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ROBA ! |
LE PARNASSE
CONTEMPORAIN
im;»i>imerie l. toinon ft c*, a saint-germain
LE
PARNASSE
CONTEMPORAIN
l^eawil de vers nouveaux
{1866)
PARIS
ALPHONSE LKMERRE, ÉDITEUR
47, PASS\GK CHOISEUL, 47
MDCCCl.XVI
*.,
t.
I t
LE
PARNASSE
CONTEMPORAIN
LE BÉDOUIN ET LA MER
Pour la première fois, voyant la mer à Bone, Un Bédouin du désert, venu d'El-Kantara, Comparait cet azur à l'immensité jaune. Que piquent de points blancs Tuggurt et Biskara,
Et disait, étonné, devant l'humide plaine : « Cet espace sans borne, est-ce un Sahara bleu, Plongé, comme l'on fait d'un vêtement de laine, Dans la cuve du ciel par un teinturier dieu? »
Puis, s'approchant du bord, où, lasses de leurs luttes. Les vagues, retombant sur le sable poli, Comme un chapiteau grec contournaient leurs volutes Et d'un feston d'argent s'ourlaient à chaque pli :
« C'est de l'eau I cria-til, qui jamais l'eût pu croire? Ici, là-bas, plus loin, de l'eau, toujours, encor! Toutes les soifs du monde y trouveraient à boire Sans rien diminuer du transparent trésor :
1
LE PAHNASSIÎ CONTEMPORAIN
» Quand même le chameau, tendant son col d'autruclie, La cavale, dans l'auge enfonçant ses naseaux, Et la vierge noyant les flancs blonds de sa cruche, Puiseraient à la fois au saphir de ses eaux 1 »
Et le Bédouin, ravi, voulant tremper sa lèvre
Dans le cristal salé de la coupe des mers :
« C'était trop beau, dit-il; d'un tel bien Dieu nous sôvro,
Et ces flots sont trop purs pour n'être pas amers! »
LE BANC DE PIERRE
A E. HliBERI
Au fond du parc, dans une ombre indécise, 11 est un banc solitaire et moussu Où l'on croit voir la Rêverie assise, Triste et songeant à quelque amour déçu. Le Souvenir dans les arbres murmure. Se racontant les bonheurs expiés. Et comme un pleur, de la grêle ramure Une feuille tombe à vos pieds.
Ils venaient là, beau couple qui s'enlace, Aux yeux jaloux tous deux se dérobant, Et réveillaient, pour s'asseoir à sa place, Le clair de lune endormi sur le banc. Ce qu'ils disaient, la maîtresse l'oublie ; Mais l'amoureux, cœur blessé, s'en souvient, Et dans le bois, avec mélancolie, Au rendez- vous, tout seul, revient.
TIlKUPlilLE GAUTIEU
Pour l'œil qui sait voir les larmes des choses, Ce banc désert regrette le passé, Les longs baisers et le bouquet de roses, Gomme un signal à son angle placé. Sur lui la branche à l'abandon retombe, La mousse est jaune et la fleur sans parfum, Sa pierre grise a l'aspect de la tombe . Qui recouvre l'Amour défunt...
LE LION DE L'ATLAS
Dans l'Atlas, — je ne sais si cette histoire est vraie,
Il existe, dit-on, de vastes blocs de craie.
Mornes escarpements par le soleil brûlés ;
Sur leurs flancs, les ravins font des plis de suaire:
A leur base s'étend un immense ossuaire.
De carcasses à jour et de crânes pelés.
Car le lion rusé, pour attirer le pâtre,
Le Kabyle perdu dans ce désert de plâtre.
Contre le roc blafard frotte son mufle roux.
Fauve comédien, il farde sa crinière.
Et, s'inondant à flots de la pâle poussière,
Se revêt de blancheur ainsi que d'un burnous !
Puis, au bord du chemin il rampe, il se lamente, Et de ses crins menteurs fait ondoyer la mante. Gomme un homme blessé qui demande secours. Croyant voir un mourant se tordre sur la roche, A pas précipités le voyageur s'approche Du monstre travesti qui hurle et geint toujours.
LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Quand il est assez près, la main se change en griffe. Un long rugissement suit la plainte apocryphe, Et vingt crocs dans les chairs enfoncent leurs poignards. — N'as-tu pas honte, Atlas, montagne aux nobles cimes. De voir tes grands lions, jadis si magnanimes, Descendre maintenant à des tours de renards?
A L. SEXTIUS
L'âpre hiver se dissipe aux souffles printaniers,
La barque oisive au flot se livre ; L'étable et l'âtre, enfin, lâchent leurs prisonniers
Et le pré n'est plus blanc de givre. Sous la lune, déjà, Vénus conduit le chœur ;
Aux Nymphes les Grâces décentes Se mêlent dans la ronde, et Vulcain, plein d'ardeur,
Souffle ses forges rougissantes. C'est le temps d'entourer son front de myrtes verts
Ou de fleurs qu'Avril renouvelle. Et d'immoler à Faune, aux bois d'ombre couverts,
Le bouc ou, s'il lui plaît, l'agnelle. La pâle Mort, d'un pied égal, heurte taudis
Et palais. — 0 Sextius, songe Combien les longs espoirs sont à l'homme interdits.
La Nuit et les Manes-mensonge,
THÉOPHILE GAUTIER
Et la cour de Pluton te réclament. Là-bas Les dés ne font plus de monarque,
Et l'on n'admire plus le tendre Lycidas, Que la vierge déjà remarque.
LA MARGUERITE
Les poètes chinois, épris des anciens rites, • Ainsi que Li-Tai-Pé quand il faisait des vers, Placent sur leur pupitre un pot de marguerites Dans leurs disques montrant l'or de leurs cœurs ouverts.
La vue et le parfum de ces fleurs favorites,
Mieux que les pêchers blancs et que les saules verts,
Inspirent aux lettrés, dans les formes prescrites,
Sur un même sujet des chants toujours divers.
Une autre Marguerite, une fleur féminine
Que dans le Céladon voudrait planter la Chine ,
Sourit à noire table aux regards éblouis.
Et pour la Marguerite, un mandarin morose. Vieux rimeur abruti par l'abus de la prose. Trouve encore un bouquet de vers épanouis.
THÉOPHILE GAUTlEft.
LE PARNASSE COiNTEMPOU AIN
L'EXIL DES DIEUX
C'est dans un bois sinistre et formidable, au nord De la Gaule. Roidis par un suprême effort, Les chênes monstrueux supportent avec rage Les grands nuages noirs d'où va tomber l'orage ; Le matin frissonnant s'éveille, et la clarté De l'aube mord déjà le ciel ensanglanté. Tout est lugubre et pâle, et les feuilles froissées Gémissent, et, géants que de tristes pensées Tourmentent, les rochers jusqu'à l'horizon noir Se lèvent, méditant dans leur long désespoir, Et, blanche dans le jour douteux et dans la brume, La cascade sanglote en sa prison d'écume. Léchant les verts sapins avec un rire amer, La mer aux vastes flots baigne leurs pieds, la mer Douloureuse, où, groupés de distance en distance, Accourent les vaisseaux de l'empereur Constance.
Tout à cou|), ô terreur! ô deuil! au bord des eaux La terre s'épouvante et jusque dans ses os
THÉODORK DK BANVILLE
Tremble, et sur sa poitrine âpre, d'effroi saisie, Se répand un parfum céleste d'ambroisie. Un grand soufïle éperdu murmure dans les airs ; Une lueur vermeille au fond de ces déserts Grandit, mystérieuse et sainte avant-courriôre, 0 vastes cieux ! et là, marchant dans la clairière, Luttant de clarté sombre avec le jour douteux. Meurtris, blessés, mourants, sublimes, ce sont eux, Eux, les grands exilés, les dieux. 0 misérables ! Les cliônes accablés par l'âge et les érables Les plaignent. Les voici. Voici Zeus, Apollon, Aphrodite, marchant pieds nus (et son talon
A la blancheur d'un astre et l'éclat d'une rose!)
Athônô, dont jadis, dans l'éther grandiose.
Le clair regard, luttant de douceur et de feu,
Était l'intensité sereine du ciel bleu.
Hère, Dionysos, Ilèphaistos triste et grave,
Et tous les autres dieux foulant la terre esclave
S'avancent. Tous ces rois marchent, marchent sans bruil,
Ils marchent vers l'exil, vers l'oubli, vers la nuit.
Résignés, effrayants, plus pâles que des marbres.
Parfois heurtant leurs fronts dans les branches des arbres,
Et tandis qu'ils s'en vont, troupeau silencieux,
La fatigue d'errer sans repos sous les cieux
Arrache des sanglots à leurs bouches divines.
Et des soupirs affreux sortent de leurs poitrines.
Car depuis qu'en riant les empereurs, jaloux De leur gloire, les ont chassés comme des loups, Et que leurs palais d'or sont brisés sur les cimes De l'Olympe à jamais désert, les dieux sublimes Errent, ayant connu les pleurs, soumis enfin A la vieillesse horrible, aux douleurs, à la faim.
LE PARiNASSE CONTEMPORAIN
Aux innombrables maux que tous les hommes craignent, Et leurs pieds, déchirés par les épines, saignent. Zeus, à présent vieillard, a froid et sur ses flancs Serre un haillon de pourpre, et ses cheveux sont blancs. Sa barbe est blanche : au fond du lointain qui s'allume, Ses épouses en deuil le suivent dans la brume. Hère, Lèto, Métis, Eurynomè, Thémis Sont là, blanches d'effroi, pâles comme des lys. Et pleurent. Sur leurs fronts mouillés par la rosée L'aigle vole au hasard de son aile brisée. Et celui qui tua la serpente Pytho, Le brillant Lycien, cache sous son manteau Son arc d'argent, rompu. Triste en sa frénésie. Le beau Dionysos pleure la molle Asie, Et ce hardi troupeau, les femmes au sein nu Qui le suivaient naguère au pays inconnu. Folles, aspirant l'air avec ses doux arômes, Ne sont plus à présent que spectres et fantômes. Hermès, qui n'ouvre plus ses ailes, en chemin Songe, et le rameau d'or s'est flétri dans sa main. Athènè, l'invincible Ares mangent les mûres De la haie, et n'ont plus que des lambeaux d'armures ; Dèmèter, pâle encor de tous les maux soufferts, Tient sa fille livide, arrachée aux enfers, ISt la blanche Artémis, terrible, échevelée, -Bondit encor, fixant sa prunelle étoilée ^ Sur la nuit redoutable et morne des forêts, Cherchant des ennemis à percer de ses traits. Et sur sa jambe flotte et vole avec délire Sa tunique d'azur, que l'ouragan déchire.
Cependant, les regards baissés vers le sol noir. Les Muses lentement chantent le désespoir
THÉODUKE UE UAiNVlLLE
De l'exil, dont leur père a dû subir l'outrage,
Et leur hymne farouche éclate avec l'orage.
Toute l'horreur des cieux perdus est dans leur voix;
Les arbres, les rochers, les profondeurs des bois,
Les antres noirs ouverts sous la rude broussaille
S'émeuvent, et la mer, la mer aussi tressaille,
La mer tumultueuse, et sur son flot grondant.
Vieux, tenant un morceau brisé de son trident,
Poséidon apparaît, s'élevant sur la cime
Des ondes. Près de lui, fugitifs dans l'abîme,
Pontos, Céto, Nèreus, Phorcys, Thétis, couverts
D'écume, gémissant au milieu des flots verts,
Sur les pointes des rocs heurtent leurs fronts livides
En signe de détresse, et les Océanides
Frappant leurs seins de neige et pleurant les tourments
Des grands dieux, vers le ciel tordent leurs bras charmants.
Leur douleur, en un chant d'une fierté sauvage
S'exhale avec des cris de haine, et du rivage
Écoutant cette plainte affreuse, à leurs sanglots
Aphrodite répond, fille auguste des flots!
0 douleur! son beau corps, fait d'une neige pure,
Rougit, et sous le vent jaloux subit l'injure
De l'orage; son sein aigu, déjà meurtri
Par leur souffle glacé, frissonne à ce grand cri.
Le visage divin et fier de Cythérée,
Dont rien ne peut flétrir la majesté sacrée,
A toujours sa splendeur d'astre et de fruit vermeil;
Mais dénoués, épars, ses cheveux de soleil
Tombent sur son épaule, et leur masse profonde
Comme d'un fleuve d'or en fusion l'inonde.
Leur vivante lumière embrase la foret.
Mêlés et tourmentés par la bise, on dirait
10 LK PARNASSE CONTEMPORAIN
Que leur flot pleure, et quand la Reine auguste penche Son front, dans ce bel or brille une tresse blanche.
Les larmes de Cypris ont brûlé ses longs cils. Frémissante, elle aussi déplore les exils Des grands dieux, et tandis que les Océanides Gémissent dans la mer stérile aux flots rapides, Elle parle en ces mots, et son rire moqueur. Tout plein du désespoir qui gonfle son grand cœur, Dans l'ombre où le matin lutte avec les ténèbres Donne un accent de haine à ses plaintes funèbres :
0 nos victimes I rois monstrueux, dieux titans
Que nous avons chassés vers les gouffres du Temps!
Fils aînés du Chaos aux chevelures d'astres,
Dont le souffle et les yeux contenaient les désastres
Dos ouragans ! Japet! Hypérion, l'aîné
De nos aïeux! 0 toi, ma mère Dioné!
Et toi, qui t'élanças, brillant, vers tes victoires,
Du sein de l'Erèbe, où dormaient tes ailes noires.
Toi le premier, le plus ancien des dieux. Amour !
Voyez, l'homme nous chasse et nous hait à son tour,
Votre sang reparaît sur nos mains meurtrières,
Et nous errons, vaincus, parmi les fondrières.
Eh bien oui, nous fuyons! Nos regards, ciel changeant.
Ne refléteront plus les longs fleuves d'argent.
Elle même, la Vie amoureuse et bénie
Nous pousse hors du sein de l'Être et nous renie.
Homme, vil meurtrier des dieux, es-tu content?
Les bois profonds, les monts et le ciel éclatant
Sont vides, et les flots sont vides : c'est ton règne !
Cherche qui te console et cherche qui te plaigne !
THH'ODORK DK BANVILLE 11
Les sources des vallons boises n'ont plus de voix, L'antre n'a plus de voix, les arbres dans les bois N'ont plus de voix, ni l'onde où tu buvais, poète î Et la mer est muette et la terre est muette, Et rien ne te connaît dans le grand désert bleu Des cieux, et le soleil de feu n'est plus un dieu! Il ne te voit plus. Rien de ce qui vit, frissonne, Respire ou resplendit, ne te connaît. Personne A présent, vagabond, ne sait d'où tu venais Kt ne peut dire : c'est l'homme. Je le connais. La nature n'est plus qu'un grand spectre farouche. Son cœur brisé n'a plus de battements. Sa bouche
Est clouée, et les yeux des astres sont crevé&î
Tu ne finiras pas les chants inachevés. Et tes fils, ignorant l'adorable martyre. Demanderont bientôt ce que tu nommais : Lyre!
Oh ! lorsque tu chantais et que tu combattais,
Nous venions te parler à mi-voix 1 Tu sentais
Près de ta joue, avec nos suaves murmures,
Délicieusement lèvent des chevelures
Divines. Maintenant, savoure ton ennui.
Te voilà nu sous l'œil effrayant de Celui
Qui voit tant de milliers de mondes et d'étoiles
Naître, vivre et mourir dans l'infini sans voiles.
Et devant qui les grains de poudre sont pareils
A ces gouttes de nuit que tu nommes soleils.
Tout est dit. Ne va plus boire la poésie
Dans l'eau vive ! les dieux enivrés d'ambroisie
S'en vont et meurent, mais tu vas agoniser.
Ce doux enivrement des êtres, ce baiser
Des choses, qui toujours voltigeait sur tes lèvres,
Ce grand courant de joie et d'amour, tu t'en sèvres:
12 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Ils ne fleuriront plus tes penser», enchantés
Par l'éblouissement des blanches nudités.
Donc subis la laideur et la douleur. Expie.
Nous, cependant, chassés par ta fureur impie,
Nous fuyons, nous tombons dans l'abîme béant.
Et nous sommes la proie horrible du néant.
Hellas, adieu ! forêts, vallons, monts grandioses,
Rocs de marbre , ruisseaux d'eau-vive , lauriers-roses !
Mais, homme, quand la nuit reprend nos cheveux d'or
Et nos fronts lumineux, tu sentiras encor
Nos soupirs s'envoler vers ta demeure vide.
Et sur tes mains couler nos pleurs, ô parricide !
C'est ainsi que parla dans son divin courroux La grande Aphrodite. Sur les feuillages roux. Tout sanglant et vainqueur de l'ombre qui recule, Le jour dans un sinistre et rouge crépuscule S'était levé. Baissant leurs regards éblouis. Les grands dieux en pleurs dans la brume évanouis, Formes sous le soleil de feu diminuées, S'effaçaient tristement dans les vagues nuées Où leurs fronts désolés apparaissaient encor. Aphrodite, la Reine adorable au front d'or. Avec son sein de rose et ses blancheurs d'étoile, Sembla s'évanouir comme eux sous le long voile De la brume indécise, en laissant dans ces lieux, Qu'avaient illuminés de leurs feux radieux Son sein de lis sans tache et sa toison hardie, Un reflet pâlissant de neige et d'incendie.
THÉODORE DE BANVILLE.
JOSK MARIA DK H^'lth^DIA 13
SONNETS
FLEURS DE FEU
Bien des siècles, depuis les siècles du Cliaos, La flamme par torrents coula de ce cratère, Et ce pic ébranlé d'un éternel tonnerre A flamboyé plus haut que les Ghimborazos.
Tout s'est éteint. La nuit n'a plus rien qui l'éclairé. Aucun grondement sourd n'éveille les échos. Le sol est immobile, et le sang de la Terre, La lave, en se figeant, lui laissa le repos.
Pourtant, dernier effort de l'antique incendie, On voit, dans cette lave à peine refroidie, Éclatant à travers les rocs pulvérisés.
Au milieu du feuillage aigu comme une lance, Sur la tige de fer qui d'un seul jet s'élance, S'épanouir la fleur des cactus embrasés.
14 LK l'A H NASSE CONTEMPORAIN
LA CONQ_UE
Ohl qui dira jamais, conque fine et nacrée, Dans combien d'océans, pendant combien d'hivers, Tu supportas, au choc enflammé des éclairs, L'assaut tumultueux de la haute marée !
Maintenant, sous le ciel, parmi les fucus verts. Tu t'es fait un doux lit dans l'arène dorée. Mais ton espoir est vain. Longue et désespérée, En toi pleure à jamais la voix sombre des mers.
Mon âme est devenue une prison sonore.
Et comme dans ton sein roule et soupire encore
Un regret affaibli de la grande clameur ;
Ainsi, du plus profond de ce cœur trop plein d'EUe, Triste, lente, insensible, et pourtant éternelle. Toujours monte une étrange et confuse rumeur.
ARTÉMIS
L'acre senteur des bois montant de toutes parts, Chasseresse, a gonflé ta narine élargie. Et dans ta virginale et virile énergie, Rejetant tes cheveux en arrière, tu pars!
Et tout le jour tu fais retentir Ortygie
Du rugissement fou des rauques léopards.
Et bondis à travers la haletante orgie
Des grands chiens éventrés dans l'herbe rouge épars.
JOSK MAItlA OK lilU<l<:niA 1»
Et bien plus, il te plaît, Déesse ! que la ronce Te morde, et que la dent ou la griffe s'enfonce Dans tes bras glorieux que le fer a vengés.
Car ton cœur veut goûter cette douceur cruelle De môler, en tes jeux, une pourpre immortelle Au sang horrible et noir des monstres égorgés !
LES SCALIGER
Dans Vérone, la belle et l'antique guerrière, 11 est de grands tombeaux, où, tout bardés de fer. Muets, et les deux mains jointes pour la prière. Sur leurs écus sculptés gisent les Scaliger.
Rigidement serrés dans leur robe de pierre. Sur leur front fatigué par l'outrage de l'air Et des siècles nombreux, sous leur morte paupière, Ils gardent un reflet orgueilleux de l'Enfer.
C'étaient de durs seigneurs, ces vieux Can, fils de l'ombre.
De qui Pétrarque a dit cette parole sombre :
« Que dans Vérone entre eux se dévoraient les chiens. »
Et pourtant mieux vaudraient de tels tyrans, ô ville. Que d'entendre en tous lieux sur ton pavé servile Traîner insolemment des sabres autrichiens !
LK J'AH.NASSK COMEM POH A KN
PROMETHEE
Quand le Titan roula des voûtes immortelles, Foudroyé par le bras du Kronide irrité, Les pleurs ne mouillaient point ses farouches prunelles. 11 se sentait vaincu, mais toujours indompté.
Sous l'ongle du vautour à ses flancs incrusté.
Il amassait en lui les douleurs fraternelles,
Et gardait sur son front, meurtri de grands coups d'ailes,
L'espoir de la vengeance et de la liberté,
Nous subissons encor cet antique supplice. Mais nous n'attendons plus la trop lente justice : Héraklèsne vient pas , car il n'est plus de Dieux.
Et nous sentons peser sur notre âme écrasée Toute une mer de honte, et l'ardente rosée De l'honneur révolté ruisselle de nos yeux.
JOSF' MARIA DE HÉRÉDIA.
LECONTE DE LISLE 17
LE RÊVE DU JAGUAR
Sous les noirs acajous les lianes en fleur,
Dans l'air lourd, immobile et saturé de mouches,
Pendent, et s'enroulant en bas parmi les souches,
Bercent le perroquet splendide et querelleur,
L'araignée au dos jaune et les singes farouches.
C'est là que le tueur de bœufs et de chevaux,
Le long des vieux troncs morts à l'écorce moussue,
Sinistre et fatigué, revient à pas égaux.
Il va, frottant ses reins musculeux qu'il bossue ;
Et, du mufle béant par la soif alourdi.
Un souffle rauque et bref, d'une brusque secousse,
Trouble les grands lézards chauds des feux de midi,
Dont la fuite étincelle à travers l'herbe rousse.
En un creux du bois sombre interdit au soleil,
Il s'aiTaisse, allongé sur quelque roche plate ;
D'un large coup de langue il se lustre la patte,
Il cligne ses yeux d'or hébétés de sommeil ;
18 LK PARNASSE CONTEMPORAIN
Et, dans l'illusion de ses forces inertes, Faisant mouvoir sa queue et frissonner ses flancs. Il rêve qu'au milieu des plantations vertes. Il enfonce d'un bond ses ongles ruisselants Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.
