SitzuriQsb. d. Wien. Akad., Math.-Nat. Classe, 1885, pp. 894- 906). Cf. Sayce, p. 234. La substitution de Jupiter à Mercure est une dernière correction que je dois à M. Oppert.
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50 CHAP. II. — l'astrologie chaldéenne
Chaldéens ; mais elle nous confirme dans Topinion que l'astro- logie a commencé par formuler des pronostics applicables aux peuples et aux rois avant de supposer que les astres s'occupassent de tout homme venant en ce monde. Peut-être est-ce la logique grecque, rigoureuse et démocratique, qui l'a fait plus tard con- descendre à ce souci des petites gens, ce qui rendrait plus énorme encore le mensonge des Chaldéens prétendant disposer des ob- servations de milliers de siècles employés « à risquer des expé- riences sur les enfants * ». Pour trouver un thème de géniture chaldéen, il faut descendre jusqu'à l'époque des Arsacides, c'est- à-dire au temps où les Orientaux imitaient les Grecs. Encore les seuls que nous connaissions sont-ils libellés avec une concision qui trahit une sorte d'indifférence à l'égard de ce genre d'obser- vations : « L'an 170 de Démétrius, mois de Adar, nuit du 6, au commencement de la nuit, la Lune devant la Corne du Nord^, à distance d'une coudée. Le 6, au matin, un petit enfant est né sous son signe. La Lune (était) au commencement des Gémeaux, le Soleil dans les Poissons, Jupiter dans la Balance, Vénus et Mars dans le Capricorne, Saturne dans le Lion ». Autre mention, plus sommaire encore : « L'an 170, au mois de Nisan 4, équinoxe : dans la maison, on annonce qu'un enfant est né sous Jupiter^ », c'est-à-dire, Jupiter étant alors levé toute la nuit (àxpôvup;).
1. Nam quodaiunt quadraginta septuacjinta milia annorumin periclitandis experiundisque pueris, quicumque essent nati, Babylonios posuisse, fallunt : si enimesset factitatum, non esset desitum; neminem autem habemus auctorem, qui id aut fieri dicat aut factum sciât (Cic, Divin., II, 46). Au risque d'être taxé de présomption, je crois devoir trancher ici une question grave et, jusqu'à plus ample informé, supprimer la prétendue généthlialogie des Chaldéens. Tout ce qu'on en sait se trouve résumé, d'après les travaux de M. Oppert, par F. Lenormant, La divination chez les Chaldéens, ch. vu. Tous les textes cités se rapportent à des naissances monstrueuses, comparables et comparées aux prodiges du même genre interprétés par les haruspices toscans, et il n'y est pas fait la moindre allusion aux combinaisons astrales qui les auraient causées. C'est donc faire une hypothèse gratuite que d'ajouter : « la consé- quence de ces idées [les idées prêtées aux Babylonii de Cicéron] était de con- sidérer toutes les infirmités, toutes les monstruosités que présentaient les enfants nouveau-nés, comme un résultat inévitable et irrémédiable de l'ac- tion de ces positions astrales. Ceci donné, l'observation de semblables mons- truosités donnait comme un reflet de l'état du ciel, etc. » (Ibid., p. 104). « Ceci » n'est pas « donné » par les textes : le prodige vaut par lui-même, et c'est à lui que s'applique l'exégèse chaldéenne.
2. La « Corne du N. » ne peut être que p du Taureau (voy. ci-après, flg. 4).
3. PP. Strassmaier et Epping {Z. f. Assyriol, III [1888], p. 149-150; IV [1889], p. 169-171). L'an 110 Seleuc. 6 Adar correspond au 28 févr. 141 a. Chr. 11 paraît que, vérification faite, l'état du ciel sus-indiqué est exact, à quelques degrés
GÉNÉTHLIALOGIE CHALDÉENNE SI
Nous comparerons plus tard la sécheresse de ces documenls à la précision minutieuse des thèmes de géniture dressés par les Grecs avec les ressources d'un art perfectionné. Il nous faut maintenant revenir au temps et aux disciples présumés de Bérose, pour tâcher de déterminer le point de soudure entre l'as- trologie chaldéenne et l'astrologie grecque ; autrement dit, pour apprécier, si faire se peut, ce que celle-ci doit à celle-là, en dehors de ridée générale et de l'impulsion qui l'a suscitée. La question est des plus complexes, car la tradition propagée par les Grecs eux-mêmes, au lieu de faire ce triage, s'est simplifiée à outrance et adjuge en bloc tout l'outillage astrologique aux Orientaux, Chaldéens ou Égyptiens. Il y a là des mirages à dissiper qui ont pour eux l'autorité des textes, et nous ne parviendrons sans doute pas du premier coup à convaincre le lecteur que, neuf fois sur dix, les Chaldéens et Égyptiens honorés de ces témoignages sont tout simplement des astrologues grecs déguisés en déposi- taires d'une doctrine archaïque. C'est une démonstration qui se fera peu à peu et qui passera pour définitivement acquise, nous l'espérons, au dernier chapitre K