LA VERANDAH
Au tintement de l'eau dans les porphyres roux Les rosiers de l'Iran mêlent leurs frais murmures, Et les ramiers rêveurs leurs roucoulements doux. Tandis que l'oiseau grêle et le frelon jaloux, Sifflant et bourdonnant, mordent les figues mûres, Les rosiers de l'Iran mêlent leurs frais murmures Au tintement de l'eau dans les porphyres roux.
Sous les treillis d'argent de la vérandah close, Dans l'air tiède embaumé de l'odeur des jasmins, Où la splendeur du jour darde une flèche rose, La Persane royale, immobile, repose. Derrière son col brun croisant ses belles mains. Dans l'air tiède, embaumé de l'odeur des jasmins, Sous les treillis d'argent de la vérandah close.
Jusqu'aux lèvres que l'ambre arrondi baise encor, Du cristal d'où s'échappe une vapeur subtile Qui monte en tourbillons légers et prend l'essor. Sur les coussins de soie écarlate, aux fleurs d'or,
LEGONTB DE LISLE 19
La brandie du hûka rôde comme un reptile Du cristal d'où s'échappe une vapeur subtile Jusqu'aux lèvres que l'ambre arrondi baise encor.
Deux rayons noirs, chargés d'une muette ivresse, Sortent de ses longs yeux entr'ouverts à demi : Un songe l'enveloppe, un souffle la caresse ; Et parce que l'effluve invincible l'oppresse. Parce que son beau sein qui se gonfle a frémi, Sortent de ses longs yeux entr'ouverts à demi Deux rayons noirs, chargés d'une muette ivresse.
Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux. Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures, Et les ramiers rêveurs leurs roucoulements doux. Tout se tait. L'oiseau grêle et le frelon jaloux Ne se querellent plus autour des figues mûres. Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures, Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux.
LA TRISTESSE DU DIABLE
Silencieux, les poings aux dents, le dos ployé. Enveloppé du noir manteau de ses deux ailes. Sur un pic hérissé de neiges éternelles, Une nuit, s'arrêta l'antique Foudroyé.
20 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
La terre prolongeait en bas, immense et sombre, Les continents battus par la houle des mers; Au-dessus flamboyait le ciel plein d'univers; Mais lui ne regardait que l'abîme de l'ombre.
Il était là, dardant ses yeux ensanglantés Dans ce gouffre où la vie amasse ses tempêtes, Où le fourmillement des hommes et des botes Pullule sous le vol des siècles irrités.
Il entendait monter les hosannah servilcs. Le cri des égorgeurs, les Te Deum des rois. L'appel désespéré des nations en croix Et des justes râlant sur le fumier des villes.
Ce lugubre concert du mal universel, Aussi vieux que le monde et que la race humaine. Plus fort, plus acharné, plus ardent que sa haine, Tourbillonnait autour du sinistre Immortel.
Il remonta d'un bond vers les temps insondables
Où sa gloire allumait le céleste matin.
Et d'jvant la stupide horreur de son destin,
Un grand frisson courut dans ses reins formidables.
Et se tordant les bras, et crispant ses orteils. Lui, le premier rêveur, la plus vieille victime. Il cria par delà l'immensité sublime Où déferle en brûlant l'écume des soleils:
— Les monotones jours, comme une horrible pluie, S'amassent, sans l'emplir, dans mon éternité; Force, orgueil, désespoir, tout n'est que vanité, Et la création misérable m'ennuie.
LEGONTE DE LISLE 11
Prcs(iuc autant (juo 1'; mour la liainc m'a menti : J'ai bu toute la mor des larmes infécondes. Totiibez, écrasez-moi, foudres, monceaux des mondes Dans mon propre néant que je sois englouti !
Et les lâches heureux, et les races damnées, I^ir res[)ace éclatant (|ui n'a ni fond ni borti, Entendront une voix disant : Satan est mort ! Et ce sera ta fin, œuvre des six journées!
LES SPECTRES
Trois spectres familiers hantent mes heures sombres. Sans relâche, à jamais, perpétuellement. Du rêve de ma vie ils traversent les ombres.
Je les regarde avec angoisse et tremblement.
Ils se suivent, muets comme il convient aux âmes,
Et mon cœur se contracte et saigne en les nommant.
Ces magnétiques yeux, plus aigus que des lames, Me blessent fibre à fibre et filtrent dans ma chair ; La moelle de mes os gèle à leurs mornes flammes.
22 LE PARNASSli: CONTEiMPURAIN
Sur ces lèvres sans voix éclate un rire amer.
Ils m'entraînent, parmi la ronce et les décombres.
Très-loin, par un ciel lourd et terne de l'hiver.
Trois spectres familiers hantent mes heures sombres.
II
Ces spectres ! on dirait en vérité des morts.
Tant leur face est livide et leurs mains sont glacéci?
Ils vivent cependant : ce sont mes trois remords.
Que ne puis-je tarir le flot de mes pensées. Et dans l'abîme noir et vengeur de l'oubli Noyer le souvenir des ivresses passées !
J'ai brûlé les parfums dont vous m'aviez empli, Le flambeau s'est éteint sur l'autel en ruines, Tout, fumée et poussière, est bien enseveli.
Rien ne renaîtra plus de tant de fleurs divines, Car du rosier céleste, hélas! sans trop d'efforts, Vous avez bu la sève et tranché les racines.
Ces spectres ! on dirait en vérité des morts
LCCONTE DE L1SLK f3
III
Les trois spectres sont là qui dardent leurs prunelles. Je revois le soleil des paradis perdus ! L'espérance sacrée en chantant bat des ailes!
Et vous, vers qui montaient mes désirs éperdus,
Chères âmes, parlez ; je vous ai tant aimées !
Ne me rendrez-vous plus les biens qui me sont dus?
Au nom de cet amour dont vous fûtes charmées. Laissez comme autrefois rayonner vos beaux yeux. Déroulez sur mon cœur vos tresses parfumées !
Mais tandis que la nuit lugubre étreint les cieux. Debout, se détachant de ces brumes mortelles, Les voici devant moi, blancs et silencieux.
Les trois spectres sont là qui dardent leurs prunelles.
IV
Ouil le dogme terrible, 6 mon cœur, a raison. En vain les songes d'or y versent leurs délices, Dans la coupe où tu bois nage un secret poison.
Tout homme est revêtu d'invisibles cilices..
Et dans l'enivrement de la félicité
La guêpe du désir ravive nos supplices.
24 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Frémirons-nous toujours sous ce vol irrité ? N'arracherons-nous point ce dard qui nous torture? Ni dans ce monde, ni dans notre éternité.
La vieille illusion fait de nous sa pâture ; Nul captif n'atteindra le seuil de sa prison, Et la guêpe est au sein de l'immense nature.
Oui 1 le dogme terrible, ô mon cœur, a raison.
LES LARMES DE L'OURS
Le roi des Runes vint des collines sauvages. Tandis qu'il écoutait gronder la sombre mer. L'ours rugir, et pleurer le bouleau de rivages, Ses cheveux flamboyaient dans le brouillard amer.
Le Skalde immortel dit : — Quelle fureur t'assiège, 0 sombre mer ! Bouleau pensif du cap brumeux, Pourquoi pleurer? vieil Ours vêtu de poil de neige, De l'aube au soir pourquoi te lamenter comme eux?
— Roi des Runes I lui dit l'arbre au feuillage blême Qu'un âpre souffle emplit d'un long frissonnement, Jamais, sous le regard du bienheureux (|ui l'aime, Je n'ai vu rayonner la vierge au col cha-rmant.
LEGONTE DE LISLE 25
— Roi des Runes I j.imais, dit la mer infinie, Mon sein froid n'a connu la splendeur de l'été. J'exhale avec horreur ma plninte d'ngonie, Mais, joyeuse, au soleil, je n'ai jamais chanté.
— Roi des Runes I dit l'ours, hérissant ses poils rudes, Lui que ronge la faim, le sinisfre chasseur;
Que ne suis-je l'agneau des liôdes solitudes
Qui paît l'herbe embaumée et vit plein de douceur I
Et le Skalde immortel prit sa harpe sonore : Le chant sacré brisa les neuf sceaux de l'hiver; L'arbre frémit, baigné de rosée et d'aurore; Des rires éclatants coururent sur la mer.
Et le grand Ours charmé se dressa sur ses pattes ; L'amour ravit le cœur du monstre aux yeux sanglanls, Et, par un double tlot de larmes écarlates. Ruissela de tendresse à travers ses poils blancs.
LE COEUR DE HIALMAR
Une nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge. Mille braves sont là (|ui dorment sans tombeau, L'épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge. Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.
8) LE PARNASSE CONTEMPORAIN
La lune froide verse au loin sa pâle flamme. Hialmar se soulève entre les morts sanglants, Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame. La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.
— Holà! Quelqu'un a-t-il encore un peu d'haleine, Parmi tant de joyeux et robustes garçons Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine Gomme des merles dans l'épaisseur des buissons?
Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous. Mes yeux saignent. J'entends un immense murmure Pareil aux hurlements de la mer ou des loups.
Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d'hommes; Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer. Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes. Porte mon cœur tout chaud à la fille d'Ylmer.
Dans Upsal. où les Jarls boivent la bonne bière. Et chantent, en heurtant les cruches d'or, en choeur, A tire d'aile vole, ô rôdeur de bruyère 1 Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.
Au sommet de la tour que hantent les corneilles Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs. Deux anneaux d'argent fin lui pendent aux oreilles. Et ses yeux sont plus clairs que l'astre des beaux soirs.
Va, sombre messager, dis-lui bien que je l'aime, Et que voici mon cœur. Elle reconnaîtra Qu'il est rouge et solide et non tremblant et blême, Et la fllle d'Ylmer, corbeau, te sourira!
LECONTE DE USLK 97
Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures. J'ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil. Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures, Je vais m'asseoir parmi les Dieux, dans le soleil !
EKHIDNA
Kallirhoé conçut dans l'ombre, au fond d'un antre, A l'époque où les rois Ouranides sont nés, Ekhidna, moitié nymphe aux yeux illuminés. Moitié reptile énorme écaillé sous le ventre.
Khrysaor engendra ce monstre horrible et beau, • Mère de Kerbéros aux cinquante mâchoires, Qui, toujours plein de faim, le long des ondes noires, Hurle contre les morts qui n'ont point de tombeau.
Et la vieille Gaia, cette source des choses. Aux gorges d'Arimos lui fit un vaste abri. Une caverne sombre avec un seuil fleuri ; Et c'est là qu'habitait la nymphe aux lèvres roses.
Tant que la flamme auguste enveloppait les bois, Les sommets, les vallons, les villes bien peuplées, Et les fleuves divins et les ondes salées, Elle ne quittait point l'antre aux âpres parois :
Mais dès qu'Hermès volait les flamboyantes vaches Du fils d'Hypérion baigné des flots profonds, Ekhidna, sur le seuil ouvert au flanc des monts, S'avançait, dérobant sa croupe aux mille taches.
LE PARNASSE CONTEMPORAIN
De l'épaule de marbre au sein nu, ferme et blanc, Tiède et souple abondait sa chevelure brune; Et son visage clair luisait comme la lune, Et ses lèvres vibraient d'un rire étincelant.
Elle chantait. La nuit s'emplissait d'harmonies; Les grands lions errants rugissaient de plaisir; Les hommes accouraient sous le fouet du désir; Tels que des meurtriers devant les Erinnyes :
— Moi, l'illustre Ekhidna, fille de Khrysaor, Jeune et vierge, je vous convie, ô jeunes hommes f Car ma joue a l'éclat pourpré des belles pommes. Et dans mes noirs cheveux nagent des lueurs d'or.
Heureux qui j'aimerai, mais plus heureux qui m'aime !
Jamais l'amer souci ne brûlera son cœur;
Et je l'abreuverai de l'ardente liqueur
Qui fait l'homme semblable au Kronide lui-même.
Bienheureux celui-là parmi tous les vivants!
L'incorruptible sang coulera dans ses veines;
Il se réveillera sur les cimes sereines
Où sont les Dieux, plus haut que la neige et les vents.
Et je l'inonderai de voluptés sans nombre, Vives comme un éclair qui durerait toujours! Dans un baiser sans fin je bercerai ses jours Et mes yeux de ses nuits feront resplendir l'ombre.
Elle chantait ainsi, sûre de sa beauté, L'implacable déesse aux splendides prunelles, Tandis que du grand sein les formes immortelles Cachaient le seuil étroit du seuil ensanglanté.
LECONTE DR LISLE »
Comme lo tourbillon nocturne des phalènes Qu'attire la couleur éclatante du feu, Ils lui criaient: Je t'aime et je veux être un dieu I Et tous l'enveloppaient de leurs chaudes haleines.
Mais ceux qu'elle enchaînait de ses bras amoureux, Nul n'en dira jamais la foule disparue. Le monstre aux yeux charmants dévorait leur chair ciue, Et le temps polissait leurs os dans l'antre creux.
Les siècles n'ont changé ni la folie humaine, Ni l'antiquo Ekhidna, ce reptile à l'œil noir; Et, malgré tant de pleurs et tant de désespoir. Sa proie est éternelle, et l'amour la lui mène.
PRIÈRE VÉDIQ.UE POUR LES MORTS
Berger du monde, clos les paupières l'unèbres Des deux chiens d'Yama qui hantent les ténèbres.
Va, pars f Suis le chemin anti(iue des aïeux.
Ouvre sa tombe heureuse et qu'il s'endorme en elle,
0 terre du repos, douce aux hommes pieux I
Revôts-le de silence, ô terre maternelle.
Et mets le long baiser de l'ombre sur ses yeux.
Que le Rerger divin chasse les chiens robustes Qui rodent en hurlant sur la piste des justes.
30 LK PARNASSE CONTEMPORAIN
Ne brûle point celui qui vécut sans remords. Comme font l'oiseau noir, la fourmi, le reptile, Ne le déchire point, ô Roi, ni ne le mords! Mais plutôt, de ta gloire éclatante et subtile Pénètre-le, Dieu clair! libérateur des morts !
Berger du monde, apaise autour de lui les râles
Que poussent les gardiens du seuil, les deux chiens pâles.
Voici l'heure. Ton souffle au vent, ton œil au feu ! 0 Libation sainte, arrose sa poussière : Qu'elle s'unisse à tout dans le temps et le lieu. Toi, Portion vivante, en un corps de lumière. Remonte et prends la forme immortelle d'un Dieu !
Que le Berger divin comprime les mâchoires Et détourne le flair des chiens expiatoires.
Le beurre frais, le pur Coma, l'excellent miel, Coulent pour les héros, les poètes, les sages. Ils sont assis, parfaits, en un rêve éternel. Va, pars ! Allume enfin ta face à leurs visages. Et siège comme eux tous dans la splendeur du ciel !
Berger du monde, aveugle avec tes mains brûlantes Des deux chiens d'Yama les prunelles sanglantes.
Tes deux chiens qui jamais n'ont connu le sommeil, Dont les larges naseaux suivent le pied des races. Puissent-ils, Yama ! jusqu'au dernier réveil. Dans la vallée et sur les monts perdant nos traces, Nous laisser voir longtemps la beauté du soleil !
Que le Berger divin écarte de leurs proies
Les chiens blêmes errant à l'angle des deux- voies.
LEGONTË DE LISLK 31
A toi qui des hauteurs roules dans les vallons, Qui fécondes la mer dorée où tu pénètres, Qui sais les deux chemins mystérieux et longs. Salut, Puçhan, Agni, Çavitri 1 Roi des êtres ! Cavalier flamboyant sur les sept étalons !
Berger du monde, accours! Éblouis de tes flammes Les deux chiens d'Yama, dévorateurs des âmes.
LA DERNIERE VISION
Un long silence pend de l'immobile nue. La neige, bossuant ses plis amoncelés. Linceul rigide, étreint les océans gelés. La face de la terre est absolument nue.
Point de villes, dont l'âge a rompu les étais,
Qui s'effondrent par blocs confus que mord le lierre.
Des lieux où tournoyait l'active fourmilière
Pas un débris qui parle et qui dise : J'étais !
Ni sonnantes forêts, ni mers des vents battues. Vraiment, la race humaine et tous les animaux Du sinistre anathème ont épuisé les maux. Les temps sont accomplis : les choses se sont tues.
Comme du faite plat d'un grand sépulcre ancien La lampe dont blêmit la lueur vagabonde, Plein d'ennui, palpitant sur le désert du monde. Le soleil qui se meurt regarde et ne voit rien.
32 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Un monstre insatiable a dévoré la vie. ^Astres resplendissants des cienx, soyez témoins! C'est à vous de frémir, car ici-bas, du moins, L'affreux spectre, la goule horrible est assouvie.
Vertu, douleur, pensée, espérance, remords, Amour qui traversais l'univers d'un coup d'aile, Qu'êtes-vous devenus? L'àme, qu'a-t-on fait d'elle? Oa'a-t-on fait de l'esprit silencieux des morts?
Tout! Tout a disparu, sans échos et sans traces, Avec le souvenir du monde jeune et beau. Les siècles ont scellé dans le même tombeau L'Illusion divine et la rumeur des races.
0 soleil! vieil ami des antiques chanteurs, Père des bois, des blés, des fleurs et des rosées, Éteins donc brusquement tes flammes épuisées, Comme un feu de berger perdu sur les hauteurs.
Que tardes-tu ! La terre est desséchée et morte:
Fais comme elle, va, meurs ! Pourquoi survivre encor ?
Les globes détachés de ta ceinture d'or
Volent, poussière éparse, au vent qui les emporte,
Et, d'heure en heure aussi, vous vous engloutirez, 0 tourbillonnements d'étoiles éperdues. Dans l'incommensurable effroi des étendues, Dans les gouffres muets et noirs des cieux sacrés.
Et ce sera la Nuit aveugle, la grande Ombre Informe, dans son vide et sa stérilité. L'abîme pacifique où gît la vanité De ce qui fut le temps, et l'espace et le nombre.
LECONTE DE LISLE.
LOUIS MÉNARD
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SONNETS MYSTIQUES
NIRVANA
L'universel désir guette comme une proie
Le troupeau des vivants; tous viennent tour à tour
A sa flamme brûler leurs ailes, comme autour
D'une lampe, l'essaim des phalènes tournoie.
Heureux qui, sans regrets, sans espoir, sans amour. Tranquille et connaissant le fond de toute joie, Marche en paix dans la droite et véritable voie, Dédaigneux de la vie et des plaisirs d'un jour!
Néant divin, je suis plein du dégoût des choses; Las de l'illusion et des métempsycoses, J'implore ton sommeil sans rêve; absorbe-moi,
Lieu des trois mondes, source et fin des existences. Seul vrai, seul immobile au sein des apparences; Tout est dans toi, tout sort de toi, tout rentre en toi !
3i LE PARNASSE CONTEMPORAIN
THEBAIDE
Quand notre dernier rêve est à jamais parti, Il est une heure dure à traverser : c'est l'heure Où ceux pour qui la vie est mauvaise ont senti Qu'il faut bien qu'à son tour chaque illusion meure.
Ils se disent alors que la part la meilleure Est la part de l'ascète au cœur anéanti ; Ils cherchent au désert la paix intérieure, Mais cette fois encor l'espérance a menti.
J'ai voulu vivre ainsi, sans amour et sans haine, Et j'ai fermé mon âme au désir, qui n'amène Que des regrets, souvent des remords après lui :
Mais je ne trouve, au lieu de la béatitude,
Au lieu du ciel rêvé dans l'âpre solitude,
Que la morne impuissance et l'incurable ennui.
ALASTOR
Le découragement, la fatigue et l'ennui Me saisissent, devant l'implacable puissance Des choses ; loi, destin, hasard ou providence. Quelqu'un m'écrase, et moi, je ne peux rien sur lui.
Peut-être les démons de ceux à qui j'ai nui Autrefois, quelque part, dans une autre existence, Invisibles dans l'air, m'entourent en silence, EL (lu mal que j'ai fait se vengent aujourd'hui.
LOUIS MÉNARD 35
Quelle que soit leur force et quel que soit leur nombre, Je voudrais bien les voir face à face ; il est temps Que mon mauvais destin prenne un corps, je l'attends.
Mais je ne puis toujours lutter ainsi dans l'ombre. Et s'il faut que j'expie, au moins je veux, pareil Au fier Ajax, combattre et mourir au soleil.
LA SIRENE
La vie appelle à soi la foule haletante Des germes animés; sous le clair-firmament Ils se pressent, et tous boivent avidement A la coupe magique où le désir fermente.
Ils savent que l'ivresse est courte ; à tout moment Retentissent des cris d'horreur et d'épouvante, Mais la molle sirène, à la voix caressante. Les attire comme un irrésistible aimant.
Puisqu'ils ont soif de vivre, ils ont leur raison d'être Qu'ils se baignent, joyeU\, dans le rayon vermeil, Que leur dispense à tous l'impartial soleil ;
Mais moi, je ne sais pas pourquoi j'ai voulu naître ; J'ai mal fait, je me suis trompé, je devrais bien M'en aller de ce monde où je n'espère rien.
36 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
INITIATION
Du haut du ciel profond, vers le monde agité. S'abaissent les regards des âmes éternelles : Elles sentent monter de la terre vers elles L'ivresse de la vie et de la volupté ;
Les effluves d'en bas leur dessèchent les ailes, Et, tombant de l'étlier et du cercle lacté, Elles boivent, avec l'oubli du ciel quitté. Le poison du désir dans les coupes mortelles.
Pourtant, dans leur exil, un reflet du ciel bleu
Les remplit du dégoût des choses passagères;
Mais c'est par la douleur qu'on franchit les sept sphères;
L'initiation, qui fait de l'homme un Dieu, La mort en tient les clés; le sacrifice épure. Et le sang rédempteur lave toute souillure.
LOUIS MÉNARD.
FRANÇOIS COPPÉE 37
VERS LE PASSE
Longuement poursuivi par le spleen détesté,
Quand je vais dans les champs, par les beaux soirs d'été,
Au grand air rafraîchir mes tempes, Je ris de voir, le long des bois, les fiancés Cheminer lentement, deux par deux, enlacés
Comme dans les vieilles estampes.
Car je dédaigne enfin les baisers puérils
Et la foi des seize ans, fleur brève des avrils,
Éphémère duvet des pèches, Qui fait qu'on se contente et qu'on est trop heureux. Si la femme qu'on aime a les bras amoureux,
L'éme neuve et les lèvres fraîches.