près en ce qui concerne la Lune, placée ici à 2" 3' de p du Taureau. Les iden- tifications astronomiques ainsi confirmées sont mas-masu = n ; nune — ){ ; nûru = Jk ; sakhû=-Jb ,A = Si: Te-ut = 2^; Dilbat = Ç ; Ame =^ ^ ; Mullalu = ^. 1. Il importe de la commencer dès maintenant, en insistant sur un fait psychologique, largement démontré par l'histoire de la littérature apocryphe : c'est que toute doctrine qui fait appel à la foi a intérêt à se vieillir, et que les individus qui la développent se gardent bien de donner leurs inventions particulières pour des opinions de leur propre génie. Ils échappent à la dis- cussion en se couvrant dun amas, aussi énorme que possible, d'expériences ou de révélations invérifiables. De là les entassements de siècles que nous avons déjà rencontrés. Ceci posé, constatons que les auteurs adjugent l'inven- tion de Tastrologie-astronomie tantôt aux Chaldéens, tantôt aux Égyptiens. — I. Pour la Chaldée, la majorité des témoignages, appuyés sur le fait que la Chaldée, plaine immense, se prêtait admirablement aux observations (cf. Ps.-Plat., Epinomis, 9, p. 987. Cic, Divin., I, 1, qui distingue, dans les Assyrii, les Chaldaei, non ex artis sed ex gentis vocabulo. Joseph., Ant. Jud., I, 8, 2. Amra. Marc, XXIII, 6, 23. Procl., In Tim., p. 277 D, etc.). — II. Pour les Égyp- tiens, Aristot., Metaph., 1, 1. Diod., I, 28-29. 81 (csa^l 61 xal toùî îv BaêuXwvt XaX- Saiouî, àirotxou; .\tYui:Tiwv ôvTaç, Tf,v 8ô;av I^ew "z^y icspl xf,; àaxpoXo- Ytaî i:apà twv îepswv jiaeôvxaî twv AlyuuT iwv). Diog. Laert., Prooem,, § 11. Lactant., Inst. Div., II, 13; Clem. Alex., Slrom., I, 16, § 74. Macrob., Somn. Scip., I, 21, 9. Ps.-Lucian., Astrol., 3-9, etc. J'ignore si le compilateur qui appelle Néchepso '^^aù.ia. 'Aauupiwv (ap. Iriarte, Catal. Matrit. = Riess, fr. 40) transportait Néchepso en Assyrie ou faisait de l'Assyrie une province égyptienne. — HI. Opinions mixtes, acceptant Égyptiens et Chaldéens, Cic, lac. cit. : Eamdem artem etiam Aegyptii — innumerabilibus paene saeculis
32 CHAP. H. — l'astrologie ClIALDÉENNË
Nous irons tout droit à la question principale en recherchant les origines de la maîtresse pièce de Voutillage astrologique. Le Zodiaque est l'instrument par excellence de l'astrologie grecque, l'échelle sur laquelle sont repérées les positions des planètes et appuyés les angles des polygones qui déterminent les « aspects », le cadastre des domiciles et autres fiefs planétaires; enfin et sur- tout, c'est un répertoire de toute espèce d'influences propageant les qualités et aptitudes symbolisées par les signes (^tjjota-si^na). 11 est indubitable — le thème cité plus haut (p. 50) le prouve — que les Chaldéens du temps des Arsacides usaient de l'échelle zodiacale : il l'est moins, il est même douteux que le Zodiaque
conseciiti putantur. Plin., "VII, § 56. Manil., I, 40-45. Ach. Tat., Isaf/., l, p. 73. Isid., Orifjg., III, 24, i : etc. — IV. Opinions éclectiques, qui partagent l'objet du débat, adjugeant l'astronomie aux Égyptiens, l'astrologie aux Chaldéens (Theodoret., IV, p. 699, éd. liai.), ou inversement (Palchos ap. Cumont, p. 6); faisant les Égyptiens et Hellènes disciples des Chaldéens (Suidas, s. v. àuxpo- vo[ita); disant l'astrologie « arithmétique » issue des Chaldéens, l'astrologie « graphique », des Égyptiens (Théo Smyrn., p. 177 Hiller). — V. Opinions qui, considérant l'astrologie comme magie, associent ou substituent aux Chaldéens les mages perses (Suidas, loc. cit. — npwxoi Ba6u>va)vtoi laÛTT^v èœsûpov Sià ZwpoâtTTpou, [jleS' '6v xxl 'OaOivriî : cf. lo. Lyd. Mens., II, 3 — ol -rrepl Zwpoij- TpTiV xal TffTdtffii-fiv Xa^oatot xal Alyj'-rxtot), ou inversement : Magorum scientiae multa ex Chaldaeorum arcanis Baclrianus addidit Zoroastres, deinde Hys- taspes rex prudentissimus Darei paler (Amm. Marc, XXIII, 6, 32). On verra plus loin (ch. xvi) l'inénarrable fouillis de traditions adjugeant l'invention de l'astrologie aux Cariens, aux héros helléniques, aux Juifs, aux fils d'Adam, etc. Si, des généralités, l'on descend au détail, les contradictions s'accusent. Ptolémée [Telrab., I, 3) affirme que la médecine astrologique est d'origine égyptienne; mais Apulée assure que les Chaldéens ont découvert [lumintim vagantium] varios effeclus in genituris hominum necnon medendi remédia (Apul., Florid., II, 15, §57). Les documents prouvent que les Chaldéens se sont beaucoup occupés des planètes et des éclipses; les Égyptiens, peu ou point. Sénèque n'en affirme pas moins qu'Eudoxe a rapporté d'Egypte sa théorie des planètes {Eudoxus primiis ab Aegypto hos motus in Graeciam trans- tulit; Sen., Q. N., VII, 3 : cf. Aristot., Meteor., I, 6), et Conon de Samos, ses tables d'éclipsés {Conon defectiones quidem salis servatas ab Aegyptiis collegit). Macrobe attribue aux « Égyptiens » l'opinion qui faisait circuler Vénus et Mer- cure autour du Soleil, opinion qui remonte au plus à Héraclide de Pont (cf. P. Tannery, Recherches, p. 260), et ainsi de suite. Voy. ci-après (chap. iv) la doctrine de Mars=rIIercule attribuée ici aux Égyptiens, là aux Chaldéens. L'expression ol xaXatol AlyûirTiot, sous la plume des astrologues, désigne les auteurs d'un ouvrage apocryphe datant au plus du temps de Sylla, et peut-être postérieur à l'ère chrétienne, les fabuleux Néchepso et Pétosiris ; et Ptolémée lui-même, contemporain des Antonins, est le plus souvent appelé par ses commentateurs b iiaXatôî tout court (cf. Anon., pp. 3, 49, 80, 94, 137, 143, 146, 156, etc.). Il suffit pour le moment d'ébranler l'autorité des textes : la conviction se fera peu à peu.