38 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Elle est évanouie à jamais la candeur
Qui fait que l'on s'éprend d'un petit air boudeur
Qui n'est bien qu'à travers le voile, Et qu'on n'a pas de mots assez ambitieux Pour dire à ses amis qu'elle a de jolis yeux ^ --.Couleur de bleuet et d'étoile.
Et c'est la fin. Mon cœur, quitté des anciens vœux, Ne saura plus le charme infini des aveux
Et ce bonheur qui vous inonde Parce qu'un soir de mai, dans les bois, à Meudon, Sur votre épaule, avec un geste d'abandon.
Elle a posé sa tête blonde.
Et pourtant j'ai connu tout cela, j'ai connu Même ces doux projets de bonheur ingénu
Dont l'âme si bien s'accommode : L'hi\er, le coin du feu, la chambre aux sourds tapis, Et, dans un frais berceau, deux enfants assoupis
Auprès de leur mère qui brode.
Mais cet espoir hélas! d'un avenir doré, Ces apparitions, ces rêves ont duré
Le temps d'une aube boréale, Et mon esprit partit aux pays fabuleux Où l'on pense cueillir les camélias bleus
Et trouver l'amour idéale.
Là, j'ai beaucoup souffert, et j'en reviens meurtri. En d'indignes plaisirs à jamais j'ai flétri]
Les saintes blancheurs de mon âme. Je reviens du rivage où j'avais émigré, Et j'ai le front très- pâle, et cependant malgré
Ce que j'ai soulVert par la femme.
FRANÇOIS GOPPÉE 39
Malgré ce cœur brisé, sans espoir et sans foi, Ces débauches qu'on fait à la fin malgré soi
Comme de hideuses besognes, Sans cesse je retourne à mon passé riant. Ainsi qu'aux premiers froids toujours vers l'Orient
Reviennent les blanches cigognes.
INNOCENCE
Si chétive, une haleine, une àme. L'orpheline du porte-clés Promenait dans la cour infâme L'innocence en cheveux bouclés.
Elle avait cinq ans; son épaule Était blanche sous les haillons. Et, libre, elle emplissait la geôle D'éclats de rire et de rayons.
Un bon vieux repris de justice Sculptait pour elle des joujoux; L'ancien crime et le jeune vice L'avaient prise sur leurs genoux;
40 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Et, rappelant la mandragore Qui fleurit au pied du gibet, Elle était plus charmante encore Le jour qu'une tête tombait.
LE JONGLEUR
Las des pédants de Salamanque Et de l'école aux noirs gradins, Je vais me faire saltimbanque Et vivre avec les baladins.
Que je couche entre quatre toiles, La nuque sur un vieux tambour, Mais que la fraîcheur des étoiles Baigne mon front brûlé d'amour.
Je consens à risquer ma tête En jonglant avec des couteaux, Si le vin, ce but de la quête, Goule à gros sous sur mes tréteaux.
FRANÇOIS COPPÉE 41
Que j'aille errant de ville en ville, Chassé par le corrégidor, Mais que la populace vile M'admire ceint d'un bandeau d'or.
Que la bise des nuits flagelle La tente où j'irai bivaquant, Mais que le maillot où je gèle Soit fait de pourpre et de clinquant.
Qu'importe que, sous la dentelle, Devant mon cynisme doré, Les dévotes de Compostelle Se signent d'un air timoré.
Si la gitane de Cordouc Qui sait se mettre, sans miroir, Des accroche -cœurs sur la joue Et du gros fard sous son œil noir,
Trompant un hercule de foire, Stupide et fort comme un cheval. M'accorde, un soir d'été, la gloire D'avoir un géant pour rival î
Croule donc, ô mon passé, croule, * Espoir des avenirs mesquins, Et que je tienne enfin la foule Béante sous mes brodequins;
Que je la voie, ardente, suivre Le cercle pur que décriront Les sonores poignards de cuivre Sur ma tète envolés en rond.
42 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Et que, l'œil fou de l'auréole Qu'allume ce serpent vermeil, Elle prenne un jour pour idole Le fier jongleur, aux Dieux pareil !
REDEMPTION
Pour aimer une fois encor, mais une seule,
Je veux, libertin repentant, La vierge qui, rêveuse aux genoux d'une aïeule,
Sans m'avoir jamais vu, m'attend.
Elle est pieuse et sage ; elle dit ses prières Tous les soirs et tous les matins,
Et ne livre jamais aux doigts des chambrières Ses modestes cheveux châtains.
Quelquefois, le dimanche, en robe étroite et grise, Elle sort au bras d'un vieillard.
Laissant errer la vague extase et la surprise Innocente de son regard ;
Et les oisifs n'ont point de pensers d'infamies Devant ces yeux calmes et doux,
Lorsque dans les jardins, chez les fleurs, ses amies, Elle arrive à ses rendez-vous.
Elle est ainsi, n'aimant que les choses fleuries. Préférant, pour passer le soir,
Les patients travaux de ses tapisseries Aux sourires de son miroir.
FRANÇOIS GOFPÉU 43
Elle a le charme exquis de tout ce qui s'ignore.
Elle est blanche, elle a dix-sept ans, Elle rayonne, elle a la clarté de l'aurore
Comme elle a l'âge du printemps.
Les heures des longs jours pour elle passent brèves ;
Et, s'exhalant comme un parfum, Elle voit chaque nuit des blancheurs dans ses rôves,
Et toute sa vie en est un.
Telle elle est, ou du moins je la devine telle,
Lys candide, cygne ingénu. Je la cherche, et bientôt, quand j'aurai dit : c'est elle !
Quand elle m'aura reconnu,
Je veux lui donner tout, ma vie et ma pensée, Ma gloire et mon orgueil, et veux
Choisir pour la nommer enfin ma fiancée Une nuit propice aux aveux.
Elle viendra s'asseoir sur un vieux banc de pierre,
Au fond du parc inexploré, Et me regardera sans baisser la paupière.
Et moi, je m'agenouillerai.
Doucement dans mes mains je presserai les siennes, Comme on tient des oiseaux captifs,
Et je lui conterai des choses très-anciennes. Les choses des cœurs primitifs.
Elle m'écoutera, pensive et sans rien dire. Mais fixant sur moi ses grands yeux
Avec tout ce qu'on peut mettre dans un sourire D'amour pur et religieux.
44 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Et ses yeux me diront, éloquences muettes,
Ce que disent à demi-voix Les amants dont on voit les claires silhouettes
Blanchir l'obscurité des bois.
Et sans bruit, pour que seul, oh ! seul, je puisse entendre
L'ineffable vibration, Jusqu'à moi son baiser descendra, grave et tendre,
Comme une bénédiction.
Et quand elle aura, pure, à ma coupable lèvre
Donné le baiser baptismal, Sans doute je pourrai guérir enfin ma fièvre,
Et t'expulser, regret du mal !
Oui, bien qu'autour de moi plane toujours et rôde
L'épouvante de mon passé, Que mon lit garde encor ta place toute chaude,
0 désir vainement chassé.
Je pourrai, je pourrai, Nixe horrible. Sirène,
Secouer enfin la langueur De mes sens et purger, ô femme, la gangrène
Dont tu m'as saturé le coeur,
Ainsi que fait du fard brûlant dont il se grime
L'histrion, chanteur d'opéras, Ou comme un spadassin essuie, après le crime,
L'épée atroce sous son bras!
FRANÇOIS GOPPËE.
AUGUSTE VACQUEHIE 45
A UN AMI
Ami, renjambement te répugne, et tu veux
Que Sara la baigneuse attache ses cheveux
Kt rentre dans les fils d'un hamac plus avare
Son petit pied pleuré des mines de Carrare.
Te voilà désolé si la liberté veut
Qu'un mot sorte du vers. Jamais ton vers ne peut,
Comme un chasseur heureux d'un hibou qu'il rapporte.
Clouer joyeusement une idée à sa porte.
Tu ne permets jamais que, pour attirer l'œil,
Un adjectif pimpant se tienne sur le seuil.
Tu défends qu'une strophe, interrompant la classe,
Cause avec sa voisine, ou bouge de sa place.
Tu te fais proprement un caporal en vers.
Si jamais dans ton ode un rameau de travers
Sort de l'alignement, ton dur ciseau le tranche,
Sans craindre de couper la grâce avec la branche.
Qu'est-ce donc que t'ont fait, pour ainsi les lier,
Tes propres vers? Es-tu leur père ou leur geôlier?
Tu les maltraiterais s'ils osaient aux fenêtres
Se pencher pour cueillir des grappes ou des lettres?
4f5 LE PARNASSE CONTEMPORA[N
Il faut parfois, afin qu'on la tire d'un coup..
Que l'idée apparaisse et passe par un bout ;
Si l'idée, au fourreau du vers emprisonnée,
Est une épée, il faut qu'elle ait une poignée!
Donc, les portiers pourront couper la queue aux chats;
Mais toi, riant enfin du but que tu cherchas,
Laisse flotter les plis des strophes débordées.
Et ne coupe jamais les franges des idées.
Romps ces compartiments et ces étroits barreaux
Qui ne distinguent pas les aigles des pierrots,
Et, jetant ton ciseau mortel à ce qu'il taille,
Laisse voler en toi des vers de toute taille.
Entrecroisés ainsi que dans un vol réel.
Ta forme est une cage et devrait être un ciel !
Varie en chacun d'eux les lois universelles.
Pas de rejet? alors tu hais les étincelles?
A UN ENFANT MORT
Tu vivais tant! Toujours dans le bois qui t'invite, Et jamais fatigué, haïssant de t'asseoir, On avait tant de peine à t'endormir le soir, Et ton sommeil d'oiseau se réveillait si vite!
Tes nuits s'inquiétaient d'une haleine de l'air. Comme un canot tressaille encore dans la crique ; Chargé de vie hélas 1 ton repos électrique Laissait à tes yeux clos trembler un vague éclair.
AUGUSTE VACQUERIE \1
Et l'aube te faisait toutes paupières vaines, Et la maison riait, cher bruit aux cheveux d'ôr, De sentir aussilôl, dans l'étroit corridor Circuler ta gaîté, ce pur sang de ses veines.
Ah ! maintenant, tombé dans l'ombre au premier pas, Couché depuis trois jours sous cette pierre lourde. Ah 1 dormeur obstiné, la tombe est donc bien sourde Que ta mère ainsi crie et ne t'éveille pas!
A UNE FEMME
Quand l'auteur du seul poëme. Le soir du sixième jour, Ayant tout fait, fit l'amour, Il s'en admira lui-même !
Il se dit : « Non! c'est trop beau t Alors, pour le ciel que faire? Si je mets cela sur terre, Que mettre dans le tombeau ? »
Il voulut donc nous reprendre
Ce grand amour près duquel
Toutes les flammes du ciel
Ne seraient plus qu'ombre et cendre.
48 LK PARNASSE CONTEMPORAIN
Mais, comme il vint à penser Que ses pauvres créatures, Contre cent mille tortures N'avaient rien que leur baiser.
Il laissa, père flexible. L'amour au triste univers ; Mais il y mit pour envers Le plus de douleur possible.
Il fit que, joie et souci, Pleur qui rit, rire qui pleure. Notre chose la meilleure, Mêlas ! fût la pire aussi.
C'est pourquoi, ma bien-aimée, Tout nous sépare, et pourquoi L'avenir est devant moi Comme une porte fermée.
Parfois, voyant s'abîmer Notre espoir dans la nuit noire. Nous en venons à nous croire Malheureux dç nous aimer !
AUGUSTE VACQUERIE.
CATULLE MENDÈS
49
LE MYSTÈRE DU LOlTUS
-^^O* / Vi-A^^ \
Ta colère triomphe, ô Kâla I nul refuge. Bleue encor des poisons de l'océan lacté, Ta sombre gorge avait amassé le déluge.
Telle qu'un grand ravin par Marùt habité, Ta narine profonde a soufflé la tourmente Sur l'incendie issu de ton œil irrité.
Où sont les vastes cieux et la terre charmante?
Hélas I toute la vie et toute la beauté
Gisent sous l'onde morne où le vent se lamente.
Les vastes cieux, Indra, que baignait la clajcté- Des étoiles, ont fui dans la tempête noire Gomme un pavillon d'or par la bise emporté.
i
oO LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Le Çwarga lumineux aux escaliers d'ivoire
N'est plus. Les seuils de jaspe et les chars de cristal
Sont brisés. 0 vainqueur, qu'as-Lu fait de ta gloire !
Les Gandharwîs, orgueil charmant du ciel natal.
Ont cessé d'agiter les nùpûras sonores
De leurs pieds que dorait la poudre de cantal.
Les Açwins éclatants comme des météores
Ne courbent plus au joug de leur char constellé
Les Vaches aux poils roux qui portaient les Aurores ;
Et la terre, Prisni, comme un bloc descellé, Avec ses pics hautains et ses plaines fertiles. On ne sait où, dans l'ombre, éperdue, a roulé,
Tandis que, hérissant sa tête de reptile
Et le pied sur les flancs des dragons, le Dieu noir
Brandissait le Çîras, destructeur des sept Iles 1
Maintenant l'arme auguste a rempli son devoir. Au sein de l'Être unique, étang de quiétude, Brahmâ s'est endormi, voyant tomber le soir.
Répudiant l'orgueil et la sollicitude
De l'œuvre, il goûte, après mille âges évolus,
L'anéantissement dans la béatitude.
L'universelle mer précipite ses flux Ténébreux à travers l'horreur universelle, Cherchant la grève absente et l'île qui n'est plus.
Chaque lame en bramant presse un flot qui harcèle
Une vague tandis que la vague poursuit
Une autre lame en pleurs qui vers un flot ruisselle;
CATULLK MENDÈS 61
Et, sur la houle énorme au lamentable bruit, Comme un vaste étendard que la tempête arbore, Palpite l'épouvante obscure de la nuit.
Oh I que d'âges suivis de tant d'âges encore
Traverseront l'effroi du gouffre illimité.
Sans souvenir de jour et sans espoir d'aurore !
Hors du nombre, des lieux et de la qualité, L'Être unique et total s'est abîmé soi-même Dans l'informe infini de sa propre entité.
Tel se concentre et gît parmi la cendre blême
Le Feu rassasié des mystiques repas,
Tel se recueille, oisif, le Principe suprême.
Sous la forme du Temps, il est ce qui n'est pas. Sa présence a son lieu dans toutes les absences Et son réveil latent dort dans tous les trépas.
L'angoisse des espoirs et des réminiscences Meurt au fond du Tîrtha sans rivage et stagnant Fait du fleuve dompté des tristes renaissances;
Et chaque âge divin se déroule, enchaînant A d'innombrables nuits sa nuit démesurée, Sans vaincre ce repos immense et permanent.
Mais enfin, du constant effort de la durée, L'Amour est né. Bientôt, mystérieux ferment, Sourdra la Force au sein de l'être demeurée.
Paf le Temps qui s'amasse accrue infiniment, La Passion pénètre en tout ce qui repose, Avec un convulsif et chaud frémissement.
52 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Tel se renforce Agni du coma qui l'arrose, Tel s'enfle, imbu d'amour, le germe originel ; Le désir de l'eff'et s'empare de la cause.
Sous des voiles chargés d'influx passionnel Et pareils à la brume où l'aurore va naître. Flotte un contour étrange et vaguement charnel.
Palpitante, Mâyâ s'eff'orce d'apparaître ;
Le vide, d'une transe inefi^able agité,
Voit s'accomplir l'hymen de la Forme avec l'Être ;
Et dans son adorable extériorité.
Parmi l'effarement des ombres, sur la face
De l'abîme sans bord, l'Esprit-Monde est porté !
0 Pùrûçha ! la houle incessante déplace Et ramène ton lit souple, formé des nœuds Que le Roi des serpents enlace et désenlace !
Clairs et resplendissants de métaux lumineux.
Les mille chefs du grand Çécha, comme une ombrelle,
S'abaissent vers ton front qui se reflète en eux !
Tu médites, auguste, à travers la querelle
Des noirs remous ! portant les œuvres dans ton flanc,
Tu sens frémir au loin ta forme corporelle !
Et de ton pur nombril, mystérieux étang,
Le grand Lotus, berceau des trois Mondes, s'élève.
Doux comme le soleil des jours d'automne, et blanc !
Il éclaire, il féconde, ayant l'amour pour sève ;
Il verse la candeur et la limpidité
De l'aube dans l'effroi de la nuit qui s'achève ;
CATULLE MENDÈS .53
Et de sa léthargie enfin ressuscité, Bi'ahmâ, pistil géant de ce calice énorme, Détend ses membres faits de force et de bonté,
D'où se dérouleront l'Étendue et la Forme !
DIALOGUE D'YAMA ET D'YAMI
Y AMI.
Selon le rhythme lent de vers scandant ses pas, Le Riçhi matinal traverse la pelouse. Vers le sein d'Yamî, ta sœur et ton épouse. Remonte, fils des Eauxl le courant du trépas.
YAMA.
Pareil au faon mort-né d'une triste antilope, Je n'aurai pas d'épouse et je n'ai pas de sœur Dans l'immobilité de sa noire épaisseur Le tronc de l'arani mystique m'enveloppe.
YAMl.
Les dix frères vaincront le mystique arani. Afin qu'au bleu retour des Aurores prospères Je puisse voir le fils auguste de mes pères S'allonger près de moi sur le gazon béni!
LE PARNASSE CONTEMPORAIN
YAMA.
Nombre chétif épars dans l'infini des sommes,
J'ai rendu mon essence au Nuage, au Soleil
Mon regard, et je dors un ténébreux sommeil
Loin de ta couche, ô toi qui veux le mal des hommes!
YAMl.
Tu sortiras plus clair de plus d'ombre, Yama, Car c'est en toi que l'Être auguste se recrée, Et l'amant glorieux de la Coupe sacrée Dans le céleste flanc des ondes te forma !
YAMA.
On a vu s'abîmer les splendeurs éphémères Avec la troupe bleue et fauve des Haris; Sur les foyers obscurs, près des vases taris. Je suis né de ta mort, Agni, fils des deux mères !
YAMl.
Les cavales d'Indra s'élanceront encor! L'une à l'autre, mêlons nos âmes, divin couple. Tu sembleras, lié de ma ceinture souple, Un bel arbre envahi par des lianes d'or.
YAMA.
Les sept coursiers soumis à quatre jougs de tkunnJCï Sans éclairer mon œil, éblouiront le tien ; La liane aux fleurs d'or n'aura pas de soutien ; Nous ne mêlerons pas, l'une à l'autre, nos âmes.
. CATULLE MENDES 55
YAMl.
Quand nous dormions encor au ventre originel , L'aïeul parla. «Vêtus d'une splendeur égale, Soyez époux, dit-il. Que la sœur conjugale Sans fin demeure unie au mari fraternel! »
YAMA.
Qui l'a su? qui l'affirme? Aucun ne peut connaître Son premier jour. Le ciel démesuré n'est pas Un cliam|) d'orge qu'on peut traverser en trois pas, Et nul ne sait où gît la source de son être.
YAMl.
Cesse un discours amer. Ma main cherche ta main. Ranime d'un baiser la pâleur de mes joues, Et roulons doucement comme un char à deux roues Qui se livre à la pente heureuse du chemin.
YAMA.
Je ne baiserai point le jasmin de tes joues
Ni ta bouche pareille à la fleur des âmras:
Sous la tête d'un autre époux glisse ton bras.
Et roulez doucement comme un char à deux roues.
YAMÎ.
Que deviendra l'amie, hélas! loin de l'ami, Et qu'est-ce qu'une sœur de son frère sevrée ? L'àme veuve succombe, à Nirriti livrée; Sans l'amour d'Yama, c'en est fait d'Yamî !
LE PARNASSE COiNTEM POR A IN
YAMA.
Meurs donc, et laisse-moi , femelle aux bras avides, Sous le ciel, à jamais dépourvu de matins. Que hantent les Dévas tristes des Feux éteints, M'exhaler sans retour en des ombres livides !
L'ENFANT KRICHNA
Çùrya fait resplendir et fumer les rivages. Avec les jeunes paons et les chèvres sauvages, Se joue] au bord de l'eau Kriçhna, l'enfant divin.
Là-bas, roulant son ombre aux pentes du ravin, Dans une brume vague où l'aspect se déforme, L'escarpement confus d'une montagne énorme Porte le Bhandîra qui semble une forêt ; Et le mont si hautain se dresse qu'il pourrait, Faîte rocheux, verdi d'açokas et d'yeuses. Voir la Gangâ rouler ses eaux mélodieuses A travers les cheveux effrayants de Çiva I
Kriçhna, l'enfant divin, le long des berges, va
Plein d'aise. La liane et la brise au passage
Caressent le lotus sombre de son visage
Épanoui. Pieds nus sur les galets luisants,
Il court avec le souffle et l'onde. Il a six ans.
Il court. Pleines de fleurs, ses mains sont des corbeilles.
CATULLE MENDES 87
11 jase avec le flot profond et les abeilles. Sa nourrice le suit et dit souvent : « Kriçhna, Prends garde 1» Mais l'enfant rase le bord et n'a Point souci de la voix grondeuse qui s'effraie.
Or, près de l'eau, teignant de sang la verte haie. Les fruits ronds d'un vimba sauvage, par milliers, Rougissent. On pourrait croire que des colliers De corail, au milieu des madhavîs écloses. Ont dénoué leurs fils et semé leurs grains roses. Sous les feuilles du blanc jasmin qui la voila Kriçhna ne cherche plus l'abeille. Le voilà Mordant la chair, buvant le sang des graines mûres. Et les roux écureuils, enfuis sous les ramures, .Jaloux, songent : « Quand donc en aura-t-il assez ? »
— Fils de mon maître, dit la nourrice, laissez Cet arbre.
Mais le fils de Vaçù continue Son repas. Une branche est déjà toute nue Et reflète dans l'eau son squelette épineux.
— Les vimbas, quelquefois, ont des fruits vénéneux. Mon cher seigneur !
Kriçhna dépouille une autre branche.
— Dans la jatte d'ivoire où votre soif s'étanche. Je verserai le miel odorant du mangou !
Kriçhna rit. Les deux pieds dans le fleuve, le cou Dans les ronces, il mange et nargue le reproche Et rit.
La femme alors, en colère, s'approche.
5S
LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Le saisit, et Lui dit-elle.