ORIGINES DU ZODIAQUE 53
ait été connu des anciens Chaldéens, et, à plus forte raison, des Égyptiens que la tradition se plaît à mettre en concurrence avec eux. Essayons, pour simplifier le problème, qui dépasse sur bien des points notre compétence, d'en éliminer, après examen, les prétentions égyptiennes.
L'origine du Zodiaque est une question qui a exercé au moins autant l'imagination que la science des érudits. Les figures en majeure partie animales qui le composent; les hiéroglyphes qui résument ces figures; la découverte de quatre zodiaques égyp- tiens — deux à Denderah, un à Esneh et un à Akhmîm — que l'on croyait remonter à une haute antiquité; le fait que les Égyp- tiens ont eu de temps immémorial une année solaire divisée en douze parties égales et réglée sur le lever des constellations; les textes nombreux qui revendiquent pour les Égyptiens la priorité de l'invention de l'astronomie ou astrologie et affirment notam- ment que les Égyptiens ont divisé le Zodiaque en douzièmes égaux au moyen de la clepsydre (voy. ci-après) : tout cela a paru d'abord faire tourner le débat à l'avantage des Égyptiens. Mais il a été irrévocablement démontré que les zodiaques égyptiens sont tous de l'époque romaine et librement imités du Zodiaque grec, et du coup se sont écroulées les suppositions extravagantes échafaudées sur leur prétendue antiquité K On accepterait aujourd'hui, s'il n'y avait pas d'autre objection, les 2400 ans auxquels devaient remonter, d'après le calcul de la précession
1. La démonstration a été faite en 1824, contre la thèse de Bailly et Dupuis, par Letronne dans deux mémoires : Obss. critiques et archéol. sur l'objet des représentations zodiacales qui nous restent de l'antiquité (CEuvres choisies, 2° série, I, pp. 172-246). Sur l'origine (irecque des zodiaques ■prétendus égyptiens (ibid., pp. 423-457), et reconnue valable par Ideler {Ueber den Vrsprung des Thierkreises . Berlin, 1839); par R. Lepsius (Einleitung zur Chronologie der Aegypter. Berlin, 1848) ; par R. Brugsch [Thés. Inscr. Aegypt. ïom. I. Astrono- mische und astrologische Inschriften der altugyptischen Denkmûler. Leipzig, 1883), qui consacre 63 pages (pp. 1-63) aux inscriptions du plafond du pronaos de Denderah. Par contre, égyptologues et assyriologues contestent la seconde partie de la thèse de Letronne, à savoir qu^ les zodiaques orientaux, y com- pris ceux de l'Inde et de la Chine, sont des imitations du Zodiaque grec. Ils réclament en faveur de la Chaldée (voy. ci-après), et Letronne lui-même con- sent à admettre un Zodiaque duodécimal chez les Chaldéens, mais avec des signes et des noms différents : ceci par respect pour le texte de Diodore (Letronne, Sur l'origine du Zodiaque grec et l'Uratio graphie des Chaldéens ibid., pp. 458-330). Il y avait à Denderah deux zodiaques, l'un intérieur (le seul circulaire trouvé jusqu'ici en Egypte), d'atant probablement de Cléopâtre; l'autre, rectangulaire (actuellement à laBibl. nationale), faisant partie du pro- naos dédié sous Tibère, entre 32 et 37 p. Chr. (Lepsius, pp. 102-103),
54 CHAP. II — l'astrologie chaldéenne
des équinoxes, des zodiaques qui plaçaient l'équinoxe de prin- temps dans le Taureau; mais on sourit du zèle anti-biblique de Dupuis, qui, faisant permuter équinoxes et solstices, réclamait les 13,000 ans nécessaires pour que l'écliptique eût tourné de 180 degrés. L'insouciance d'un artiste du temps des Ântonins — l'auteur du zodiaque d'Esneh — avait déchaîné ce flot d'hypo- thèses, qui, en inquiétant les exégètes de la Bible, faillit trans- former la discussion scientifique en querelle religieuse.
Quant aux textes qui attribuent aux Égyptiens l'invention du Zodiaque, ils représentent l'opinion de scoliastes de basse épo- que, qui montrent naïvement leur ignorance. Macrobe explique tout au long comment s'y prirent les Égyptiens pour diviser, à l'aide de clepsydres, le cercle zodiacal en douzièmes égaux \ sans se douter que son procédé, bon pour mesurer des douzièmes de l'équateur, donnerait des fractions très inégales du Zodiaque. Il est tout à fait étranger au calcul des àvatpopaî ou estimation des ascensions obliques en degrés d'ascension droite. Servius a peut- être entendu parler des ascensions obliques, c'est-à-dire des arcs inégaux du Zodiaque qui montent au-dessus de l'horizon en des temps égaux, mais il paraît confondre l'étendue réelle et le temps d'ascension; il assure que les Égyptiens divisent le Zodiaque en douze parties égales, mais que les Chaldéens admettent onze signes seulement, et d'une inégalité qui peut aller du simple au double ^. Au temps de Servius et de Macrobe, il y avait six cents ans que les astrologues grecs étaient ou « Chaldéens» ou « Égyp- tiens », et l'on ne saurait appliquer de pareils textes aux Égyp- tiens d'Egypte ou aux Chaldéens de Chaldée.
Les égyptologues conviennent, du reste, que, si l'on trouve
1. Macrob., Somn. Scip., I, 21, 9-23. Il ajoute ingénument que ces Égyp- tiens ont appelé ce cercle Zodiaque, quia signa Graeco nomine Çtj)5ia nuncu- pantur. Disons, à sa décharge, qu'il n'a fait qu'appliquer aux Égyptiens ce que Sextus Empiricus [Adv. Astrol. §§ 24-26, p. 342) dit des Chaldéens ; que le même procédé, entaché de la même erreur, se retrouve dans la Didascalie de Leptine {Notices et Extraits des mss., XVIII, 2, p. 63), et que Hipparque accuse de la même ignorance Aratus et Attale {Comm. in Arat. Phaen., II, 1, § 4 sqq.). Cf. ci-après, ch. ix.
2. Aegyptii duodecim esse asserunt signa : Chaldaei vero undecim. Nam Scor- piian et Libram unmn signum accipiitnt... lidetn Chaldaei nolunt aequales esse partes in omnibus signis, sed pro qualitate sut, aliud signum XX, aliud XL habere ; cum Aegyptii tricenas esse partes iji omnibus velint (Serv., Georg., 1, 33). Il y a là quand même une réminiscence d'un fait exact ; c'est que les Chaldéens — et Égyptiens, quoi qu'en dise Servius — conservaient aux con- stellations leur dimension naturelle et les faisaient, par conséquent, inégales.
LE ZODIAQUE CHALDÉEN 55
dans les documents beaucoup de noms de constellations et de décans, ou même la preuve que les constellations étaient enfer- mées dans des figures, ces constellations appartiennent à des par- ties très différentes du ciel et n'ont été remarquées, de préférence à d'autres, qu'en raison de leur éclat. On sait que le régulateur du calendrier égyptien était Sothis ou Sirius et son voisin Orion, qui n'appartiennent pas au Zodiaque. De même les décans, que les Grecs feront plus tard entrer dans leur Zodiaque, étaient inégale- ment et librement disséminés sur le pourtour de la sphère, de pré- férence dans la région équatoriale. En un mot, il n'y avait pas de Zodiaque égyptien; et on le conçoit aisément, puisque les Égyp- tiens, peu curieux de suivre la marche des planètes, ne se préoc- cupaient pas de leur route oblique et avaient adopté une année réglée sur le lever des constellations équatoriales *.
Pour la raison inverse, les Chaldéens, qui pratiquaient l'année lunisolaire, «ivec la Lune pour régulateur principal, et attribuaient une influence prépondérante aux planètes, ont dû distinguer de bonne heure, entre toutes les constellations, celles qui ont l'hon- neur d'héberger les astres errants. Si la Lune était toujours l'objet principal de leur attention, ce sont les étapes de sa route qu'ils ont dû noter tout d'abord, en tâchant d'égaler le nombre de ces étapes à celui des jours de la révolution sidérale, de l'astre. La logique postule un premier Zodiaque babylonien à 28 cases ou mansions lunaires, tel qu'on le rencontre chez les Hindous et les Chinois, zodiaque qui aurait été, ensuite et par surcroît, divisé eu 12 étapes solaires ^ Nous ne saurions dire si les découvertes
1. Voy. les conclusions de Lepsius (Einleitung, pp. 121-123). 11 tient pour le Zodiaque chaldéen, lequel (sur la foi de nos scoliastes) aurait été divisé en douzièmes réguliers par les Égyptiens, en admettant toutefois que les Égyp- tiens ont accepté ensuite et transposé à leur usage le Zodiaque grec. C'est un compromis assez obscur. Brugsch [op. cit., pp. 9 et 81) cite, comme preuve que les Égyptiens donnaient aux constellations des figures plastiques, Sah ou Saine, le « Retourné », c'est-à-dire Orion, représenté comme un roi marchant la tête tournée en arrière. Orion est traversé par l'équateur. Ce qui intéressait les anciens Égyptiens, ce n'était pas la place où était fixé le soleil quand il tournait avec le ciel, mais la course horizontale qu'il était censé fournir pen- dant la nuit. C'est autour de l'horizon qu'ils disposaient les maisons solaires, avec les divinités connues plus tard sous le nom de décans. Cf. l'opinion d'Anaximène : oùy Oit à yfiv, te pi aOx-^iv Se uTpécpEaôai toùî idTipa; (Plut., i'/ac. Phil., II, 16. Stob.,£cZ.,I, 24).