Quittez cet arbre ! Je le veux ! »
'^/'^ Ft
Kriçliua ne rit plus. Des cheveux iirouches, sur son front où s'allume le signe Du Soleil, imprévus, se dressent! Il trépigne. L'œil noir de sang, le sein renflé, les bras tordus, Il ouvre, toute rose encor des fruits mordus, Sa bouche, et la nourrice, avec un cri, recule, ar, dans la profondeur rouge d'un crépuscule ein d'astres et d'éclairs qui remplit le dedans De la bouche, au delà des quatre -vingt -dix dents, Elle a vu, sombre choc de monts, de ciels et d'ondes, Passer la vision terrible des trois Mondes!
ii^-^'n$v^
KAMADEYA
Vent, flèche, oiseau, tu passes A travers les espaces Où le jour s'alluma, Brillant Kâma !
L'ombre diminuée Voit flotter la nuée De tes parfums ravis Aux madhavîs.
Ton étendard circule Parmi le crépuscule Et dans son blanc frisson Porte un poisson.
CATULLE MBN0Ë3 ii
A ta cheville teinte De laque, un anneau tinte, Imitant, pur métal, Le son du tal.
Sur ton clos d'émoraudo, Vibre un carquois où rôde L'haleine des cinq fleurs, Mères des pleurs.
Ces flèches toujours sûres Méditent des blessures Que nul, ô fier Çmara, N'évitera,
Et ton bras vert balance. Gomme Kâla sa lance Et Rûdra son trident. Un arc strident I
Tout s'effare et s'éveille : Une flamme, ô merveille! Pénètre les Açwins, Frères divins.
Battant l'air de la queue, Dans la lumière bleue Les vaches ont des bonds Plus vagabonds.
L'Himalaya tressaille; Du chêne à la broussaille Circule un feu secret Dans la forêt.
60 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Sous râmra qui distille Une liqueur subtile Et descend vers le sol En parasol,
La branche refleurie Du manguier se marie Aux rameaux délicats Du malicâs.
Et, mourante femelle.
Aspirant l'air que mêle
Aux senteurs du matin
L'époux lointain,
L'onduleuse antilope Rampe et se développe En un long bâillement D'énervement.
Pris de chaudes démences. Les éléphants immenses S'emportent à travers Les rotangs verts.
Bleus Tirthas, mers sauvages. Qu'ils sont loin, vos rivages Sans cesse caressés De flots glacés!
Le vent âpre des flèches Gerce les trompes sèches Et fait claquer la peau Du noir troupeau.
CATULLE MENDÈS 6i
Sur les collines chôres A Kriçhna, les vachères Baisent éperdument L'auguste amant.
Seins dressés, cuisses nues, Elles jettent aux nues, A la cime, au ravin, Ce chant divin :
« Ananga, dieu vorace Qui mords au cœur la race Des antiques Manûs, Déchire-nous !
» Tes flèches parfumées j r^^O^ ^^'''IJ^ ,
Dispersent les armées
(^Des héros qu'engendra L'astre Tchandra !
» Tu corromps, ô Dieu jeune, L'austérité du jeûne Par où les Maharçhis Sont aff'ranchis !
» Les vierges qu'ont surprises Tes chaleureuses brises Défaillent dans tes bras Des vils Çûdras ;
» Comme de belles tentes Sous le vent palpitantes S'enflent leurs jeunes seins De perles ceints;
li LE PARNASSE CONTEMPORAIN
» Et, l'œil clos d'une larme, Les épouses qu'alarme Un rêve hasardeux, Vont, deux à deux,
» Vers le bassin de marbre Endormi sous un arbre Oii les aras sifïleurs Mordent les fleurs,
» Et deux k deux couchées, Pâles, sur des jonchées Ue roses kadambas, Se parlent bas I »
Ainsi chante la foule Des vachères qui foule Et ravit de ses jeux Les pics neigeux.
A leurs voix, sous l'austère Figuier, le Solitaire Sent revivre son cœur Et dit : « Vainqueur
« Des Hackçhaças immondes, » Hari, dieu des trois Mondes, » Confonds les attentats » Des noirs Bhûtas! »
Mais en vain. Kâma verse Une langueur perverse Dans le sein palpitant Du pénitent,
CATULLR MENUES «W
Et toujours, sur le livre Auguste qui dtilivre, L'imago passera D'une Apçara
Demi-nue, en délire, Ouvrant, noir de collyre. Le loi us de ses yeux Fallacieux,
Et, selon la cadence De l'onduleuse danse Qui fait tinter sans fin L'anneau d'or fin,
Montrant sa gorge blonde Ou la cachant sous l'onde De ses cheveux épars De toutes parts!
Cependant, vers le faîte A la splendeur parfaite, Çmara suit son chemin, L'arc à la main !
Dans la pure lumière Où la Cause première Revôt le flamboiement Du diamant,
Parmi des harmonies Où les voix sont unies Des cygnes aux beaux cous Et des coucous,
64 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
L'arc sans miséricorde Fait crépiter sa corde Pareille au frisson clair D'un prompt éclair,
Et Lakçhmî que décore Le pur éclat encore De la vague de lait Qui la roulait.
Cédant à la mollesse De son désir, se laisse Tomber sur le genou Du noir Wiçhnù,
Et des pleurs de délice Mouillent le bleu calice De son œil immortel Ceint de bétel !
CATULLE MENDÈS.
CHARLES BAUDELAIRE 65
NOUVELLES FLEURS DU £\ÎAL
ÉPIGRAPHE POUR UN LIVRE
CONDAMNÉ
Lecteur paisible et bucolique, Sobre et naïf homme de bien, Jette ce livre saturnien, Orgiaque et mélancolique.
Si tu n'as fait ta rhétorique Chez Satan, le rusé doyen, Jette I tu n'y comprendrais rien, Ou tu me croirais hystérique.
Mais si, sans se laisser charmer.
Ton œil sait plonger dans les gouffres,
Lis-moi, pour apprendre à m'aimer;
Ame curieuse qui souffres Et vas cherchant ton paradis. Plains-moi I... sinon, je te maudis !
66 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
L'EXAMEN DE MINUIT
La pendule, sonnant minuit, Ironiquement nous engage A nous rappeler quel usage Nous fîmes du jour qui s'enfuit : — Aujourd'hui, date fatidique, Vendredi, treize, nous avons, Malgré tout ce que nous savons, Mené le train d'un hérétique ;
Nous avons blasphémé Jésus, Des Dieux le plus incontestable ! Gomme un parasite à la table De quelque monstrueux Grésus, Nous avons, pour plaire à la brute, Digne vassale des Démons, Insulté ce que nous aimons Et flatté ce qui nous rebute ;
Gontristé, servile bourreau. Le faible qu'à tort on méprise ; Salué l'énorme Bêtise, La Bêtise au front de taureau ; Baisé la stupide Matière Avec grande dévotion, Et de la putréfaction Béni la blafarde lumière ; '
CHARLES BAUDELAlllE 67
Enfin, nous avons, pour noyer Le vertige dans le délire. Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre, Dont la gloire est de déployer L'ivresse des choses funèbres, Bu sans soif et mangé sans faimî — Vite soufflons la lampe, afin De nous cacher dans les ténèbres!
MADRIGAL TRISTE
Que m'importe que tu sois sage? Sois belle ! et sois triste ! Les pleurs Ajoutent un charme au visage, Comme le fleuve au paysage ; L'orage rajeunit les fleurs.
Je t'aime surtout quand la joie S'enfuit de ton front terrassé ; Quand ton cœur dans l'horreur se noie ; Quand sur ton présent se déploie Le nuage aff'reux du passé.
68 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Je t'aime quand ton grand œil verse Une eau chaude comme le sang; Quand, malgré ma main qui te berce, Ton angoisse, trop lourde, perce Comme un râle d'agonisant.
J'aspire, volupté divine 1 Hymne profond, délicieux 1 Tous les sanglots de ta poitrine, Et crois que ton cœur s'illumine Des perles que versent tes yeux!
II
Je sais que ton cœur, qui regorge De vieux amours déracinés. Flamboie encor comme une forge, Et que tu couves sous ta gorge Uu peu de l'orgueil des damnés ;
Mais tant, ma chère, que tes rêves N'auront pas reflété l'Enfer, Et qu'en un cauchemar sans trêves. Songeant de poisons et de glaives, Éprise de poudre et de fer.
N'ouvrant à chacun qu'avec crainte, Déchiffrant le malheur partout, Te convulsant quand l'heure tinte. Tu n'auras pas senti l'étreinte De l'irrésistible Dégoût,
CHARLES BAUDELAIRE
Tu ne pourras, esclave reine Qui ne m'ai mes ([u'aviic eHroi, Dans l'horreur de la nuit malsaine Me dire, l'àmedecris pleine : « Je suis ton égale, ô mon Roi f »
A UNE MALABARAISE
Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
Est large à faire envie à la plus belle blanche;
A l'artiste pensif ton corps est doux et cher;
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.
Aux pays chauds et bleus où ton dieu t'a fait naître, Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître, De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs. De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs; Et, dès que le matin fait chanter les platanes, D'acheter au bazar ananas et bananes. Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus; Et quand descend le soir au manteau d'écarlate. Tu poses doucement ton corps sur une natte,
70 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
OÙ tes rêves flottants sont pleins de colibris, Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France, Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance. Et, confiant ta vie aux bras forts des marins. Faire de grands adieux à tes chers tamarins ? Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles. Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles, Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs, Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs, [1 te fallait glaner ton souper dans nos fanges Et vendre le parfum de tes charmes étranges, L'œil pensif, et suivant, dans les sales brouillards, Des cocotiers aimés les fantômes épars !
L'AVERTISSEUR
Tout homme digne de ce nom
A dans le cœur un Serpent jaune.
Installé comme sur un trône.
Qui, s'il dit : « Je veux ! » répond « : Non
Plonge tes yeux dans les yeux fixes
Des Satyresses ou des Nixes,
La Dent dit : « Pense à ton devoir ! »
CHARLES BAUDELAIRE 71
Fais des enfants, plante des arbres, Polis des vers, sculpte des arbres, La Dent dit : « Vivras-tu ce soir ? »
Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère, L'homme ne vit pas un moment Sans subir l'avertissement De l'insupportable Vipère.
HYMNE
A la très-chère, à la très-belle Qui remplit mon cœur de clarté, A l'ange, à l'idole immortelle. Salut en immortalité !
Elle se répand dans ma vie Comme un air imprégné de sel, Et dans mon âme inassouvie Verse le goût de l'éternel.
Sachet toujours frais qui parfume L'atmosphère d'un cher réduit, Encensoir oublié qui fume En secret à travers la nuit,
72 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Comment, amour incorruptible, T'exprimer avec vérité? Grain de musc qui gis, invisible, Au fond de mon éternité !
A la très-bonne, à la très-belle Qui fait ma joie et ma santé, A l'ange, à l'idole immortelle, Salut en immortalité !
LA VOIX
Mon berceau s'adossait à la bibliothèque,
Babel sombre, où roman, science, fabliau.
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J'étais haut comme un in-folio.
Deux Voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme,
Disait : « La Terre est un gâteau plein de douceur;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme).
Te faire un appétit d'une égale grosseur. »
Et l'autre : « Viens ! oh f viens voyager dans les rêves.
Au delà du possible, au delà du connu ! »
Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu,
Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie.
Je te répondis : « Oui! » douce Voix! C'est d'alors
Que date ce qu'on peut, hélas ! nommer ma plaie
Et ma fatalité. Derrière les décors
CHARLES BAUDELAIRE 73
De l'existence immense, au plus noir de l'abîme,
Je vois distinctement des monstres singuliers.
Et de ma clairvoyance extatique victime.
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J'aime si tendrement le désert et la mer;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer;
Que je prends très-souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous ;
Mais la Voix me console et dit : « Garde tes songes,
Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous ! »
LE REBELLE
Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle. Du mécréant saisit à plein poing les cheveux, Et dit, le secouant : « Tu connaîtras la règle! (Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux !
Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace. Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété. Pour que tu puisses faire, à Jésus, quand il passe. Un tapis triomphal avec ta charité.
Tel est l'Amour ! Avant que ton cœur ne se blase, A la gloire de Dieu rallume ton extase; C'est la Volupté vraie aux durables appas I »
74 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Et l'Ange, châtiant autant, ma foil qu'il aime, De ses poings de géant torture l'anathème ; Mais le damné répond toujours : « Je ne veux pas
LE JET D'EAU
Tes beaux yeux sont las, pauvre amante.
Reste longtemps, sans les rouvrir,
Dans cette pose nonchalante
Où t'a surprise le Plaisir.
Dans la cour le jet d'eau qui jase,
Et ne se tait ni nuit ni jour,
Entretient doucement l'extase
Oii ce soir m'a plongé l'amour.
La gerbe épanouie
En mille fleurs. Où Phœbé réjouie
Met ses couleurs. Tombe comme une pluie
De larges fleurs.
Ainsi ton âme, qu'incendie Le vif éclair des voluptés. S'élance, rapide et hardie. Vers les vastes cieux enchantés ; Puis elle s'épanche, mourante, En un flot de triste langueur, Qui, par une invisible pente. Descend jusqu'au fond de mon cœur.
CHARLES BAUDELAIHE 76
La gerbe épanouie
En mille fleurs. Où Phœbé réjouie
Met ses couleurs, Tombe comme une pluie
De larges pleurs.
0 toi que la nuit rend si belle,
Qu'il m'est doux, penché vers tes seins,
D'écouter la plainte éternelle
Qui sanglote dans les bassins !
Lune, eau sonore, nuit bénie,
Arbres qui frissonnez autour.
Votre pure mélancolie
Est le miroir de mon amour.
La gerbe épanouie
En mille fleurs. Où Phœbé réjouie
Met ses couleurs. Tombe comme une pluie
De larges pleurs.
LES YEUX DE BERTHE
Vous pouvez mépriser les yeux les plus célèbres, Beaux yeux de mon enfant, par où filtre et s'enfuit Je ne sais quoi de bon, de doux comme la Nuit ! Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes ténèbres
76 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Grands yeux de mon enfant, arcanes adorés, Vous ressemblez beaucoup à ces grottes magiques Où, derrière l'amas des ombres léthargiques. Scintillent vaguement des trésors ignorés.
Mon enfant a des yeux obscurs, profonds et vastes, Comme toi. Nuit immense, éclairés comme toi ! Leurs feux sont ces pensers d'Amour mêlés de Foi Qui pétillent au fond, voluptueux ou chastes.
LA RANÇON
L'homme a, pour payer sa rançon, Deux champs au tuf profond et riche, Qu'il faut qu'il remue et défriche Avec le fer de la raison ;
Pour obtenir la moindre rose. Pour extorquer quelques épis , Des pleurs salés de son front gris Sans cesse il faut qu'il les arrose.
CHARLES BAUDELAIRE 77
L'un est l'Art, et l'autre l'Amour. Pour rendre le Juge propice, Lorsque de la stricte justice Paraîtra le terrible jour,
Il faudra lui montrer des granges Pleines de moissons, et des fleurs Dont les formes et les couleurs Gagnent le suff'rage des anges.
BIEN LOIN D'ICI
C'est ici la case sacrée Où cette fille très-parée. Tranquille et toujours préparée,
D'une main éventant ses seins, Et son coude dans les coussins, Écoute pleurer les bassins ;
78 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
C'est la chambre de Dorothée.
— La brise et l'eau chantent au loin Leur chanson de sanglots heurtée Pour bercer cette enfant gâtée.
Du haut en bas, avec grand soin, Sa peau délicate est frottée D'huile odorante et de benjoin.
— Des fleurs se pâment dans un coin.
RECUEILLEMENT
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir; il descend ; le voici : Une atmosphère obscure enveloppe la'ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile, Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, Va cueillir des remords dans la fête servile. Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années, Sur les balcons du ciel, en robes surannées ; Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Soleil moribond s'endormir sous une arche. Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
CHARLES BAUDELAIRE 70
LE GOUFFRE
Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
— Hélas 1 tout est abîme, — action, désir, rêve, Parole 1 et sur mon poil qui tout droit se relève Mainte fois de la Peur je sens passer le vent.
En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève. Le silence, l'espace affreux et captivant... Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.
J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou. Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ; Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres.
Et mon esprit, toujours du vertige hanté, Jalouse du néant l'insensibilité.
— Ah 1 ne jamais sortir des Nombres et des Êtres!
LES PLAINTES D'UN ICARE
Les amants des prostituées Sont heureux, dispos et repus; Quant à moi, mes bras sont rompus Pour avoir étreint des nuées.
I
80 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
/
C'est grâce aux astres nonpareils. Qui tout au fond du ciel flamboient, Que mes yeux consumés ne voient Que des souvenirs de soleils.
En vain j'ai voulu de l'espace Trouver la fm et le milieu ; Sous je ne sais quel œil de feu Je sens mon aile qui se casse ;
Et brûlé par l'amour du beau, Je n'aurai pas l'honneur sublime De donner mon nom à l'abîme Qui me servira de tombeau.
CHARLES BAUDELAIRE.
» •
LÉON DIKltX 81
LAZARE
A la voix de Jésus Lazare s'éveilla. Livide, il se dressa debout dans les ténèbres; Il sortit tressaillant dans ses langes funèbres, Puis, tout droit devant lui, grave et seul s'en alla.
Seul et grave, il marcha depuis lors dans la ville, Comme cherchant quelqu'un qu'il ne retrouvait pas ; Et se heurtant partout, à chacun de ses pas, Aux choses de la vie, à la plèbe servile.
Sous son front reluisant de la pâleur des morts, Ses yeux ne dardaient pas d'éclairs ; et ses prunelles, Comme au ressouvenir des splendeurs éternelles. Semblaient ne pas pouvoir regarder au dehors.
Il allait, chancelant comme un enfant, lugubre Comme un fou. Devant lui la foule s'entr'ouvrait. Nul n'osant lui parler, au hasard il errait. Tel qu'un homme étouffant dans un air insalubre.
6
LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Ne comprenant plus rien au vil bourdonnement De la terre; abîmé dans son rêve indicible; Lui-même épouvanté de son secret terrible, Il venait et partait silencieusement.
Parfois, il frissonnait, comme pris de la fièvre ; Et comme pour parler, il étendait la main : Mais le mot inconnu du dernier lendemain. Un invisible doigt l'arrêtait sur sa lèvre.
Dans Béthanie, alors, partout, jeunes et vieux Eurent peur de cet homme ; il passait seul et grave ; Et le sang se figeait aux veines du plus brave, Devant la vague horreur qui nageait dans ses yeux.
Ah! Qui dira jamais ton étrange supplice, Revenant du sépulcre où tous étaient restés! Qui revivais encor ! traînant dans les cités Ton linceul à tes flancs serré comme un cilice.
Pâle ressuscité qu'avaient mordu les vers, Pouvais-tu te reprendre aux soucis de ce monde? 0 toi ! qui rapportais dans ta stupeur profonde, La science interdite à l'avide univers !
La mort eut-elle à peine au jour rendu sa proie, Dans l'ombre tu rentras, spectre mystérieux, Passant calme à travers les peuples furieux, Et ne connaissant plus leur douleur ni leur joie.
Dans ta seconde vie, insensible et muet, Tu ne laissas chez eux qu'un souvenir sans trace. As-tu subi deux fois l'étreinte qui terrasse. Pour regagner l'azur qui vers toi refluait?
LKON DIEUX W
— Oh I que de fois, à l'heure où l'ombre emplit l'espace. Loin des vivants, dressant sur le fond d'or du ciel Ta grande forme aux bras lovés vers l'Hternel; Appelant par son nom l'ange attardé qui passe ;
Que de fois l'on te vit dans les gazons épais. Seul et grave, rôder autour des cimetières. Enviant tous ces morts, (jui sous leurs lourdes pierres Un jour s'étaient couchés pour n'en sortir jamais !
LES FILAOS
Là-bas, au flanc d'un mont couronné par la brume, Entre deux noirs ravins roulant leurs frais échos. Sous l'ondulation de l'air chaud qui s'allume, Monte un bois toujours vert de sombres fdaos. Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables, Là-bas, dressant d'un jet ses troncs raides et roux. Cette étrange foret aux douleurs ineffables. Pousse un gémissement lugubre, immense, et doux. Là-bas, bien loin d'ici, dans l'épaisseur de l'ombre, D'un frisson nonchalant pris sans trêve, à jamais. Ces filaos songeurs, croisant leurs nefs sans nombre, Hérissent vers le ciel leurs flexibles sommets. Le vent frémit sans cesse à travers leurs branchages. Et prolonge en glissant sur leurs cheveux froissés. Pareil au bruit lointain de la mer sur les plages. Un chant grave et houleux dans les taillis bercés.
84 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Des profondeurs du bois, et rampant de la plaine,
Du matin jusqu'au soir, sans relâche, on entend
Dans la ramure frêle une sonore haleine.
Qui naît, monte, s'emplit, se déroule, et s'étend,
Sourde ou retentissante, et d'arcade en arcade.
Se perd vers les confins noyés de brouillards froids,
Comme le bruit lointain de la mer dans la rade
S'allongeant sous les nuits pleines de longs effrois.
Et par delà les troncs tendant leurs grêles branches,
Au revers de la gorge où pendent les mouffias,
L'on aperçoit au loin, semés de taches blanches,
Sous les nappes de feu qui pétillent en bas.
Les champs jaunes et verts descendant aux rivages;
Puis l'océan qui brille et monte vers le ciel.
Nulle rumeur humaine à ces hauteurs sauvages
N'arrive. Et ce soupir, ce murmure éternel,
Pareil au bruit lointain de la mer sur les côtes,
Épand seul le respect et l'horreur à la fois
Dans l'air religieux des solitudes hautes.
C'est ton âme qui souffre, ô forêt I C'est ta voix
Qui gémit tristement dans ces mornes savanes.
Et dans l'effarement de ton propre secret,
Exhalant ton arôme aux éthers diaphanes.
Sur l'homme, ou sur l'enfant vierge encor de regret.
Sur tous ses vils soucis, sur ses gaietés naïves.
Tu fais chanter ton rêve, ô bois I Et sur son front.
Pareil au bruit lointain de la mer sur les rives.
Roule ton froissement solennel et profond.
Bien des jours sont passés, et perdus dans l'abîme.
Où tombent tour à tour joie, espoir, et sanglot ;
Bien des foyers éteints qu'aucun vent ne ranime.
Gisent ensevelis dans nos cœurs, sous le flot
Sans pitié ni reflux de la cendre fatale ;
Depuis, qu'au vol joyeux de mes songes, j'errais.