2. La révolution sidérale, qui ramène la lune en conjonction avec une même étoile, est de 27J T' 43'" 11», 5 : plus de 27 j., moins de 28. De là l'hésitation sur le nombre des cases. Les 28 Nokhyottros {sic) du zodiaque lunaire hindou ont été réduits à 21 {Juxta cubicum numerum, Chalcid., In Tim., § 113) au iv^ siècle
56 CHAP. 11 — l'astrologie chaldéenne
récentes ont complètement satisfait la logique sur ce point et dans quel rapport se trouvent avec un véritable Zodiaque lunaire les vingt-huit « étoiles normales », inégalement espacées, sur les- quelles les astronomes chaldéens du temps des Arsacides repé- raient la marche des planètes ^ Ce que nous cherchons, c'est un Zodiaque solaire dans l'antique Ghaldée.
Le Zodiaque grec se compose de deux éléments bien distincts : les signes (Cv^ia) ou constellations qui se trouvent semées aux environs de l'écliptique ou route du Soleil, irrégulières en posi- tion et inégales en grandeur comme en éclat, et la répartition artificielle de ces signes dans des douzièmes (otooexaTrjixôpta) égaux. Il est évident que, si l'on fait abstraction de ce dernier élément, le plus important des deux et la marque spécifique du Zodiaque grec, on doit trouver dans l'uranographie chaldéenne ou égyp- tienne mention des constellations zodiacales, sous des noms et, s'il y a lieu, avec des figures différentes. Pour savoir s'il y a eu imitation de la part des Grecs, il suffira de rechercher s'il y a
de notre ère, suivant Guérin, op. cil., p. 50. Les Arabes, Persans, Chinois, Coptes, ont conservé le nombre de 28. Cf., en Egypte, les 28 ans du règne d'Osiris, symbole de la révolution lunaire (Plut., De Isid. et Osir., 42), et les 28 jours durant lesquels le scarabée enterre sa boule de fiente, à fin de géné- ration spontanée (Horapoll., Hierogl., I, 10). Sur les questions abordées ci- après, j'ai consulté, pour suppléer autant que possible à l'incompétence par la diligence, les ouvrages ou articles de P. Jensen, Kosmologie (ci-dessus, p. 6,2); Epping, Astronomisches (ci-dessus, p. 4), et, dans cet ouvrage (p. 150), la plan- che Babylonische Thierkreise., plus les Neue babylonische Planeten-Tafeln [Z. f. Assyr., v'[1890], pp. 341-366, VI [1891], pp. 89-102 et 217-244); Hommel (arti- cles cités ci-dessus, p. 11 note); les nombreux articles — trop nombreux pour être tous cités ici — dans lesquels R. Brown étudie l'uranographie babylonienne, surtout d'après les stèles ou bornes milliaires du x" siècle (?), notamment Remarks on the Euphratean astronomical names of the Signs of the Zodiac (Proceedings of the Soc. of Bibl. Arch., XIII [1891], pp. 246-271), et une série d'Euphratean stellar researches, parmi lesquelles, n» 5 : The Archaic lunar Zodiac (ibid., XVII [1895], pp. 284-303), où on lit : « Since 1883 a lunar Zodiac has been found in the cuneiform inscriptions, and therefore the argu- mentum a taciturnitate, unsatisfactory at ail times, vanishes » (p. 285).
1. Voy, Epping, Astronomisches ans Babylon, ch. iv. Chaldàische Planeten- Ephemeriden, pp. 109-175. Les 28 étoiles normales sont : I, tj j(- — H. P T. — III. a r. — IV. 71 Pléiades V- — V. a V- — VI. ? V- — Vil. Ç V- — VIII . T. n. — IX. [A n. — X. Y 0- — XI. a H. — XII. p H. — XIII. S S. — XIV. e Si. — XV. a ^. — XVI. p SI. — XVII. ^ SI. - XVIII. p nj. — XIX. y "J!. — XX. at ITE. - XXI a jv. — XXII. pi.— XXIII. 8 m,. — XXIV. a itl. — XXV. 6 Ophiuchus. - XXVI. a X • - XXVII. r X • — XXVIII. S l . Division absolument irrégulière et qui sort même du Zodiaque, Ophiuchus remplaçant le Sagittaire. On se demande si c'est par hasard, en fait seulement, que le nombre se trouve borné à 28.
LE ZODIAQUE CHALDÉEN 57
analogie entre les caractères attribués aux constellations qui se correspondent de part et d'autre.
En ce qui concerne les douzièmes, la question paraît tranchée. Même à l'époque des Arsacides, les Chaldéens, ennemis des abs- tractions invisibles, n'avaient pas encore ramené les constella- tions zodiacales à une étendue égale pour toutes K On peut con- clure de là, à plus forte raison, qu'ils ne connaissaient pas les dodécatémories uniformes au temps où ils étaient libres de toute influence grecque.