LÉON DIËRX 8S
0 bois éolien ! sous ta voûte natale, Seul, écoutant au fond de tes sombres retraits, Pareille au bruit lointain de la mer sur les grèves, Ta respiration onduleuse et sans fin. Dans le sévère ennui de nos vanités brèves. Fatidiques chanteurs au douloureux destin, Vous épanchiez sur moi votre austère pensée ; Et tu versais en moi, fils craintif et pieux, Ta grande âme, ô nature I éternelle offensée ! Là-bas, bien loin d'ici, dans l'azur, près des eieux, Vousbruissez toujours au penchant des ravines; Et par delà les mers, du fond des jours passés, Vous m'emplissez encor de vos plaintes divines, Filaos chevelus, d'un souffle lent bercés ! Et plus haut que les cris des villes périssables, J'entends votre soupir immense et continu, Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables. Qui passe sur ma tête, et meurt dans l'inconnu î
LA NUIT DE JUIN
La nuit glisse à pas lents sous les feuillages lourds. Sur les nappes d'eau morte aux reficts métalliques, Ce soir traîne là-bas sa robe de velours. Et du riche encensoir des fleurs mélancoliques.
86 LE PARNASSE CONTEM POHA IN
Vers les massifs baignés d'une fine vapeur, Montent de chauds parfums dans l'air pris de torpeur. Avec l'obsession rhythmique de la houle, Tout chargés de vertige, ils passent, emportés Dans le morne soupir qui les berce et les roule. Les gazons bleus sont pleins de féeriques clartés ; Sur la forêt au loin pèse un sommeil étrange ; Chaque rameau s'incline et pend comme une frange ; Et l'on n'entend monter au ciel clair aucun bruit. Mais une âme dans l'air flotte sur toutes choses, Et cédant au désir sans fm qui la poursuit, D'elle-même s'essaie à ses métempsycoses. Elle palpite et tremble, et comme un papillon, A chaque instant, l'on voit passer dans un rayon Une forme inconnue et faite de lumière, Qui luit, s'évanouit , revient et disparaît. Des appels étouffés traversent la clairière Et meurent longuement comme meurt un regret. Une langueur morbide étreint partout les sèves; Tout repose immobile, et s'endort; mais les rêves. Qui dans l'illusion tournent désespérés, Voltigent par essaims sur les corps léthargiques , Et s'en vont bourdonnant par les bois, par les prés, Et rayant l'air du bout de leurs ailes magiques. — Droite, grande, le front hautain et rayonnant. Majestueuse ainsi qu'une reine, traînant Le somptueux manteau de ses cheveux sur l'herbe, Sous les arbres, là-bas, une femme à pas lents Glisse. Rigidement, comme une sombre gerbe, Sa robe en plis serrés tombe autour de ses flancs. Elle glisse, étendant la main sur les feuillages, Et tranquille poursuit, sans valets et sans pages, Son chemin tout jonché de fleurs et de parfums. Comme sort du satin une épaule charnue,
LÉON DIERX H7
La lune à l'horizon, hors des nuages bruns,
Languissamment se lève et monte large et nue.
Sa lueur filtre et joue à travers le treillis
Des feuilles; et par jets arrosant les taillis,
Caresse, en la sculptant clans sa beauté splendide.
Cette femme aux yeux noirs qui se tourne vers moi.
Enveloppée alors d'une auréole humide,
Elle approche à pas lents ; et plein d'un vague effroi,
Jesensdanscesgrandsyeux, dansccsgoufTressansllamme,
Avec de sourds sanglots sombrer toute mon âme.
Doucement sur mon cœur elle pose la main.
Son immobilité me fascine et m'obsède.
Et raidit tous mes nerfs d'un effort surhumain.
Moi qui ne sais rien d'elle, elle qui me possède,
Tous deux nous restons là spectres silencieux,
Et nous nous contemplons fixement dans les yeux.
DOLOROSA MATER
Quand le rêveur en proie aux douleurs qu'il active, Pour fuir l'homme et la vie, et lui-même à la fois. Rafraîchissant son âme au chant des cours d'eau vive, S'en va par les prés verts, par les monts, par les bois;
88 LE PARNASSE COiNTEMPORA IN
Refoulant dans son cœur la pensée ulcérée, Un suprême désir de néant et de paix, Profond comme la nuit, lent comme la marée, En lui monte et l'étreint de ses réseaux épais.
Il aspire d'un trait l'air de la solitude ; Il se couche dans l'herbe ainsi qu'en un cercueil, Et lève ses regards chargés de lassitude Vers le ciel où s'éteint l'éclair de son orgueil.
Il promène ses yeux lentement par l'espace, Errant des pics aigus aux cimes des forêts ; Suit l'oiseau dont le vol tranquille les dépasse. Et s'écrie, exhalant le flot de ses regrets :
— « 0 silence éternel I ô force aveugle et sourde ! Rocs noirs, prêtres géants de l'immobilité !
Rois sombres dont s'allonge au loin la masse lourde! Geôliers qu'implore en vain la vieille humanité I
« C'est un Serment fatal que le sang de nos veines ! Le cœur trop ardemment dans la poitrine bat. Haines, amours, désirs, rêves, passions vaines. Tout meurtris de la lutte et lassés du combat!
« Tout ce qui fait, hélas I la vie et son supplice, Nature, absorbe-le dans ton sommeil divin! Que ta sérénité souveraine m'emplisse! Abîme-moi, Nature insensible, en ton sein! »
— Ainsi, laissant couler sa dernière amertume, Il git les bras en croix, dans l'herbe enseveli. Gomme un blessé perdant tout son sang, s'accoutume A la mort qui déjà le roule dans l'oubli.
LÉON DIEKX
Telle qu'un fol essaim d'invisibles phalènes, Son âme en voltigeant s'éparpille dans l'air, Plane sur les coteaux, et descend dans les plaines, Plonge dans l'ombre, et glisse avec le rayon clair.
Elle est rocher, foret, torrent, fleur et nuage. Tout à la fois vapeur, parfum, bruit, mouvement, Frémissement confus, bloc muet et sauvage; Elle est fondue en toi, Cybèle, entièrement.
Mais partout elle voit la vie universelle
Affluer, tressaillir sous la forme; elle entend
Sous l'ombre, ou sous la flamme auguste qui ruisselle,
Le soupir éternel du globe palpitant.
Un arôme puissant dans les foins verts circule; Son corps nage au milieu d'une molle clarté. Dans la brume embaumée, et dans le crépuscule, Vers l'astre qui l'attire il se sent emporté.
La nuit vient, allumant les sphères innombrables. 11 sent rouler la terre; et vers le sourd destin, Il l'entend par dessus nos clameurs misérables, Elle-même pousser un hurlement sans fin.
Qui s'élève, grandit, et monte, et tourbillonne. Fait de chants, de sanglots, et d'appels incertains, Et dans l'abîme où l'œil des vieux soleils rayonne, Se môle aux grandes voix des univers lointains.
Ces mondes suspendus de tout temps dans le vide, Il les voit tournoyer, il les entend gémir ; Il vit de leur pensée, et sur son front livide. Sent le mortel frisson de l'infini courir.
91) LK PARXASSli CONTEMPUIIAIN
Il se lève, enivré d'un vertige effroyable Sous cette angoisse immense, et sous la vision De la vie infligée, ardente, impitoyable, A l'amas effaré des corps en fusion.
— Fausse silencieuse! 0 nature! — ô vivante! Malheur à qui surprend ta grande âme ; éperdu, Vers la ville il rapporte et garde l'épouvante Du soupir formidable en ton sein entendu !
SOIR D'OCTOBRE
Un long frisson descend des coteaux aux vallées. Des coteaux et des bois, dans la plaine et les champs, Le frisson de la nuit passe vers les allées. — Oh ! l'angelus du soir dans les soleils couchants! Sous une haleine froide au loin meurent les chants, Les rires et les chants dans les brumes épaisses. Dans la brume qui monte ondule un souffle lent; Un souffle lent répand ses dernières caresses. Sa caresse attristée au fond du bois tremblant; Les bois tremblent; la feuille en flocon sec tournoie. Tournoie et tombe au bord des sentiers désertés. Sur la route déserte un brouillard qui la noie. Un brouillard jaune étend ses blafardes clartés ; Vers l'occident blafard traîne une rose trace. Et les bleus horizons roulent comme des flots, Roulent comme une mer dont le flot nous embrasse, P^ous enlace, et remplit la gorge de sanglots.
LÉON DIERX 91
Plein du pressentiment des saisons pluviales,
Le premier vent d'octobre épanclie ses adieux,
Ses adieux frémissants sous les feuillages pâles,
Nostalgiques enfants des soleils radieux.
Les jours frileux et courts arrivent. — C'est l'nutomno î
— Gomme elle vibre en nous la cloche qui bourdonne ! L'automne avec la pluie et les neiges, demain Versera les regrets et l'ennui monotone;
Le monotone ennui de vivre est en chemin ! Plus de joyeux appels sous les voûtes ombreuses; Plus d'hymnes à l'aurore, et de voix dans le soir Peuplant l'air embaumé de chansons amoureuses! Voici l'automne 1 — Adieu, le splendide encensoir Des prés en fleurs fumant dans le chaud crépuscule. Dans Tordu crépuscule, adieu, les yeux baissés. Les couples chuchottants dont le cœur bat et brûle, Qui vont, la joue en feu-, les bras entrelacés, Les bras entrelacés quand le soleil décline.
— La cloche lentement tinte sur la colline. Adieu, la ronde ardente, et les rires d'enfants, Et les vierges, le long du sentier qui chemine. Rêvant d'amour tout bas sous les cieux étouffants !
— Ame de l'homme, écoute en frissonnant comme elle, L'âme immense du monde autour de toi frémir ! Ensemble frémissez d'une douleur jumelle.
Vois les pâles reflets des bois qui vont jaunir ; Savoure leur tristesse, et leurs senteurs dernières, Les dernières senteurs de l'été disparu,
— Et le son de la cloche au milieu des chaumières ! — L'été meurt; son soupir glisse dans les lisières. Sous le dôme éclairci des chênes a couru
Leur râle entrechoquant les ramures livides.
Elle est flétrie aussi ta riche floraison,
L'orgueil de ta jeunesse I Et bien des nids sont vides.
92 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Ame humaine, où chantaient dans ta jeune saison,
Les désirs gazouillants de tes aurores brèves.
Ame crédule I Ecoute en toi frémir encor,
Avec ces tintements douloureux et sans trêves.
Frémir depuis longtemps l'automne dans tes rêves,
Dans tes rêves ternis dès leur premier essor.
Tandis que l'homme va, le front bas, toi, son âme.
Ecoute le passé qui gémit dans les bois.
Ecoute, écoute en toi, sous leur cendre, et sans flamme,
Tous tes chers souvenirs tressaillir à la fois.
Avec le glas mourant de la cloche lointaine !
Une autre maintenant lui répond à voix pleine.
Ecoute à travers l'ombre, entends avec langueur
Ces cloches tristement qui sonnent dans la plaine,
Qui vibrent tristement, longuement dans le cœur î
LES YEUX DE NYSSIA
Je suivis dans le bois l'enfant aux cils soyeux. Non loin d'un petit lac dormant nous nous assîmes ; Tout se taisait dans l'herbe et sous les hautes cimes ; Nyssia regardait le lac silencieux, Moi, le fond de ses yeux.
LÉON DIERX ^ »3
— « Sources claires des bois I dit Nyssia; fontaines. Ou le regard profond sous l'onde va plongeant ! Tranquillité du ciel sous la moire d'argent, Où tremblent des roseaux les luisantes antennes, Et les branches lointaines! »
— Je disais : • Larges yeux de la femme I ô clartés, Où l'amour entrevoit un ciel insaisissable! 0 regards, qui roulez aux bords des cils un sablo Fait de nacre, d'azur et d'or! Sérénités Des yeux diamantésî »
— Nyssia dit : « Là-bas, ce bassin solitaire Qui dort ainsi sans ride au fond du bois, vraiment, Semble avoir la puissance étrange de l'aimant. Autour de lui, regarde, un brouillard délétère Plane comme un mystère. »
— Je répondis : « Tes yeux, Nyssia, tes yeux clairs. Ces yeux que mon soupir sans les troubler traverse. Fascinent par l'attrait de leur langueur perverse. Un magique pouvoir aiguise leurs éclairs Qui filtrent dans mes chairs. »
— a Vois, disait Nyssia, l'étonnante apparence Qu'ont les plantes sous l'eau, les plantes et les fleurs. Comme tout se revêt de féeriques couleurs I Sous ce lac enchanté je sens qu'une attirance Vit dans sa transparence. »
94 LE FAKNASSE CONTEMPORAIN
— a Dans tes yeux, lui disais-je, ô Nyssia 1 je vois Tous mes rêves, tous mes pensers, toutes mes peines. Rien qu'à les voir, mon sang se tarit dans mes veines. Souriants sous la nacre, au fond de tes yeux froids Ils vivent, je le crois. »
— « Suis sur tous ces reflets, suis la molle paresse D'une flamme émoussée au fond d'un ciel plus doux. Ces images de paix qui s'allongent vers nous, Les sens-tu nous verser l'ineffable tendresse De l'eau qui les caresse'^ »
— « Nyssia, dans tes yeux je contemple, charmé, Tous mes désirs nageant vers un azur plus tendre. Tu regardes là-bas, Nyssia, sans m 'entendre; Mais mon âme revoit son fantôme pâmé Dans tes yeux enfermé. »
— Et pourtant, comme autour du bassin, me dit-elle. Tout est morne ! Partout, vois, sur cette eau qui dort Les arbres amaigris se penchent ; tout est mort. On dirait sur la rive une noire dentelle; Cette source est mortelle. »
— i Prunelles, chers écrins aux limpides cristaux, Quand la frange de jais de vos grands cils s'abaisse. Et sur la joue au loin projette une ombre épaisse, Je crois voir se fermer sur des eldorados De funèbres rideaux. »
#
LÉON DIERX A> \>ti
— « Dans CCS pâles gazons où périt toute chose, Tandis que leurs reflots restent verts sous les eaux, Vois ces tertres, cachant le long des noirs roseaux, Gomme l'ancien secret d'une métempsycose. Là, sais-tu qui repose? »
— « Autour de ta paupière, à l'ombre de tes cils Dont les reflets charmants, derrière tes yeux calmes. Caressent mes désirs comme de douces palmes, Ahl pour s'être enivrés de philtres trop subtils, Des rêves dorment-ils ? »
— « Les nymphes de ce bois sont dans l'herbe enterrées. Les nymphes dont encor palpite le reflet, S'éternisant sous l'eau dans sa blancheur de lait, Gomme celui des fleurs qu'elles ont admirées. Par un charme attirées. »
— « Sous l'éternel éclat de tes grands yeux polis, Mille rêves pareils au mien, mille pensées Reluisent. Je crois voir les flammes renversées Des amours que les bords de ces yeux sous leurs plis Roulent ensevelis. »
— « Lentement ces reflets ont tari toute sève; Et tout revit sous l'eau si tout meurt sur les bords. Ges images ont pris la vie à tous les corps, Arbres, nymphes, et fleurs, qui penchés sur la grève Ont contemplé leur rêve. »
LE PARNASSE CONTEMPO RAliN
— « Nyssia, que me fait ce lac mystérieux Dont tu parles? vers moi tourne enfin tes prunelles ! Je sens que tout mon être absorbé passe en elles, Et que mon âme entière a plongé sous les cieux, Nyssia, de tes yeux. »
Et Nyssia sourit : « Vis ou meurs, que m'importe ! Dit-elle; maintenant que tressaille à son tour Dans mes yeux l'immortel reflet de ton amour. Oui, c'est vraiment ton âme, au fond de cette eau morte. Ton âme, que j'emporte ! »
#
Et l'eau se referma sur elle; un souffle erra Longtemps au bord du lac, le souffle de son rire. Et moi, je vois au fond mon reflet qui m'attire, Et qui, lorsque ma vie à la fin s'éteindra. Sous l'eau me survivra.
LEON DIERX.
SULLY PRUDHOMME 07
LE DOUTE
SONNET
La blanche Vérité dort au fond d'un grand puits. Plus d'un fuit cot abimo ou n'y prend jamais garde ; Moi, par un sombre amour, tout seul je m'y hasarde, J'y descends à travers la plus noire des nu il s.
Et j'entraîne le câble aussi loin que je puis ; Or je l'ai déroulé jusqu'au bout, je regarde, ' Et, les bras étendus, la prunelle hagarde, J'oscille sans rien voir ni rencontrer d'appuis.
Elle est là cependant, je l'entends qui respire, Mais, pendule éternel que sa présence attire, Je passe et je repasse et làte l'ombre en vain.
Ne pourrai-je allonger cette corde flottante. Ou remonter au jour dont" la gaîté me tente, Et dois-je dans l'horreur me balancer sans fin?
LE PARNASSE CONTEMPORAIN
LA GRANDE ALLEE
C'est une grande allée à deux rangs de tilleuls. Les enfants, en plein jour, n'osent y marcher seuls,
Tant elle est haute, large et sombre. Il y fait froid l'été presque autant que l'hiver ; On ne sait quel sommeil en appesantit l'air
Ni quel deuil en épaissit l'ombre.
Les tilleuls sont anciens; leurs feuillages pendants Font muraille au dehors et font voûte au dedans.
Taillés selon leurs vieilles formes. L'écorce en noirs lambeaux quitte leurs troncs fendus ; Ils ressemblent, les bras l'un vers l'autre tendus,
A des candélabres énormes ;
Mais en haut feuille à feuille ils composent leur nuit; Par les jours de soleil pas un caillou ne luit
Dans le sable dur de l'allée, Et par les jours de pluie h peine l'on entend Le dôme vert bruire et, d'instant en instant,
Tomber une goutte isolée.
Tout au fond, dans un temple en treillis dont le bois, Par la mousse pourri, plie et rompt sous le poids
De la vigne vierge et du lierre. Un Amour malin rit, et de son doigt cassé Désigne encore au loin les cœurs du temps passé
Qu'ont meurtris ses flèches de pierre.
s ULLY PRUDIIOMME W
A toute heure on sent là les mystères du soir : Autour de la statue impassible on croit voir
Deux à deux voltiger des flammes; L'esprit du souvenir pleure en paix dans ces lieux, C'est là que malgré l'âge et les derniers adieux
Se donnent rendez-vous les âmes,
Les âmes de tous ceux qui se sont aimés là, De tous ceux qu'en avril le dieu jeune appela
Sous les roses de sa tonnelle; Et sans cesse vers lui montent ces pauvres morts, Us viennent, n'ayant plus de lèvres comme alors,
S'unir sur sa bouche éternelle.
LES ECURIES D'AUGIAS
I
POEME
Augias, roi d'Élis, avait trois mille bœufs. Plein d'aise en les voyant il chérissait en eux Le bien qu'avaient accru ses longs jours économes. Mais le Destin jaloux en veut au bien des hommes : Les murs où s'-abritait le mugissant bétail, Désertés, n'étaient plus qu'un vaste épouvantail. Car des ruisseaux vaseux de la vieille écurie Surgissait une blême et terrible Furie :
100 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
La peste ! Et la campagne était lugubre à voir ; Plus de sillons, partout le gazon sec et noir Sous un rayonnement qui semblait immobile. Les pâtres ayant fui vers l'ombre de la ville, On voyait çà et là des bœufs maigres errer. Apollon cependant, glorieux d'éclairer, Mais l'âme indifférente aux choses qu'il éclaire, Dardait ses longs traits d'or sans bonté ni colère.
Le roi, dans son palais enfermé tout le jour,
Laissait gronder le peuple et s'étourdir la cour,
Et, pendant que ses fils, beaux et fiers de leur âge,
Présomptueux, traitant la mort avec outrage,
Se gorgeaient à grand bruit de viande et de boisson
Et dévoraient d'un coup la dernière moisson,
Inutile témoin du mal qui l'environne.
Il pesait tristement ses trésors, la couronne
Qui ne conserve pas ce qu'un fléau détruit,
Et l'or qui n'est plus rien quand la terre est sans fruit.
Ainsi se lamentait sa vieillesse frustrée.
Quand il apprit qu'Alcide explorait la contrée.
Il l'envoya quérir et lui dit son malheur :
«t Vois les maux que nous font la peste et la chaleur,
" Le soc abandonné par des mains misérables,
» L'air infect et la mort. Lave donc mes étables,
» Et je t'offre une part de mon bien le plus cher,
" Un dixième des bœufs. » Le fils de Jupiter,
Trois fois grand par le cœur, la force et la stature,
Sourit au seul penser d'une utile aventure ;
Mais comme il voyait là les nombreux fils du roi :
« Le péril tout entier ne sera pas pour moi,
" Je n'ai droit qu'à mon lot, jeunes gens, et m'étonne
» Que le reste n'en soit réclamé de personne. »
SULLY PRUDHOMMB 101
— « Moi, dit Crès, je suis brave à dompter les chevaux. « Seul je confie un char à des couples nouveaux
» Que le fouet exaspère et qu'une ombre effarouche.
» Nul ne sait d'une main plus légère à la bouche
» Contenir à la fois l'ardeur et l'exciter,
» En côtoyant la borne à propos l'éviter,
» Et faire bien tourner quatre étalons ensemble.
1) J'aime un ferme terrain qui résonne et qui tremble,
•) Et je n'irai jamais, au prix de trois cents boeufs,
» M'embarrasser les pieds dans ce fumier bourbeux. »
— « Phémios dit : « Je reste et ne suis point un lâche, » Mais je n'ai pas le cœur à cette indigne tâche.
•) Les chiens tumultueux au plus profond des bois, •> Sur la piste allongés hurlant tous à la fois, » La trompe, l'arc vibrant, le poil où le sang coule, » Le sanglier lancé comme un rocher qui roule, ') C'est mon plaisir ! Il vaut un périlleux labeur ; ') Souvent l'énorme bote, et je n'ai pas eu peur, •• M'a fait, en s'acculant, sentir ses crocs d'ivoire. 1) Qu'un autre à se salir triomphe, j'ai ma gloire. »
— Alors Mégas : « Hercule, apprends-moi qui je crains. » D'un lutteur colossal je fais crier les reins ;
» Mes bras en le serrant d'une immobile étreinte » L'étouffent, et sa chair garde ma forte empreinte ; » Je cours, je lance un disque aussi loin que je veux, » J'excelle au pugilat, je suis le roi des jeux ;
> Mais depuis quand fait-on d'une étable un gymnase? )
— « Pétrir la grasse argile, y façonner un vase
') Dont la rondeur soit ample et le profil heureux ;
> Ménager avec art les reliefs et les creux ;
« Alentour enchaîner des nymphes par les danses, » Et courber savamment la spirale des anses ; » Je ne sais rien de plus, je ne veux rien de plus ; » Les exploits me sont vains et les biens superflus.
102 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
» J'aime. » Philée ainsi parla le quatrième :
— « Qui n'ose pas lutter avec le dégoût même
» Connaît encor la crainte et n'est pas vraiment fort,
» Dit Hercule ; pour moi, j'affronterai la mort,
» Qu'on la nomme lion ou qu'on la nomme peste.
» Chasseur, lutteur, restez ; dompteur de chevaux, reste ;
» Et toi surtout demeure, ami des beaux contours,
') Enfant qu'un peu de glaise amuse, aime toujours ;
» Dans le temps de rapine et de meurtre où nous sommes,
» Il en faut comme toi pour adoucir les hommes,
» J'irai seul. » Il partit, et le long du chemin
Le peuple saluait l'aventurier divin.
Les étables dormaient dans l'imposant silence
Des choses que la mort détruit sans violence.
Et calmes poursuivaient au jour leur œuvre impur.
Tel un corps de Titan qui pourrit sous l'azur.
Hercule mesurant à sa vigueur la peine
Espérait en finir sur l'heure et d'une haleine :
La porte était fermée, il en tord les vieux fers
Et dans le noir cloaque entre comme aux enfers.
Aussitôt l'araignée en son gîte surprise
Se sauve en l'aveuglant de son écharpe grise ;
Il descend jusqu'aux reins dans un marais profond
Et se heurte la tête aux débris du plafond ;
L'air plein d'acres odeurs le suffoque et l'oppresse ;
Des taureaux morts croupis dans une ordure épaisse
Encombrent le chemin l'un sur l'autre couchés ;
Des reptiles luisants glissent effarouchés ;
Il sent sous ses talons fuir des vivants funèbres,
Et la chauve-souris, prêtresse des ténèbres.
Sous le toit en criant trace de noirs éclairs ;
Les mouches au vol lourd qui rôdent sur les chairs
SULLY PRUDHOMMB 103
Font luire et palpiter l'or douteux de leurs ailes.
— Les horreurs de ce lieu lui devenaient mortelles. . Il chancela bientôt, et ses puissants poumons,
Faits à l'air pur et sain des forêts et des monts. Se gonflaient, réclamant cet air avec des râles. Et ses tempes battaient, ses lèvres étaient pâles.
— « Je veux sortir d'ici ! » Mais il se sentit choir Et connut ce que c'est que de ne pas pouvoir
Quand on a dit : je veux. — « Il faut bien que je sorte, Je ne peux pas mourir... » Et jusques à la porte, Par un effort suprême, il parvint à tâtons :
— « Air sacré, jour sacré, lorsque nous vous goûtons, » Nous ignorons, dit-il, quels bienfaiteurs vous êtes,
» Gaîté des vagabonds et force des athlètes ! »
Il se leva. Non loin, comme il allait errant.
Il vit l'Alphée, un fleuve au rapide courant.
« Tu m'es, fleuve propice, envoyé par mon père !
•) Ces étables m'ont fait reculer, mais j'espère
» Avec tes flots les vaincre en te prêtant mon bras ;
» Viens, je vais t'y conduire et tu les balaîras. »
Il n'emprunta d'outils qu'à la forêt prochaine. Avec un pieu taillé dans le plus dur d'un chêne Dont le tronc dégrossi lui servait de maillet, Comme un grand ciseleur le héros travaillait. Sous la braise du ciel et les pieds dans la terre, Il travaillait sans plainte, ouvrier solitaire. Jusqu'à l'heure où trahi, du jour^mais non lasse, 11 dormait sous la lune au revers du fossé. Enfin dans la profonde et large déchirure L'onde précipitée accourt, bondit, murmure, Sur l'élable se rue et, grossissant toujours. En fait sonner les toits de ses battements sourds ;
104 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Les piliers sont rompus, et, pêle-mêle, en foule, Taureaux, serpents, fumiers, soulevés par la houle. Débouchent en formant de monstrueux îlots. Alcide les reçoit debout parmi les flots ; De l'épaule, du dos, des mains et de la tête. Accélérant leur fuite, il aide la tempête. Bientôt l'eau sans effort lèche les noirs pavés Et les laisse en passant derrière elle lavés.
Alors comme un vainqueur dans la ville en alarmes Court annoncer la paix, tout en sang sous les armes. Il ne secoua pas sa fange, et sans délais Suivi du peuple en fête alla droit au palais. Ses cheveux dégouttaient sur son front et ses joues, Et dans sa joie, Alcide enveloppé de boues Ressemblait, non moins beau mais plus terrible encor, A l'ébauche d'un dieu de marbre noir et d'or.* Il parut; la hauteur de ses regards farouches Déconcerta le rire éveillé sur les bouches, Car les fils d'Augias, de sa gloire envieux, Raillant son front souillé, rencontrèrent ses yeux. Et le regard suffit au châtiment du rire.
— « Tu seras, dit le roi, célébré par la lyre. » Le sublime ouvrier lui demanda son prix.
Trois cents bœufs. Augias, d'un air simple et surpris :
— « Je n'en dois pas trois cents. » — « Par les dieux je l'atteste î '
— « De mes trois mille bœufs c'est plus qu'il ne me reste. »
— « L'injustice m'émeut plus que la perte, ô roi I »
— c( Ce que tu viens de faire était un jeu pour toi. »
— « Un jeu î dispute-moi mon lucre et non ma gloire !
— « Qu'avais-je donc promis? » — « Si j'ai bonne mémoire,
« Un dixième des bœufs..» — « Mais lesquels? » — « Ceux d'alors. »
— «Ceux d'aujourd'hui.» — « Tu mens 1» — «Paye-toi sur les morts I »
SULLY PRUDHOMME lOK
Le lils (le Jupiter n'y put tenir : « Ah ! fourbe.
• Je laverai du moins dans ton sang cette bourbe ;
» Et vous tous qui raillez mes labeurs bienfaisants,
» 0 lutteur, j'étouffais des lions à seize ans ;
» Dompteur lier de courber les fronts de qualrc bêtes,
» Moi j'ai réduit une hydre aux innombrables têtes ;
» Coureur, j'ai mieux que toi précipité mes pas,
» La biche aux pieds d'airain ne me fatiguait pas ;
» Chasseur, sans le secours de la flèche volanle
» J'ai pris au poil du cou le monstre d'Erymanthe,
» Et, n'eussé-je purgé ni les monts ni les bois,
» Je me croirai meilleur que vous tous à la fois,
» Si, sur votre parole, au plus ignoble ouvrage
» J'ai pour le bien d'un peuple exercé mon courage. »
Il dit, et saisissant de son poing souverain
Par l'un des quatre pieds le lourd trône d'airain.
Le lança tournoyant comme un caillou de fronde
Sur le traître et ses fils ; et justicier du monde.
Couronna le plus jeune, épris de l'art sacré,
Parce qu'au lieu de rire, il avait admiré.
Il sortit du palais, rouge et plein de colère,
En criant : « Je suis las des peines sans salaire ! »
Et les femmes en foule avec des linges blancs
Essuyaient le limon qui coulait de ses flancs.
Les enfants s'attachaient à sa cuisse robuste,
Et les hommes serraient sa main puissante et juste.
SULLY PUUDUOMMK
106 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
FLEURS DU CHEMIN
J'obéis aux vouloirs d'une fille aux yeux pers.
En regardant ses yeux, je pense aux mers profondes
Dont l'abîme inconnu désespère les sondes :
Si je veux lire au fond de ses yeux, je m'y perds.
Qui jamais résoudra le bizarre problème De son cœur?... Est-ce moi, qui ne m'explique rien Quand je veux essayer de voir clair dans le mien, Et qui reste une étrange énigme pour moi-même !
Sa mère était la fleur des belles d'Ouessant, Où naufragea son père, un pêcheur de Guérande... Leur fille vint en mer. — Sa bouche est un peu grande, Mais j'en admire mieux son rire éblouissant.
J'ai trouvé ce bonheur dans ma vie à mi-côte. — Si d'autres voyageurs avant moi sont^venus. Je n'en veux rien savoir : ils me sont inconnus... Je bénis la maîtresse où je suis l'heureux hôte.
Curieux de la Cause, inquiet du Pourquoi, J'ai battu le chemin des sèches théories; Je m'en vais aujourd'hui par les routes fleuries (Un sentier de printemps reverdit devant moi) ;
ANDRÉ LEMOYNE 107
Et j'aime à contempler les riches paysages Merveilleux en peinture au fond des lacs dormants, Sans rider le miroir de leurs bouquets charmants, Sans remuer les eaux pour briser les images.
D'une fille aux yeux pers je fais la volonté ; Je fais sa volonté, folâtre ou sérieuse. — On m'a dit que j'aimais une grande oublieuse... Qu'importe, si ma vie est un rêve enchanté?
Je sais que plus d'un cœur est comme un palimpseste Où le texte latin, croisant les mots hébreux, N'offre aux plus érudits qu'un sens fort ténébreux... Bienheureux qui retrouve un nom d'amour qui reste !
BAIGNEUSE
Si je suis reine au bal dans ma robe traînante. Noyant mon petit pied dans un flot de velours; Je suis belle en sortant de mes grands cerceaux lourds. Je n'ai rien à gagner dans leur prison gênante.
Voyant mes cheveux d'or ondoyer sur mes reins, La Vénus à la conque aurait pâli d'envie. Comme elle, sur les eaux, tritons et dieux marins, Tout frémissants d'amour, longtemps m'auraient suivie.
Ingres n'a pas trouvé de plus riche dessin. Quel merveilleux accord dans la grâce des lignes! Ni taches, ni rousseurs... Pas de vulgaires signes Jurant sur les tons purs de l'épaule ou du sein.
108 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Ma bouche est un écrin meublé de perles fines.
J'ai de grands yeux plus doux que la fleur d'un bluet.
Pour me faire si blanche avec ce corps fluet,
Ma mère au fond d'un rêve a dû voir des hermines.
Que n'étais-je à la cour de France au temps jadis! Quels sonnets m'eût chantés la Pléiade charmée ! Sous le ciel d'Italie, aux jours de Léon Dix, Le divin Sanzio m'eût peinte et m'eût aimée.
Depuis longtemps déjà vous avez les yeux clos (Hélas ! comme à regret je fleuris la dernière), Diane de Poitiers, la belle Feronnière, Et Marion Delorme, et Ninon de Lenclos!
Ah ! dans l'ordre des temps quelles métamorphoses ! Les poètes sont morts... les amours sont grossiers... Adieu le gentilhomme ! — Il faut plaire aux boursiers, Gros phalènes ventrus se vautrant sur les roses.
LA VEUVE I
Le sourire est en fleur sur les lèvres des belles Dans la saison d'avril et des robes nouvelles. — Salut, ô rubans clairs, guimpes et cols brodés, Bonnets aériens !... toute la panoplie Révélant le bon goût d'une femme accomplie Traîne sur les fauteuils. — Les tiroirs sont vidés.
ANDRÉ LEMOYNE 109
C'est la fin d'un grand deuil. — La veuve blanche et rose
Travaille avec lenteur à sa métamorphose. —
Elle est toute rêveuse en se déshabillant.
Un vague souvenir de ses douleurs passées
Mêle un papillon noir à ses riches pensées,
Essaim de pourpre et d'or qui va s'éparpillant :
« Je puis donc reléguer dans le fond d'une armoire
Ce long châle funèbre et cette robe noire
Qui me gêne le cœur depuis quatorze mois.
Si le deuil est le fard des blondes, je suis brune,..
Les veuves d'aujourd'hui, j'en connais... mais pas une
Ayant porté si jeune une aussi lourde croix.
» Ah ! j'aurais préféré la haire et le ciliée Aux lois de l'étiquette, à l'irritant supplice D'endosser tous les jours l'austère mérinos. Dire que j'ai porté des gants de filoselle ! Que j'avais de faux airs de vieille demoiselle Dont la chair historique a séché sur les osl
» Non, jamais Velléda, la prêtresse des Gaules, N'a dû voir ruisseler sur ses blanches épaules Sa grande chevelure à flots plus abondants ; — Et, sans trop me flatter, j'ai vraiment peine à croire Que mon piano d'Érard ait un clavier d'ivoire D'un ordre aussi parfait que mes trente-deux dents.
» Quand je songe au défunt, c'était un galant homme Un peu mùr, un peu chauve, érudit, mais en somme Offrant à l'analyse un type assez banal ; Un de ces beaux diseurs précieux et vulgaires Écoutant leur parole, et ne se doutant guères Qu'ils n'ont jamais pensé plus haut que leur journal.
110 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
» Ma première jeunesse était mésalliée,
Et j'ai dû vivre ainsi qu'une fleur repliée... —
Je crois, en vérité, que dix-neuf fois sur vingt,
Faire choix d'un mari dans un siècle de prose,
C'est vouloir essayer d'un piètre virtuose
Dont le doigt lourd profane un instrument divin.
» Aussi facilement qu'un chapitre d'histoire,
Son image aux deux tiers s'en va de ma mémoire :
C'est une vague estompe, un pastel affaibli ;
Et je retrouve à peine au fond de ma pensée
Un relief indécis de médaille effacée,
Un profil incertain qui se perd dans l'oubli.
» Sa demeure dernière est au Père-Lachaise, Sous le sable peigné d'un parterre à l'anglaise. J'y fais planter des fleurs d'un pays inconnu. L'hiver comme l'été son boulingrin verdoie. Le sophora pleureur du Japon s'y déploie... Enfin, c'est un des morts les mieux entretenus.
II
» Du vêtement lugubre où j'étais enfermée.
Par un rayon d'avril je sors toute charmée :
Je romps ma chrysalide aux souffles du printemps.
J'ai le sang plus léger que du sang d'hirondelle.
J'aimerais à pouvoir m'envoler d'un coup d'aile
Dans l'éther bleu... Mon âme a la couleur du temps.
» Mes robes de satin, de soie et de barége Ont l'aspect de brouillards, de tourbillons de neige : Le tissu, merveilleux de richesse et d'ampleur, Les tulles bouillonnes et les flots de malines Donnent un vrai lyrisme aux grâces féminines : La femme est à la fois papillon, femme et fleur.
ANDRÉ LEMOYNE Ul
» Mon corsage est une œuvre exquise d'élégance. — Des jupes à longs plis j'aime l'extravagance. (La traîne exigerait peut-être un négrillon.) Nosgrands cerceaux nous font marcher comme des reines, A pas lents et rhytlimés. — Autrefois leurs marraines N'habillèrent pas mieux Peau-d'Ane et Cendrillon.
» A dater d'aujourd'hui je recommence à vivre. L'air pur, le grand soleil, les roses, tout m'enivre. Le chant des rossignols monte au ciel réjoui. fl est juste qu'enfin mon pauvre cœur renaisse. Il me faut, pour charmer ma seconde jeunesse, Un amour de vingt ans tout frais épanoui.
» Je veux aimer. — J'ai soif des sources ignorées. Et me souviens parfois des biches altérées Soupirant, au désert de l'Ancien Testament, Après le miroir bleu des limpides fontaines Qui, sous les tamarins des oasis lointaines, Entre les fleurs des eaux dorment si clairement ! «
MATIN D'OCTOBRE
Le soleil s'est levé rouge comme une sorbe Sur un étang des bois : — il arrondit son orbe Dans le ciel embrumé comme un astre qui dort ; Mais le voilà qui monte en éclairant la brume. Et le premier rayon qui brusquement s'allume A toute la forêt donne des f-uilles d'or.
J!2 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Et sur les verts tapis de la grande clairière,
Ferme dans ses sabots, marche en pleine lumière
Une petite fille (elle a sept ou huit ans).
Avec un brin d'osier menant sa vache rousse,
Elle connaît déjà l'herbe fine qui pousse
Vive et drue à l'automne au bord frais des étangs.
Oubliant de brouter, parfois la grosse bête, L'herbe aux dents, réfléchit et détourne la tête, Et ses grands yeux naïfs rayonnants de bonté Ont comme des lueurs d'intelligence humaine : Elle aime à regarder cette enfant qui la mène, Belle petite brune ignorant sa beauté.
Et rencontrant la vache et la petite fille, Un rouge-gorge en fête à plein cœur s'égosille ; Et ce doux rossignol de l'arrière-saison, Ébloui des eff'ets sans connaître les causes, Est tout surpris de voir aux églantiers des roses Pour la seconde fois donnant leur floraison.
ANDRÉ LEMOYNE.
LOUIS-XAVIER DE KICARD 113
DERNIERES TENEBRES
Oui! les cœurs sont muets et les âmes sont sourdes.
Ce siècle est sombre ; l'air, chargé de vapeurs lourdes,
Roule, dans un brouillard confus, des hurlements
Vagues, mêlés de cris et de gémissements.
La femme pleure et meurt : l'homme pleure et s'affaisse ;
L'enfant pleure et s'éteint ; et, sous la nuit épaisse
Et formidable, on voit serpenter dans les airs
Le méandre sinistre et sanglant des éclairs.
Saisi d'un hoquet lent et convulsif, le monde
Tressaille ; l'on dirait qu'il se meurt, et la ronde
Des astres fraternels, lents et silencieux.
D'un pétillement sombre emplit les larges cieux.
Des horizons lointains, creusés par le mystère. Les vents tumultueux s'abattent sur la terre, Et leurs ailes, planant avec un morne bruit, Étendent à l'entour la tempête et la nuit. L'Océan pleure ; et ses immensités funèbres D'une houle bruyante agitent les ténèbres
114 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
OÙ Ton entend les eaux, frissonnant vaguement,
Battre d'un flux rhytlimé les bords du firmament :
Et, parfois, aux lueurs fantastiques que l'ombre
Étend sur l'infini mouvant de la mer sombre.
Un point blanc se soulève, aussitôt affaissé.
Oh I la nuit, la tempête, et les cieux ont versé
Sur l'univers l'horreur d'une immense tristesse
Qui soupire, murmure, et s'augmente sans cesse
Des bruits des vents, des pleurs de l'homme et des sanglots
Alternés des forêts lugubres et des flots !
II
LE PRINTEMPS
SONNET ESTRAMBOTE
Voici la saison fraîche et rose Où, se levant dans un ciel pur, Le soleil jeune et blond arrose Les pâleurs moites de l'azur.
L'Hiver, accroupi dans la pose D'un vieux mendiant contre un mur, Grelotte à l'Occident morose Que remplit un brouillard obscur,
Mais, se déroulant comme une onde, Une large lumière inonde L'Orient vague et radieux.
LOUIS-XAVIER DE RICARD 115
Que les rimeurs de pastorales
Alternent en stances égales
Les gloires des fleurs et des cieux
Moi, je chante un hymne candide A l'amour dont l'aurore humide Se lève et grandit dans tes yeux.
m
LE MERCURE
Qu'il est inquiet^ le mercure ! — Inquiet autant que mon cœur ! — Quand une surface bien pure Étale sous lui sa longueur.
Il hésite, il palpite, il tremble , Inquiet, sans but et sans loi. Oh I comme mon cœur lui ressemble Lorsque mon cœur est loin de toi.
Mais quand, épanchant ma tristesse Dans le ciel rêveur de tes yeux, Je vois l'aile de ma caresse Ombrer leur émail radieux ;
116 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Mon cœur alors se tranquillise, Gomme ce fébrile métal Que l'étameur immobilise Derrière l'éclat du cristal :
Et tu peux, comme en une glace, Mirer en ma sérénité Et notre bonheur et ta grâce, Et notre amour et ta beauté.
IV
LE JARDIN
Sous les rayons vivants de tes chaudes prunelles Le jardin de mon cœur fleurit abondamment, Et l'encens de ses fleurs transparentes et belles Parfume la splendeur tiède du ciel charmant.
La fraîcheur des ruisseaux baigne d'un doux murmure
Le sommeil lent et sourd des bois extasiés :
Le vent harmonieux bruit sous leur ramure
Et les gazhels d'Hudhud pleurent dans les rosiers.
Exhalant, de ton sein, des flots d'odeurs, écloses Parmi l'or et l'azur des jardins immortels, 0 divine houri, tu descends dans les roses Pour écouter Hudbud soupirer ses gazhels ; j
LOUIS-XAVIER DE RICARD 117
Et tout en l'écoutant, tu laisses tes mains blanches Dont la chair diaphane est faite de clarté, Courir dans l'émail jeune et délicat des branches, Comme un rapide éclair dans le ciel de l'été.
Cueille-toi dans mon cœur une moisson nombreuse, Tant qu'il resplendira sous tes yeux éclatants L'éternelle vigueur de sa sève amoureuse Rajeunira sans fin son éternel printemps !
UNE VIERGE
Oui, certes, la matière était splendide et pure Dans laquelle les doigts de la grande Nature Ont avec tant d'amour ciselé sa beauté ; Et rien n'est glorieux comme cette fierté Tranquille, dont l'ampleur souple et majestueuse Revêt nonchalamment sa grâce fastueuse. J'aime son front de marbre impassible, et son œil Où rayonne le froid soleil de son orgueil, Noyant de rayons blancs sa forme immaculée ; J'aime sa lèvre ferme , où l'ironie ailée Voltige incessamment et fait courir des plis; J'aime son col flexible, et ses flancs assouplis
I
118 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Dont les naïvetés superbes et cyniques Provoquent hardiment les voluptés physiques. J'aime à voir haleter sa guimpe, se gonflant " Sur la double rondeur de son sein insolent Qui semble défier la lèvre qu'il attire, Et de qui les contours nubiles, qu'on admire. Brusquement quelquefois se dessinent aux yeux, Puis courent s'engloutir dans de grands plis soyeux.
Oui I sa beauté charnelle est un sacré cantique Dont j'admire -en rêvant l'harmonie emphatique, Car il sied qu'en dépit de ce siècle hébété La femme ose être belle avec solennité, Et que la Forme, autour de sa gloire divine, Ameute en souriant la tourbe philistine.
Donc, vraiment, je t'admire, ô vierge I et j'aime à voir
Que ta beauté sereine a compris son devoir,
Car la beauté n'échoit aux femmes de ta race
Que pour glorifier sa splendeur et sa grâce.
L'orgueil est la vertu des heureux et des forts :
On a toujours le temps d'être humble auprès des morts,
Et c'est faire une injure aux dons de la matière
Que ne point les porter d'une façon altière !