Restent les signes ou figures. Les assyriologues contemporains — ou du moins les plus prudents d'entre eux — n'ont pas encore découvert dans les anciens documents une série complète de constellations zodiacales comparables aux Çt})oia grecs; mais ils signalent un Bélier, un Taureau, des Gémeaux, un Scorpion, une Chèvre pisciforme qui répondrait au Capricorne, et deux Poissons ou hommes-poissons reliés par un ligament, comme ceux du Zodiaque grec. Enfin, s'il n'y a pas de constellation du Lion, on trouve le dieu solaire Nergal qualifié de Lion, et l'Épi que tient la Vierge grecque est bien sémitique. La position présumée de ces groupes d'étoiles sur la sphère semble indiquer que leurs noms sont des métaphores suggérées par la température des parties de l'année solaire correspondantes. Ainsi, trente siècles avant notre ère, l'équinoxe du printemps était dans le Taureau. Le Taureau était alors le symbole de Mardouk, du soleil de printemps qui sort des eaux hivernales et y est encore à demi plongé ^ Les signes d'hiver sont tous aquatiques, à partir du Scorpion, qui correspondait alors à l'équinoxe d'automne. Ce Scorpion pour- rait bien être le monstrueux Homme-Scorpion qui, suivant les
1. Voy. Epping, Astronomisches, pp. 148-149. Il y a eu cependant effort d'accommodation. « Il semble que Ton a donné k tous les groupes environ 30° d'étendue, à quelques degrés près en plus ou en moins, de façon à accentuer une concordance avec les signes écliptiques actuels » (p. 149). Le Zodiaque chaldéen ainsi constitué comprend les douze signes suivants, d'après Epping : Ku = T Nanfjani = ^ Nûru = A Sakhû = X Te-te = "fif A = Si Aqrabu = xn Ou = as Mas-masu — n Ki — nfi Pa — ^ Zib = J(
Sur Tinterprétation de ces noms (ou autres substitués) et les figures des sus- dits signes, voy. les conjectures de R. Brown {Proceedings, XIII, pp. 246-271). Epping propose ku = Chien; mas-masu = Jumeaux ; aqrabu = Scorpion ; pa = Sceptre ; sak/nî = Capricorne : zib = Poisson.
2. Ceci pour expliquer la mutilation du Taureau, dépourvu d'arrière-train dans le Zodiaque grec.
58 CHAP. II. — l'astrologie chaldéenne
légendes cosmogoniques, avait aidé Tiamat à résister au dé- miurge Bel-Mardouk. L'épithète de Lion conviendrait bien a^ soleil furieux du plein été. Enfin, l'Épi pouvait être non pas le signe où se trouvait le Soleil au moment de la moisson — laquelle se faisait en Chaldée vers le mois de février — mais, au contraire, le signe qui se levait et souriait aux moissonneurs aussitôt le soleil couché ^
Le Zodiaque chaldéen ainsi ébauché aurait été subdivisé et complété plus tard, peut-être par suite de l'adoption de l'année lunisolaire, qui exigeait au moins douze compartiments. Le dérangement de l'ancien système par le fait de la précession des équinoxes a pu aussi motiver des retouches. Ainsi, s'apercevant que l'équinoxe avait quitté le Taureau (2450 a. Chr.), les Chal- déens auraient intercalé entre le Taureau et les Poissons un nou- veau symbole solaire, le Bélier, pour marquer l'équinoxe du printemps, et affecté la partie antérieure du Scorpion à l'équi- noxe d'automne, tandis que le dard de ce même Scorpion deve- nait le prototype du Sagittaire grec.
Si complaisantes que soient les hypothèses ^ elles ne vont pas toujours sans lacunes. Celle-ci explique mal ou l'absence d'un signe consacré au solstice d'été, ou la nature de ce signe, qui aurait été le modèle du Crabe (Cancer) grec, c'est-à-dire d'un animal aquatique, tout à fait dépaysé au point où le Soleil atteint son maximum de puissance. L'explication du signe des Gémeaux n'est pas non plus très avancée quand on a reconnu dans ces « Grands-Jumeaux » des hypostases du dieu solaire Nergal, sym- bolisant le caractère mixte de la température printanière ^.
En cherchant dans les légendes chaldéennes les preuves de cette haute antiquité du Zodiaque, d'ingénieux érudits ont eu l'idée de considérer le poème en douze chants d'Izdubar (Gilga-
1. Avec le recours arbitraire à deux systèmes opposés, le lever héliaque et anti-héliaque des constellations, on peut plier tous les faits à un plan préconçu. A. Krichenbauer {Théogonie and Astronomie, Wien, 1881) n'éprouve aucune difliculté à construire son prétendu Zodiaque égyptien du xxiv siècle avant notre ère, où, grâce au lever anti-héliaque, les signes d'été deviennent ceux d'hiver et réciproquement (pp. 23 suiv.). C'est ce Zodiaque que les Chaldéens auraient retourné avec le lever héliaque (!).
2. Celles-ci sont empruntées au livre déjà cité de P. Jensen, Die Kosmoloqie der Bahylonier. Cf. Lenormant [op. cit. App. IV, pp. 595-598).
3. Cette explication est empruntée, comme on le verra plus loin, aux astro- logues grecs, qui appelaient « bicorporels » {UaMiitx-bifoi'mia) les signes placés devant les signes « tropiques », et cela d'après les « Chaldéens », suivant l'auteur des Philosophumena (V, 13).