II
Ainsi — naïveté que j'ose confesser ! — Au milieu de ce siècle un homme a pu penser Qu'une vierge de marbre et sculptée à l'antique Acceptait dignement sa mission plastique. J'eus cette illusion — bien folle en vérité — Qu'en un corps virginal incarnant sa fierté. Et jetant ses défis à nos pudeurs moroses. L'art daignait traverser le désert de nos proses.
LOUIS-XAVIER DE RICARD 119
Ofj cette femme, au corps fier comme ces Vénus
Qui laissaient chastement clianter leurs contours nus,
Ne voile sa beauté d'une robe hypocrite
Que pour mieux attiser les désirs qu'elle irrite.
Elle aime à voiries yeux, suivant lascivement
Les replis serpentins de son ondulement.
Exprimer l'effroyable angoisse de Tantale ;
Et c'est pour défier les désirs, qu'elle étale
Avec tant d'insolence et tant de majesté
Le cynisme impudent de sa virginité.
Et son orgueil vous dit : — « Le désir qui m'appelle
Ne convaincra jamais ma volonté rebelle;
Le feu de vos regards n'échauffe pas mon sang.
La volupté remplit mon sein vaste et puissant,
Mais vos pâles amours ne savent pas quel verbe
Fera jaillir les flots de ce fleu\e superbe.
La fleur de ma beauté, nul ne peut la cueillir,
Et je me ris de voir les ailes du désir
Ainsi qu'un papillon timide qui voltige
Décrire de grands ronds à l'entour de sa tige !
Mais son calice froid, si vous vous y posez,
Engourdira vos sens et tùra vos baisers.
Je veux bien qu'on m'admire et permets qu'on m'adore.
Mais, de vous, je n'en sais aucun qui puisse encore
Concevoir cet orgueil de flétrir sous sa main
Les trésors souhaités, gardés par mon dédain.
Que vos yeux attirés, écartant ma parure.
De ma virginité soulèvent la ceinture,
J'y consens, mais sachez que les yeux des amours
N'en pourront pas du moins savourer les contours.
Car, s'y je m'y livrais, leurs suaves caresses
Éveilleraient mes sens à de telles ivresses,
120 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Que j'oublîrais peut-être, avec la volupté,
Le soin de mon orgueil et de ma dignité ;
Et le choix d'un amant suffirait à convaincre
Que, vaincue une fois, on peut toujours me vaincre.
Je veux que vos désirs restent dans l'idéal.
Car ma virginité me sert de piédestal,
Et, comme une déesse au milieu de son temple,
Je domine d'en haut, l'amour qui me contemple
Et d'un baiser tremblant souille mes pieds altiers.
Mais, si je descendais, vos regards familiers
Habitûraient bientôt leur caresse profane
A confondre la vierge avec la courtisane.
Or, je ne le veux point ; j'appartiens à celui
Dont l'immense splendeur rayonne sur autrui.
Et qui sait, dédaigneux d'un honneur illusoire,
Imposer hardiment sa fortune ou sa gloire.
Ah ! si j'eusse vécu du temps où les chemins Voyaient, la lance au poing, passer les Paladins Formidables, portant en croupe à leurs montures L'esprit mystérieux des grandes aventures. Et, fiers soldats du droit et de la liberté, A larges coups de lame ébauchant l'équité, Certe, alors, mon époux eût été le prudhomme Le plus riche en courage et le moins économe, Et celui dont le front magnanime eût porté La gloire, avec le plus de grâce et de fierté. Mais lorsque la puissance est toute la richesse. Les efforts des vertus démontrent leur faiblesse Et le droit souhaité de commander au sort Échoit au plus offrant et non pas au plus fort. Je prétends à ce droit ; mais, pour que je l'acquière, Il faut m'envelopper dans cette allure altière
LOUIS-XAVIER DE RICARD Itl
Dont la froideur savante, excitant le désir, Me soumette l'époux que je voudrai choisir. Qu'importe à ma beauté, que l'amour autour d'elle Ravage cette foule à qui je suis rebelle, Si ma virginité peut enfin y trouver Celui que ma raison m'ordonne de rêver. Sur l'autel de l'amour sacré qui la demande, Je n'immolerai point ma jeunesse en offrande, Car je veux m'épargner l'embarras des regrets ; Mais que j'aie un époux et nous verrons après I »
III
Ainsi donc, ce désir invaincu qui soulève, Pendant la nuit, le sein de la vierge qui rêve Et tremble, émoussera toute sa volupté Contre les appareils de votre vanité ! — En descendant du bal, regardez dans la rue : Tremblante aux becs de gaz une lumière crue Qui miroite, comme un rayon dans un lac noir. Sur l'humidité sombre et vague du trottoir Paillette, au fond de l'ombre, une robe de soie Furtive. — Regardez : — cette fille de joie En quête d'un amant comme vous d'un époux. Cette prostituée est plus chaste que vous.
122 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
VI
L'HIVER
SONNET ESTRAMBOTE
Une nuit grise emplit le morne firmament ; Gomme un troupeau de loups, errant à l'aventure Dans la nuit, et rôdant autour de leur pâture, Lèvent funèbre hurle épouvantablement.
Le brouillard, que blanchit un tourbillonnement Neigeux, se déchirant ainsi qu'une tenture. On voit, parfois, au fond d'une sombre ouverture^ Le soleil rouge et froid qui luit obscurément.
Mais, tous deux, ayant clos les rideaux des fenêtres, Mollement enlacés et mêlant nos deux êtres Dans un fauteuil profond devant un feu bien clair ;
Nous nous aimons ; nos yeux parlent avec nos lèvres Frémissantes ; et nous sentons dans notre chair Courir le frisson chaud des amoureuses fièvres.
Tu peux durer longtemps encore, ô sombre hiver. Car, réchauffés toujours au feu de leurs pensées, Nos coeurs ne craignent point tes ténèbres glacées.
LOUIS-XAVIER DE RICARD 123
VII
RONDE NOCTURNE
Le vent nocturne, que parfume L'odeur fraîche des floraisons, Fait tinter à travers la brume Les flots sonores des chansons.
Le charme d'un frisson lunaire Court et palpite dans la voix Qui bruit argentine et claire Sous le silence obscur du bois.
Le sommeil sourd des rameaux sombres Emplit mystérieusement L'horreur frissonnante des ombres D'un peuple spectral et charmant.
Sous l'éblouissement stellaire Qui pâlit les obscurités, Dans une danse circulaire S'entrelacent des nudités.
Salut, Houris, anges féeriques, Promises aux hommes pieux, 0 vous que les Hudhuds lyriques Évoquent de l'azur des cieux;
124 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Et qui, dans nos brouillards moroses, Faites à nos regards maudits Tourbillonner, claires et roses, Les visions des paradis.
Je vous vois souvent dans une âme Bien plus profonde que ces bois. Dans l'âme chère d'une femme Où l'amour chante à pleine voix ;
Où le rêve, comme une lune, Plaque l'argent de ses rayons Sur votre troupe blanche et brune, Pâle sous les noirs horizons ;
Et mon cœur, plein des magnifiques Rayonnements de vos beautés. Salue en vous, formes mystiques, Le chœur des chastes voluptés.
VIII
LA MER DES YEUX
Que tes yeux sont charmants et profonds : ils sont plus
Immenses que la mer et plus infinis qu'elle :
Les horizons, qu'emplit la houle de son flux,
Sont moins lointains que ceux qu'on voit en ta prunelle.
LOUIS-XAVIER DE RICARD ISS
Ma contemplation s'abîme dans tes yeux, Mer idéale dont les houles fantastiques Sur leur indéfini vague et silencieux Bercent languissamment mes visions mystiques.
Et du fond de tes yeux, mon Esprit, que conduit Une étoile perçant péniblement les ombres. Regarde loin, en bas, aux confins de la nuit,
Mon cadavre amoureux qui pleure à tes pieds sombres.
Car mon corps, dans l'amour divin, s'est endormi. Le mystère, qui rêve aux bords de ta paupière. Absorbe tout mon être, et le roule parmi La mer vitreuse, où court un frisson de lumière.
Quand tes regards sont doux, sur la mer de tes yeux
S'étend un jour égal qui palpite et flamboie,
Et dans le bercement des espoirs radieux,
Je nage en chantant comme un voilier qui louvoie ;
Je nage dans tes yeux comme dans une mer Orientale, à l'heure où s'éveille l'aurore Douce et rouge, versant les fraîcheurs de l'éther Dans sa sérénité transparente et sonore
Lorsque de tes regards jaillissent des éclairs, Quand la mer de tes yeux s'irrite et se soulève, Et qu'un nuage noir, éteignant les cieux clairs. Apporte une tempête effroyable qui crève ;
126 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Je me perds dans tes yeux noirs comme dans les flots Épais des mers du Nord, où les ombres massives Font chanter, sur le rhythme étouffé des sanglots, Le chœur désespéré des vagues convulsives.
Quand la mer de tes yeux reçoit de tes regards Une tristesse morne et pleine de clémence, Je crois voir, à travers d'ineffables brouillards, Un clair de lune froid sur l'océan immense.
Et mon âme, en rêvant balancée au remous Monotone des vents légers comme une haleine, Contemple, à l'horizon mélancolique et roux. Les yeux clairs d'une étoile éternelle et lointaine.
Toujours vers ces yeux clairs je vogue éperdument; Les caresses des flots engourdissent mon âme, Et j'entends dans un sourd et lent bruissement. S'ouvrir sous mes efforts la mer sombre qui clame.
Mais en m'engloutissant, je regarde toujours, Cher astre, tes yeux clairs à travers la mer sombre ; Ahf quand pourrai-je, au ciel calme que tu parcours, Te suivre, libéré des rêves et de l'ombre?
Or voici que la mer me couvre absolument; Sa nuit roule sur moi comme sur un coupable. Et je m'endors dans cet anéantissement Aux soupirs de la mer tranquille et formidable.
LOUIS-XAVIER DE RICARD IV
Je sais que je vaincrais la mer, où je m'endors Triste, dans le néant des visions funèbres, Si ton baiser vivant ressuscitait mon corps Mort d'amour à tes pieds noyés dans les ténèbres.
IX
LA MORT
Rassure-toi : — La Mort est bien le vrai sommeil
Et l'on peut s'endormir sans craindre le réveil
Et l'importunité des songes qui nous leurrent;
La Mort terrible est douce ; et dit à ceux qui pleurent :
€ Venez, vous oublîrez. » — Elle dit aux vaincus
Comme nous : — « Venez tous ; vous ne lutterez plus.
» Venez, dans le lait noir de mes noires mamelles,
» Boire à longs traits l'oubli des défaites nouvelles. »
Elle dit aux heureux : — o Quel bonheur n'est pas vain ?
» Jouissant aujourd'hui vous souffrirez demain :
» Je vais vous délivrer des fortunes futures. »
Elle dit aux hardis essayeurs d'aventures :
— « J'entends venir le pied boiteux du châtiment ;
» Voulez-vous l'éviter? profitez du moment. »
Elle dit aux souffrants, aux opprimés : — « La Vie
» Trahit le plus souvent tous ceux qu'elle convie ;
» La volage 1 — Pour moi, jamais je ne promets,
» Je suis toujours la même et ne trompe jamais,
i28 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
» Et celui-là qui vient me demander asile
» Peut être bien certain qu'il dormira tranquille. »
Elle dit au rêveur qui va le front levé :
— « Tout ce que tu cherchais, ami, je l'ai trouvé : » Je te raconterai ce que je fais de l'âme. »
Elle dit à celui qui souffre par la femme :
— « Dans le lit ténébreux, que je te creuserai, » Vas coucher ton amour douloureux et sacré.
» Là, tu n'attendras plus que l'œil de ta maîtresse
» Tardive, vienne enfin consoler ta détresse.
» Contre ton corps roidi les deux bras étendus,
» Dors en paix : les désirs ne rallumeront plus
» Dans ton cœur, plein de vers, d'ombre et de terre grasse,
» Les fleurs des visions écloses sous sa grâce I »
— C'est ainsi que la Mort, du souffrant au content, Va, souriant parfois au Sage qui l'attend
Et la comprend, sachant que les amas funèbres Des corps, confusément pourris dans les ténèbres Internes du sol creux qu'ils viennent rajeunir, Sont le fumier fécond, où germe l'Avenir.
LOUIS-XAVIKR DE RICARD.
ANTONI DESCHAMPS li3
ETUDES GRECQ.UES & LATINES
A ANGELO POLLET, STATUAIRE
Athènes respirait la fraîche violette Depuis le cap Sunium jusques au mont llymette ; L'air était embaumé comme un rayon de miel : Le beau soleil de Grèce étincelait au ciel. Le jeune Alcibiade aux paroles légères Partait pour la Sicile avec trois cents galères, Et de ses grands vaisseaux peints de mille couleurs, Les poupes ressemblaient à des vases de fleurs; Et de tous les côtés une foule enivrée Descendait en chantant vers le port du Pirée ; Femmes, enfants, vieillards, matelots, à la fois. Saluaient leur guerrier de leur puissante voix, Et rilellespont ému jusqu'au fond de l'abîme Leur répondait de loin d'une façon sublime. Et du haut de l'Olympe au sommet radieux Les Muses regardaient avec les demi-dieux. Et Mars, dieu de la guerre, et la fière Bellone, Le front pâle et pensif sous leur verte couronne. Voyaient d'un œil jaloux l'Athénien vanté Prince de la jeunesse et de la volupté.
9
130 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
0 terre de Gécrops, ô ma divine Grèce, Ton nom seul nous remplit d'amour et d'allégresse. Et l'on ne sait pas bien, ô peuple merveilleux. Lesquels sont les héros et lesquels sont les Dieux I
NAISSANCE D'ANNIBAL
L'œil fixé vers le but où son destin le mène. Il dévore déjà les champs de Trasymène, Et là, dans son berceau, de ses petites mains. Il pèse les anneaux des chevaliers romains; Quelle que soit la fin que le sort lui destine, Un grand travail est né pour la race latine; Rome, ville orgueilleuse, ah! crains de l'oublier Prépare ton héros, et que ton bouclier. Quand tu seras de sang et de larmes trempée, Au jour de la bataille égale cette épée !
A JULES DE SAINT-FELIX
Adieu donc, Ilion, sainte maison des Dieux, Citadelle d'Anchise aux créneaux radieux, Adieu, parvis secrets, portique où, demi-nue, La princesse Andromaque, à petits pas venue.
ANTONI DESGIIAMPS 131
Tendait au roi Priam, couché sur son lit d'or, Lorsque brillait le jour, le fils chéri d'Hector ; Adieu, grand Simoïs, adieu, fumante lice, Qui vit passer l'empire au dur soldat d'Ulysse ; Autel où se penchait un antique laurier, Race de Dardanos, peuple fier et guerrier, Adieu, terre sacrée au parfum d'ambroisie. Qui régnas si longtemps sur les choses d'Asie; Mais que fais-je, imprudent? Poëte, c'est à vous Que Virgile appartient, à vous chantre si doux, André Ghénier romain, dont la voix argentine Chante si bien français sur sa lyre latine.
ETUDES ITALIENNES
NAPLES EN ijuu
A LA MEMOIRE D'ANTONIO PACINI
Compositeur jeté sur les pontons anglais malgré la capitulation signée par le cardinal Ruffo.
Naple alors présentait un spectacle sublime, Le vil bourreau toujours vaincu par la victime, Carracciolo plus grand sur l'échafaud fatal Que l'assassin Acton sur son haut piédestal ;
132 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Mario Pagano, traitant de l'autre vie
Dans son livre immortel, honneur de l'Italie,
Cirillo, Garafa, mourant à son côté,
Et couvrant de leur sang la jeune Liberté.
Dans ce cercle sacré, le divin Cimarose,
Le gai Napolitain à la bouche de rose,
Étonné de se voir parmi tous ces lauriers.
Le frère des savants et celui des guerriers ;
La jeune Pimentel montant à la potence.
Une main dans la main de la belle Décence,
Et les anciens Romains sortant de leurs tombeaux
Pour contempler ravis tous ces martyrs nouveaux;
Et le Vésuve enfin tout à coup faisant taire
Les sourds mugissements de son vaste cratère,
Et comprimant sa rage et ses feux souterrains,
Pour laisser le champ libre aux fureurs des humains.
Cet éternel volcan qui de sa lave inonde
Depuis les jours d'Adam le sein brûlant du monde,
Et dans la Vicaria^ rassasiés enfin,
Les assassins cuvant du sang au lieu de vin,
Et de mille couleurs la terre diaprée,
La lune se levant sur l'île de Caprée,
Le cadavre noyé de l'illustre amiral
Livide se dresj^ant sous le balcon royal,
Et le roi Ferdinand voyant cette figure
Lui demander enfin la sainte sépulture,
Et la nuit poursuivant sa marche dans les cieux.
Et le ciel étoile, splendide et radieux,
Comme aux heures de paix, de bonheur et de fête.
Qui des villas du golfe illuminaient le faîte ;
Le Pausilippe, où dort le poète latin,
Silencieux et calme à l'horizon lointain,
Et la chèvre toujours grimpant d'un pied agile
Sur les rochers poudreux du tombeau de Virgile.
ANTONI DESCHAMPS 133
A TERESA CONFALONIERI
IMITE DE G. RICCIARDI
Toi qui portas si haut pour ta chère Italie
Du dévouement sacré la sublime folie,
Regarde, ô magnanime, ah f regarde des cieux
Le spectacle imposant qui s'étend sous tes yeux,
Et dans ce grand moment de solennel silence ,
Vers l'union enfin fait pencher la balance.
Sainte de la patrie, en cet auguste lieu
Assise dans le ciel parmi les saints de Dieu,
Avec ces deux martyrs auxquels la mort te lie,
Avec les Bandiera protège l'Italie,
Et de ton doigt divin, à l'heure du danger,
Gomme unique ennemi, montre-lui l'étranger!
Et nous. Français, et nous, pour les peuples en peine,
Pour l'affranchissement de notre race humaine,
Du lointain avenir préparons les décrets,
Et gardons ce faisceau, symbole du progrès,
Plus encore que l'épée, en cette grande guerre,
Qu'il soit le bouclier qui sauvera la terre !
Où serions-nous, hélas ! si nos braves aïeux,
Dont l'âme en ce moment nous regarde des cieux,
S'arrêtant tout à coup dans l'ardente carrière.
Se fussent rejetés pâlissants en arrière,
Et, rappelant la nuit qui venait de finir.
Eussent dit au passé d'étouffer l'avenir,
Et de faire rentrer en sa folle colère
La jeune Liberté dans le sein de sa mère I
134 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Si la démocratie est née avant le temps, Et si sa fleur n'a pas attendu le printemps, Il faut de plus d'amour l'environner encore, Et de plus de baisers caresser son aurore, Car ce dernier enfant des révolutions, Il est le bien-aimé, l'élu des nations. Et déjà vers le ciel lève sa tête blonde, Belle comme le front de l'avenir du monde !
REPONSE DE GIUSTI A CETTE PAROLE
L'ITALIE EST LA TERRE DES MORTS
Étrangers, en passant du séjour de la vie
Dans ce lieu sépulcral, Qu'y venez-vous chercher et quelle est votre envie?
Cet air vous fera mal.
Puisqu'a sonné pour nous le glas des funérailles, Pourquoi tous ces efforts?
Pourquoi nous enchaîner et ronger nos entrailles Dans la fosse des morts?
Pères de l'Occident, trépassés que nous sommes,
A vos pleurs condamnés. Nous étions déjà grands sur la terre des hommes.
Que vous n'étiez pas nés!
ANTONI DESCHAMPS 135
0 trépas glorieux, nuit pareille à l'aurore,
0 magnifique deuil ! Vigilant fossoyeur, enterre, enterre encore,
Couvre bien le cercueil !
Cependant le soleil, dans l'atmosphère ardente, Veille comme un flambeau,
Et la rose, et l'olive, et la vigne pendante. Entourent le tombeau.
Autour du monument de l'antique poussière Se taisent tous les vents;
Quel divin catafalque et quel beau cimetière Envié des vivants !
Chantez le Requiem, préparez tous les baumes Qui conservent les corps.
Mais le Dies irœ n'est-il pas un des psaumes De Toffice des morts!
LA JEUNE FEMME (léopardi)
Par un sentier longeant la mer et les collines Parfumé d'aloès et de senteurs divines, Elle allait, et jamais la lumière des cieux Ne vit rien d'aussi pur et d'aussi glorieux ;
136 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
J-
La brise avec douceur caressait son visage ^^' Et les petits oiseaux chantaient sur son passage.
^(/^ Comme ils sont beaux et courts, au terrestre séjour,
Les moments du jeune âge et du premier amour! Voilà que tout à coup la tempête s'élève, Tout se trouble et s'émeut, dans l'air et sur la grève; La mer rugit et monte, et de sa voix d'airain L'ouragan parle en maître et barre le chemin ; Elle hésite un instant, la belle jeune femme, Et le doigt sur la bouche interroge son âme. Et puis baissant la tète elle presse le pas. Et pour mieux résister se croise les deux bras; Comme le frêle esquif fend la vague marine. Elle fendait le vent de sa tendre poitrine; A travers la tempête et le ciel en courroux, La brave jeune femme allait au rendez-vous; Son châle et ses cheveux rejetés en arrière, Intrépide elle avance en son âpre carrière, Mais elle sent, hélas! malgré tous ses efforts, Ses vêtements mouillés se coller sur son corps; Et l'éclair éblouit et brûle sa paupière, Et le tonnerre éclate, et la nature entière, Autour d'elle évoquant les ombres du trépas, Semble se conjurer pour arrêter ses pas; Cependant peu à peu s'apaisa la tempête. Les collines au loin découvrirent leur tête, Dans son manteau de pourpre, à l'horizon vermeil, Le front humide encor, reparut le soleil; Et les oiseaux voyant sa féconde lumière, Reprirent leurs chansons, mais elle... était de pierre!
ANTONI DESCHAMPS.
PAUL VERLAINE 137
VERS DORES
L'art ne veut point de pleurs et ne transige pas, Voilà ma poétique en deux mots : elle est faite De beaucoup de mépris pour l'homme et de combats Contre l'amour criard et contre l'ennui bête.
Je sais qu'il faut souffrir pour monter à ce faîte Et que la côte est rude à regarder d'en bas. Je le sais, et je sais aussi que maint poëte A trop étroits les reins ou les poumons trop gras.
Aussi ceux-là sont grands, en dépit de l'envie. Qui, dans l'àpre bataille ayant vaincu la vie Et s'étant affranchis du joug des passions,
Tandis que le rêveur végète comme un arbre Et que s'agitent, — tas plaintif, — les nations, Se recueillent dans un égoïsme de marbre.