LE ZODIAQUE CHALDÉEN 59
mes) comme le modèle ou peut-être l'interprétation du cycle zodiacal *. En effet, le premier type qui attire l'attention est le taureau divin, Mardouk, coiffé de « cornes de souveraineté », et le Taureau est aussi le premier signe du Zodiaque. Le neuvième signe, le Scorpion, apparaît dans le IX« chant du poème, là où le héros solaire Gilgamès rencontre des hommes-scorpions gardant la porte du mont Masu. Le XP chant du poème, consacré au récit du déluge, donne l'explication du signe du Verseau, onzième du Zodiaque. Il faudrait d'autres raisons que ces aventureuses conjectures pour nous faire admettre que les Chaldéens ont « catastérisé » les héros du poème, ou que le poète a mis en action les signes du Zodiaque ^
1. Voy. A. Quentin, Uépopée d'Izdubar {Rev. de l'Hist. des Relig., XXXI, [1895], pp. 162-m). En général, on part de l'idée préconçue que les anciens chaldéens devaient nécessairement avoir un Zodiaque solaire, à douze compar- timents, égaux ou non. Mais ce premier postulat n'est rien moins qu'assuré. Il y a bien d'autres manières de diviser la route des planètes : par exemple, en attribuant à chacune d'elles la propriété d'un des groupes d'étoiles rencon- trés sur la route, le système astrologique des otxot (ci-après, ch. vii). Suivant la cosmogonie babylonienne, le démiurge, après avoir fait les cinquante (?) grands dieux ou étoiles de première grandeur, y ajouta les sept masi ou trou- peaux placés sous l'œil des dieux planétaires. On ne sait où sont ces masi, mais il est au moins probable que ce sont des groupes d'étoiles (tûv BaSjXw- vîwv 0'. SoxtixÔTaTOi àysXas xa)kOuat Ttupiw; xàî àuTpixài; ffœafpa;. Orac. Chald., n" 142 Cory), et des groupes placés le long de Técliptique. Cf. ci-dessus (p. 54, 2) les signa undecim attribués aux Chaldéens.
2. L'exégèse qui transforme les épopées en allégories astronomiques ou cos- mogoniques est une invention stoïcienne (ci-dessus, chap. i, p. 30) qui a fait depuis une belle fortune et mérite d'être ensevelie dans son triomphe. Ce qui est absurde, ce n'est pas d'admettre que tel dieu ou héros personnifie une force de la nature ; c'est de prétendre que cet être, une fois conçu comme individu vivant, reste symbole et ne fasse que des actions symboliques, expli- cables seulement par les qualités de l'élément qu'il représente. Certains exégètes expliquaient la « bataille des dieux » au XX" chant de VIliade par une conjonction des sept planètes (Heraclit.,^lZ/e.7.//om., 32: cf. suprà, p.30,1). Un érudit moderne, A. Krichenbauer (ci-dessus, p. 58, 1), fait de VIliade l'his- toire allégorique d'une réforme du calendrier nécessitée vers 2110 a. Chr. par la précession des équinoxes. Le solstice d'hiver passant du Verseau (Poséi- don) au Capricorne (Alyat, Iliad., VIII, 203), Poséidon entre dans une grande colère {Iliad., XIII, 1-38), colère partagée par le Taureau féminin (Hêra ^ow- Tt;), qui voit l'équinoxe passer au Bélier (Thétis). En 2400, Hêra était unique épouse de Zeus; de 2400 à 2100, elle a été inquiète et jalouse; en 2110, elle est dépossédée ! Aussi, pendant que Zeus dort, Hêra et Poséidon font reculer vers l'Est équinoxes et solstices ; d'où le courroux de Zeus, qui remet les choses en place. Combats du Sagittaire-Apollon, du Lion-Arés, de la Vierge-Athêna, de lÉcrevisse ou Cancer-Aphrodite. Savait-on, avant Krichenbauer, que la Gigantomachie avait eu pour cause, en 2400 a. Chr., le partage du Zodiaque
60 CHAP. II. — l'astkologie chaldéenne
En somme, l'impression qui, pour un profane, se dégage de ces ténèbres, c'est que, faute de trouver dans la Grèce civilisée, à religion anthropomorphique, la raison suffisante du Zodiaque, et considérant que les Grecs eux-mêmes reconnaissaient les pois- sons de l'Euphrate dans le signe du même nom, on est en droit de supposer des emprunts faits à la Chaldée. C'est de là sans doute qu'est venue l'impulsion initiale, l'idée d'enfermer les groupes d'étoiles dans des figurations animales et comme une première ébauche de l'uranographie grecque. Avec la prompti- tude et la fécondité de leur imagination, les Grecs ont fait le reste : ils ont décoré leur ciel à leur façon, sans plus savoir ni se soucier de savoir de qui ils tenaient ce qui leur était venu du dehors. L'instinct populaire d'abord, le travail des mythographes ensuite, ont rattaché tous ces catastérismes à la mythologie nationale et effacé ainsi ou rendu méconnaissables les caractères exotiques qui en auraient décelé l'origine *. Même si tous les types du Zodiaque grec étaient chaldéens, nous réclamerions encore pour les Grecs la construction du cercle ou anneau zodiacal, géométriquement tracé à travers les constellations, de l'échelle idéale dont les douzièmes réguliers empruntent les noms, mais non les dimensions des groupes d'étoiles traversés par elle ^.
en quadrants, et que plus anciennement, vers 3200, la Titanoniachie était encore une bataille dont le Zodiaque était Tenjeu? L'extravagance à froid de ce gros livre peut être de bon exemple pour qui serait tenté de s'adonner à l'ivresse allégorisante.
1. Ils y ont réussi pour presque toutes les constellations, sauf pour les Pois- sons (ci-dessus, p. 57, et ci-après, ch. v) et pour 1' 'Evyôvasiv [Ingeniculatus- Ingenubus), V « Homme à genoux », qui est resté longtemps anonyme et a fini par être attribué à Hercule. Ce sont des traces d'emprunts. D'autre part, il ne faut pas vouloir trouver des emprunts partout. On nous dit positivement que les figures stellaires étaient différentes chez les différents peuples, assertion encore vérifiable aujourd'hui : otô-zal sv ôiacpôpon; È'Ovsat Stdtœopa xal tiôvôpiaTa xwvdtaxpwv èaxlv supstv. 'Ev yoOv tti twv Alfuizxitùw aœa^pa oÛTE 6 Apaotwv ÈaTt vo[xtÇ6[i£V0î f, ôvo|iaî^ô[i£voî, oûts "Apxxoi, cjxô Ktiçeûi; • àW k'xspa ffj(Ti[jLa'ca siStiXiov xal ôvd[j.axa TE6ctij.Éva. Outw Se xal Èv Tfi xôiv XaX5atwv (Ach. Tat., Isag., s. fin.).
2. Ceci semble un paradoxe à qui pense que la division duodécimale du Zodiaque en 12 cases et 360 degrés est nécessairement chaldéenne. Mais la division de l'année en douzièmes est de droit commun, et le Zodiaque grec a été longtemps subdivisé autrement qu'en degrés chaldéens. La division en 360 degrés n'était pas connue d'Eudoxe et n'apparaît (chez Hypsiclès) qu'un peu avant Hipparque, lequel l'emploie couramment. Posidonius divisait encore le Zodiaque et le méridien en 48 parties, c'est-à-dire en demi-heures (Cleomed., Cycl. tlieor., I, dO). On rencontre aussi des divisions en 60 parties (Strab., II, p. 136, etc.) et en 144 (S. Empir., op. cit., §9, p. 339), ou en 36
LE ZODIAQUE HELLÉNIQUE 61
La construction du Zodiaque a été le dernier terme de ce tra- vail d'assimilation et d'invention. Les anciens navigateurs, dis- ciples des Phéniciens, n'avaient besoin que des Pléiades, dont le lever les invitait à reprendre la mer : leur attention se portait sur le pôle. Homère ne mentionne que « les Pléiades, le Bouvier lent à se coucher, l'Ourse, appelée aussi Chariot, qui tourne sur place en regardant Orion et seule ne se baigne pas dans l'Océan ». Ilconnaît aussi l'astre « appelé le Chien d'Orion, lequel est très brillant, mais se trouve être un signe fâcheux, car il apporte aux malheureux mortels une chaleur brûlante ». Hésiode, qui enseigne aux cultivateurs à connaître les saisons, se préoccupe du lever d'Arcturus, des Pléiades et Hyades, d'Orion et Sirius. D'où venaient ces noms? Étaient-ils indigènes, ou transcrits, ou traduits? Les Grecs appelaient « phénicienne » (*oivtxT,) la Petite- Ourse, dite aussi « Queue du Chien » (Kuvoaoupa) ; mais Hésiode connaissait déjà des légendes qui faisaient des Ourses et d'Arctu- rus, dit aussi « Gardien de l'Ourse ('ApxTocpjXa?) », des héros arcadiens catastérisés. Qui a fait d'Orion un chasseur, avec son chien Sirius, poursuivant les Pléiades ou poursuivi par l'Ourse et tué par le Scorpion? Cassiopée (Kacrati-jrsia) porte un nom phénicien ; mais Sophocle l'englobait avec les Néréides et An- dromède dans un drame de mythologie grecque. Nous verrons plus loin combien est variée la tapisserie mythique brodée sur le Zodiaque K
Le Zodiaque devint nécessaire aux Grecs quand ils commen- cèrent à observer de plus près le cours du Soleil, de la Lune, ou même des planètes, ils ne le reçurent pas tout fait et ne le con- fectionnèrent pas d'un seul coup, sur un plan d'ensemble. 11 ne fut même parachevé qu'au temps d'Hipparque, lorsque, pour avoir douze signes, on se décida à séparer les Pinces du Scorpion et à en faire le signe de la Balance (voy. ci-après). Une mention échouée dans la compilation de Pline nous apprend que Cléos- trate de Ténédos, vers la fin du vi" siècle, y introduisit le Bélier
d'après les décans : divisions duodécimales sans doute, mais qui ont pu être dérivées de 12 sans emprunt direct à la Chaldée. Quant à l'emploi des degrés ((lotpai), minutes (Xs-xi), secondes (SeÛTîpa XsiiTi) en Chaldée même, c'est une question qui dépasse ma compétence.
1. Sur les mythes astronomiques et la filiation de ces mythes, voy. le recueil de textes et les savantes dissertations de C. Robert, Eralostlienis Calasleris- moruin reliqiiiae. Berlin, 1878, 254 pp. in-40. On y trouve mis en regard les textes d'Ératosthène, des scoliastes d'Aratus et Germanicus, d'Hygin, et mention des autres dans les notes