138 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
DANS LES BOIS
D'autres, — des innocents ou bien des lymphatiques, — Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux, Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux ! D'autres s'y sentent pris — rêveurs — d'effrois mystiques.
Ils sont heureux 1 Pour moi, nerveux, et qu'un remords
Épouvantable et vague affolle sans relâche.
Par les forêts je tremble à la façon d'un lâche
Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.
Ces grands rameaux jamais apaisés comme l'onde, D'où tombe un noir silence avec une ombre encor Plus noire, tout ce morne et sinistre décor Me remplit d'une horreur triviale et profonde.
Surtout les soirs d'été : la rougeur du couchant Se fond dans le gris bleu des brumes qu'elle teinte D'incendie et de sang ; et l'angélus qui tinte Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.
Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe Et repasse, toujours plus fort, dans l'épaisseur Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur. Et s'éparpille, ainsi qu'un miasme, dans l'espace.
PAUL VERLAINE 130
La nuit vient. Le hibou s'envole. C'est l'instant Où l'on songe aux récits des aïeules naïves... Sous un fourré, l<à-bas, là-bas, des sources vives Font un bruit d'assassins postés se concertant.
IL BACIO
Baiser ! rose trémière au jardin des caresses I
Vif accompagnement sur le clavier des dents
Des doux refrains qu'Amour chante en les cœurs ardents
Avec sa voix d'archange aux langueurs charmeresses !
Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser ! Volupté nonpareille, ivresse inénarrable ! Salut ! L'homme, penché sur ta coupe adorable, S'y grise d'un bonheur qu'il ne sait épuiser.
Comme lé vin du Rhin et comme la musique
Tu consoles et tu berces, et le chagrin
Expire avec la moue en ton pli purpurin... [classique.
Qu'un plus grand — Goethe ou Will — te dresse un vers
Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris, T'offrir (jue ce bouquet de strophes enfantines ; Sois bénin et, pour prix, sur les lèvres mutines D'Une que je connais. Baiser, descends, et ris.
140 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
CAUCHEMAR
J'ai vu passer dans mon rêve — Tel l'ouragan sur la grève, — D'une main tenant un glaive Et de l'autre un sablier. Ce cavalier
Des ballades d'Allemagne Qu'à travers ville et campagne, Et du fleuve à la montagne, Et des forêts au vallon Un étalon
Kouge-flamme et noir d'ébène Sans bride, ni mors, ni rêne, Ni hop ! ni cravache, entraîne Parmi des râlements sourds Toujours ! toujours !
Un grand feutre à longue plume Ombrait son œil qui s'allume Et s'éteint. Tel, dans la brume, Eclate et meurt l'éclair bleu D'une arme à feu.
Comme l'aile d'une orfraie Qu'un subit orage effraye, Par l'air que la neige raie Son manteau se soulevant Claquait au vent,
PAUL VERLAJNE 141
Et montrait d'un air de gloire Un torse d'ombre et d'ivoire , Tandis que dans la nuit noire Luisaient en des cris stridents Trente-deux dents.
SUB URBE
Les petits ifs du cimetière Frémissent au vent hiémal, Dans la glaciale lumière.
Avec des bruits sourds qui font mal. Les croix de bois des tombes neuves Vibrent sur un ton anomal.
Silencieux comme des fleuves,
Mais gros de pleurs comme eux de flots.
Les fds, les mères et les veuves
Par les détours du triste enclos S'écoulent, — lente tiiéorie, — Au rhythme heurté des sanglots.
Le sol sous les pieds glisse et crie, Là-haut de grands nuages tors S'échevèlent avec furie ;
142 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Pénétrant comme le remords. Tombe un froid lourd qui vous écœure Et qui doit filtrer chez les morts,
Chez les pauvres morts, à toute heure
Seuls, et sans cesse grelottants,
— Qu'on les oublie ou qu'on les pleure !
Ah t vienne vite le Printemps, Et son clair soleil qui caresse, Et ses doux oiseaux caquetants t
Refleurisse l'enchanteresse, Gloire des jardins et des champs Que l'âpre hiver tient en détresse f
Et que, — des levers aux couchants, — L'or dilaté d'un ciel sans bornes Berce de parfums et de chants,
Ghers endormis, vos sommeils mornes !
MARINE
L'Océan sonore Palpite sous l'œil De la lune en deuil Et palpite encore.
PAUL VERLAINE i«
Tandis qu'un éclair Brutal et sinistre Fend le ciel de bistre D'un long zigzag clair.
Et que chaque lame En bonds convulsifs, Le long des récifs Va, vient, luit et clame,
Et qu'au firmament Où l'ouragan erre, Rugit le tonnerre Formidablement.
MON RÊVE FAMILIER
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime, Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même, Ni tout à fait une autre, et m'aime, et me comprend.
Car elle me comprend, et mon cœur, transparent Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême. Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
144 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Est-elle brune, blonde ou rousse? — Je l'ignore. Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore Comme ceux des aimés que la Vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
Et pour sa voix lointaine et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
PAUL VERLAINE,
ARSÈNE HOUSSAYE U1
LES CENT VERS DORES DE LA SCIENCE
J'ai tout vu : la luxuriance M'a couronné dans mes vingt ans ; Mais je cherche encor la Science Sous l'arbre aux rameaux irritants.
Des visions du vieil Homère J'ai peuplé tous les Alhambras. — Païenne ou biblique chimère. Vous m'avez brisé dans vos bras !
Pour m'enivrer, je l'ai saisie, La coupe d'or, aux mains d'Hébé ! Mais, de mes yeux, dans l'ambroisie, Ah I que de larmes ont tombé !
Souvent envolé sur un rêve, Rouvrant le Paradis perdu, Sous l'arbre j'ai surpris mon Eve, Rêveuse après avoir mordu.
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146 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
J'ai, dans ma jeunesse irisée. Vécu comme un aérien, Poursuivant ma blanche épousée Au contour euphranorien ;
Fuyant la vision brûlante Que je recherche tant depuis, J'ai saisi toute ruisselante La vérité sortant du puits.
J'ai vu Rachel à la fontaine, Judith, Suzanne et Dalilah ; J'ai surpris la Samaritaine A l'heure où Dieu la consola.
Madeleine la pécheresse,
Avec passion je l'aimai !
Et Diane la chasseresse
D'un vert amour du mois de mai.
Diane, je me suis fait pâtre Pour voir tes pieds nus sur le thym ! D'Aspasie et de Gléopâtre J'ai rallumé le cœur éteint.
J'ai lu les pages savoureuses Du beau roman vénitien Dans le regard des amoureuses De Giorgione et Titien.
J'ai trouvé la cythéréenne Dorée au flanc comme un raisin, Et la pâle hyperboréenne Ciel dans les yeux et neige au sein.
ARSÈNE HOUSSAYE 147
Ouïssant chanter les sirènes, J'ai couru cent fois l'Archipel ; Mais, clans le pays des Hellènes, Nul ne répond à mon appel.
Vainement je me passionne Pour la sagesse des anciens, La Minerve de Sicyone Garde leurs secrets et les siens.
0 mon esprit! quand tu t'enivres, Mon cœur est toujours étoufîé, Gomme la science en ces livres Dont j'ai fait un auto-da-fé.
Dieux visibles et dieux occultes. Du Paradis au Phlégéton, J'interroge en vain tous les cultes Depuis l'autel jusqu'au fronton.
Quand je suis avec les athées, Je vois rayonner Dieu partout; Et devant les marbres panthées Je m'incline et j'adore Tout.
J'ai reconnu l'autel antique Avec Platon au Sunium ; Mais j'ai vu l'église gothique, Et j'ai chanté le Te Deum!
Michel- Ange devant sa fresque M'ouvre un ciel sombre et radieux; Mais Phidias me prouve presque Que tous ses marbres sont des dieux.
148 LE PARNASSli CONTEMPORAIN
J'ai lu jusqu'aux hiéroglyphes ; J'ai couru jusqu'au Labrador ; J'ai, dans le jardin des califes, Dérobé la tige aux fleurs d'or.
Sur les ailes du vieux Saturne, J'ai cueilli tout fruit où l'on mord ; Mais je commence à sculpter l'urne Où croissent les fleurs de la mort.
Rabbin, prophète, oracle, brahme, Les sibylles de la forêt, L'eau qui chante, le vent qui brame, Ne m'ont jamais dit le secret.
La Vérité — la Poésie Laissent mon cœur inapaisé. Et devant le Sphinx de Mysie Je vais, triste, pâle, brisé.
« Sphinx, révèle-moi le mystère ! Faut-il vivre au ciel éclatant Avec son âme, — ou sur la terre Avec son corps toujours flottant? »
Le Sphinx daigne m'ouvrir son livre A la page de la raison : C'est dans sa maison qu'il faut vivre, La fenêtre sur l'horizon.
La MAISON, c'est mon corps. La joie Y fleurit comme un pampre vert ; La fenêtre où le jour flamboie; Ce sont mes yeux : le ciel ouvert î
ARSÈNE HOUSSAYE 149
LA MAITRESSE DU TITIEN
0 fille de Palma I Violante adorée, Poëme que Titien jusqu'à sa mort chanta, Œuvre folle des Dieux par le soleil dorée Comme un pampre lascif qu'arrose la Brenta î
Fleur de la volupté, splendide Violante, Ton nom vient agiter le corps avant le cœur, Tu soulèves l'amour sur ta lèvre brûlante, Où les pâles désirs s'abattent tout en chœur,
0 fille de l'antique et de la Renaissance, Espoir des dieux nouveaux, souvenir des anciens. Païenne par l'éclat et la magnificence, Histoire en style d'or des cœurs vénitiens,
Sur le marbre un peu blond de ton épaule altière, Que j'aime tes cheveux à longs flots répandus ! Dans ces spirales d'or que baigne la lumière, Que de fois en un jour mes yeux se sont perdus !
Palma faisait de toi sa plus pure madone,
La vierge de quinze ans t'adore en ses tableaux ;
Titien faisait de toi Madeleine qui donne,
Qui donne à ses amants son cœur à larges flots.
0 femme, tour à tour chaste comme Suzanne Et faible comme Hélène, — Idéal, Vérité, — Viens me dire pourquoi, divine courtisane, "Pourquoi Dieu t'a donné cette ardente beauté.
150 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
C'est qu'il faut que le cœur à l'espril s'harmonise ; Titien cherchait encor les sentiers inconnus : Pour qu'il eût du génie, ô fille de Venise ! Tu sortis de la mer comme une autre Vénus.
Dans tes yeux noirs et doux sa gloire se reflète ; Car cet or qu'on croirait au soleil dérobé, Ces prismes, ces rayons, ces fleurs de sa palette, Par un enchantement, de tes mains ont tombé.
Oui, grâce à toi, Titien réalisa son rêve : Sans l'amour à quoi bon les splendeurs de l'autel? Dieu commence l'artiste et la femme l'achève : C'est par la passion qu'on devient immortel.
MADEMOISELLE SAULE-PLEUREUR
Je n'aurais pas donné ses fautes d'orthographe Pour les meilleurs feuillets de nos plus beaux romans. L'an passé, j'ai senti ses ensorcellements, Je veux être aujourd'hui son historiographe :
Elle était fort jolie. Un galant photographe L'a gravée au soleil avec ses airs charmants ; Mais qui peindra son corps en ses serpentements ? Je serais éloquent, si j'étais géographe !
ARSÈNE HOUSSAYE 161
Elle mourut hier après avoir dansé,
En me disant : — Mon Dieu f c'est donc déjà passé?
Je meurs sans rien savoir, je meurs comme une bête.
— Tu sais l'amour, lui dis-je, en lui baisant la tête. Tu sais tout : l'herbe folie a sa fleur et son miel. Tu peux quitter la terre et te risquer au ciel.
LES Q_UATRE SAISONS
— Sonnet, que me veux-tu? — Je chante les saisons ! Le Printejips en sa fleur est l'amoureux poëte Qui souftle dans les luths de la forêt muette, Depuis les chênes verts jusqu'aux neigeux buissons.
L'Été, c'est un penseur à tous les horizons : Le matin il s'éveille aux chants de l'alouette, On voit jusques au soir flotter sa silhouette. Tant il aime à cueillir l'épi d'or des moissons.
L'Automne est un critique eff'euillant la ramure Pour voir le tronc de l'arbre et rêver sous le houx : L'aveugle ! il ne voit pas que la vendange est mûre.
L'Hiver, un misanthrope, un spectateur jaloux Qui siffle avec fureur, dans l'ouragan qui brame. Les roses, les épis, les raisins et son àme.
lo2 LJE PARNASSE CONTEMPORAIN
LA BEAUTE
Armé du ciseau d'or, le divin Praxitèle Cherchait dans le paros la Vénus Astarté ; Mais il ne trouvait pas. « 0 Vénus immortelle ! » Descends du ciel et parle à mon marbre lacté. »
Du nuage d'argent Vénus descendra-t-elle ? » Qu'importe 1 s'écria Praxitèle irrité : » Daphné, Léa, Délie, Hélène, Héro, Myrtelle » Me donnent par fragments l'idéale beauté. »
L'artiste ainsi créa Vénus victorieuse.
S'il vous eût rencontrée, ô beauté radieuse,
Femme et déesse, amour des hommes et des dieux.
Il eût fait sa Vénus sans détourner les yeux ; Ou plutôt, embrasé des feux de l'Empyrée, Il eût brisé son marbre et vous eût adorée.
LE DERNIER MOT DE L'AMOUR
0 Femme, que tu sois plébéienne ou princesse, En dévoilant l'amour, je te cherche où tu es. Ton cœur est le roman que je relis sans cesse ; Je ne te connais pas, mais je t'aime ou te hais.
J'ai secoué pour toi l'arbre de la science.
Lis ce livre, ou plutôt cherche ton cœur dedans.
Sur l'espalier d'Éros, si ta luxuriance
Est mûre, ouvre la bouche et mords à belles dents.
ARSÈNE HOUSSAYE 133
C'est la moralité. Mais pourtant, si l'angoisse Des belles passions t'a pâlie un matin, Abandonne Vénus et change de paroisse;
Aime l'amour pour Dieu, c'est encor plus certain Repens-toi doucement en filant de la laine. Et pleure tes péchés comme la Madeleine.
TABLEAUX HOLLANDAIS
.l'ai traversé deux fois le pays de Rembrandt, Pays de matelots — qui flotte et qui navigue, — Où le fier Océan gémit contre la digue, Où le Rhin dispersé n'est plus même un torrent.
La prairie est touffue et l'horizon est grand ; Le Créateur ici fut comme ailleurs prodigue... — Le lointain uniforme à la fois nous fatigue, Mais toujours ce pays m'attire et me surprend.
Est-ce l'œuvre de Dieu que j'admire au passage? Pourquoi me charme-t-il, ce morne paysage Où mugissent des bœufs agenouillés dans l'eau?
Oh I c'est que je revois la nature féconde
Où Rembrandt et Ruysdaël ont créé tout un monde
A chaque pas ici je rencontre un tableau.
154 LE PARNASSE CONTEMPORAL\
TABLEAUX HOLLANDAIS
Je retrouve là-bas le taureau qui rumine^
Dans le pré de Paul Potter, à l'ombre du moulin ;
— La blonde paysanne allant cueillir le lin,
Vers le gué de Berghem, les pieds nus, s'achemine.
Dans le bois de Ruysdaël qu'un rayon illumine La belle chute d'eau ! Le soleil au déclin Sourit à la taverne où chaque verre est plein,
— Taverne de Brauwer que l'ivresse enlumine.
Je vois à la fenêtre un Gérard Dow nageant
Dans l'air ; — plus loin Jordaens : — les florissantes filles !
Saluons ce Rembrandt si beau dans ses guenilles !
Oui, je te connaissais, Hollande au front d'argent ;
Au Louvre est ta prairie avec ta créature ;
Mais dans ces deux aspects où donc est la nature ?
LA COURONNE D'EPINES
Quand le poëte passe en l'avril de sa vie, Il cueille avec amour les fleurs de son chemin, La grappe du lilas, l'étoile du jasmin, Le doux myosotis dont son âme est ravie.
Tantôt c'est pour Ninon, tantôt c'est pour Sylvie ; Pour orner le corsage ou pour fleurir la main; — Souvenirs de la veille — espoir du lendemain, 0 poètes, cueillez ! le ciel vous y convie.
ARSÈNE HOUSSAYE 1K:J
Cueillez, car ces fleurs-là sont les illusions !
Poètes, suivez-les, vos blanches visions,
Dans le monde idéal, sous les splendeurs divines.
Mais, quand vous n'aurez plus la couronne de fleurs, Ne vous étonnez pas de répandre des pleurs, Car vous aurez alors la couronne d'épines Au front.
EPITAPHE DU POETE
L'heure a sonné : j'ai vu s'enfuir la charmeresse Qui couronne l'amour et chante les vingt ans, Qui suspend des rayons à ses cheveux flottants, Et qui m'a dit adieu pour dernière caresse.
J'ai suivi trop souvent la pâle chasseresse Sous les pampres brûlés, dans les bois irritants. Les folles passions ont dévoré mon temps, Cher temps perdu! Regrets d'une âme pécheresse
La coupe est épuisée et j'en ai vu le fond :
J'ai répandu mon cœur en larmes comme en fêtes ;
Passions, passions, vos vendanges sont faites!
Voici la mort qui vient. Dans l'abîme profond Je descends ; mais je crois à nos métamorphoses. Tu me réveillerasj Aurore aux doigts de roses.
1S6 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
MOLIERE
Racine est presque un Grec, Corneille est un rottiain ;
Molière, tout Français, a marqué son chemin
Sur le vieux sol gaulois avec sa muse franche,
Qui marchait nez au vent et le poing sur la hanche,
OEil vif, gorge orgueilleuse et bonnet de travers,
Raillant les faux atours autant que les beaux airs ;
Relie fille, portant sa dent inassouvie
Sur les travers du monde et les fruits de la vie,
En faisant éclater, du soir jusqu'au matin,
Sa gaîté pétillante et son rire argentin,
Comme on voit la grenade, au fond d'or des campagnes,
Ouvrir sa lèvre rouge au soleil des Espagnes.
Le roi Louis Quatorze a traversé le Rhin,
Mais que nous reste-t-il de ce bruit souverain ?
Il nous reste Molière et sa verte ironie :
La conquête, c'est l'art; le roi, c'est le génie!
Si Louis revenait du royaume des morts
Sourire à son passé, sans peur, non sans remords,
Évoquant sa première ou dernière victoire.
Recherchant son Paris, recherchant son histoire,
Il ne trouverait, en sortant du tombeau.
Que ta maison, Molière, un Versailles plus beau !
Arche sainte, qui vogue et porte d'âge en âge
Le rire des aïeux, le meilleur héritage ;
Panthéon tout vivant, glorieuse maison.
Où le pampre fleurit aux mains de la raison ;
Où, comme un beau fruit mùr sur l'espalier qui ploie.
On voit s'épanouir et rayonner la joie ;
ARSÈNE HOUSSAYE i57
Où la gaîté gauloise, âme de la chanson,
Court comme un soleil d'or sur la blonde moisson ;
Où l'on entend sonner tes grelots, ô Folie !
Toi qu'adorait Érasme en sa mélancolie.
Molière ! qui dira les larmes de son cœur,
Quand son esprit jetait un cri grave ou moqueur ;
Quand le rire charmant, familier à Montaigne,
A tous ceux dont l'esprit est gai, dont le cœur saigne,
Passait sur sa figure inquiète, où Mignard
Trouvait la passion, la poésie et l'art?
Pour lui la Vérité, dans sa verve brûlante,
Sortait du fond du puits enrore ruisselante,
Et dans sa coupe d'or ou dans son broc divin,
Miracle de son art, l'eau se changeait en vin !
Dans son puissant amour, quand il l'avait saisie
A plein corps, il disait : Je tiens la poésie I
Muse au masque rieur, vivante Vérité,
De sa belle action couvrant sa nudité.
Saluons, saluons, cette muse hardie,
Montrant sa jambe fière en plein marbre arrondie,
Et son rire gaulois armé de blanches dents.
Et ses beaux yeux taillés dans les prismes ardents.
Comme on voit en avril les vives giroflées Égayant votre front, ruines désolées, Molière, c'est le rire éclatant et profond Qui survivra toujours aux choses qui s'en vont.
AHSKNE HOUSSAYE.
158 LK PARNASSE CONTEMPORAIN
REMINISCENCE
Il est de fins ressorts dont la marche ignorée — Ni savants, ni rêveurs, n'ont deviné comment Va dans un coin de l'âme éveiller brusquement Le parfum d'une fleur autrefois respirée.
Autrefois, le céleste épanouissement De ta bouche qui rit, cette rose pourprée. M'avait tout embaumé l'âme... Chère adorée Qui t'envolas si tôt, l'oubli vint lentement !
Voilà que, ravivant ton image effacée, Ta grâce tout à coup me vient à la pensée, Gomme l'air qu'un hasard souffle aux musiciens.
D'un soir déjà lointain je reconnais les fièvres : Et mon cœur a senti refluer à mes lèvres Une fraîche saveur de baisers anciens.
LÉON VALADE 159
RÊVE D'ETE
Je voudrais me plonger dans la source féconde Où l'herbe au sable fin môle ses verts réseaux, Et reposer auprès de la Naïade blonde Qui s'épanouit là comme une fleur des eaux.
Moi-môme j'épandrais de son urne profonde
La nappe bleue et claire où tremblent les roseaux ;
Et parfois je ferais envoler des oiseaux.
Pour voir le reflet noir de leurs ailes sur l'onde.
Ou tandis que l'eau vive, égarée au travers
Des grands arbres, ferait flotter les graines mûres.
Je dirais, amoureux de leurs sentiers couverts,
La fraîcheur de l'Été sous les sombres ramures : Et la source ferait, de ses plus doux murmures. Un accompagnement mélodique à mes vers.
L'ASILE
Les vieux tilleuls fleuris embaument... Le parterre, Abandonné, végète au gré de la saison. De la grille on ne voit qu'un pan de la maison Petite et sombre au fond d'un quartier solitaire.
La maison est petite : et d'un air de mystère Les massifs du jardin bornent son horizon. Tout ce qu'ont écouté cette ombre et ce gazon D'extatiques secrets, on voit qu'ils l'ont su taire.
160 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
C'est là, c'est dans ce coin qui serait l'univers, Dans cet ancien logis, et sous ces arbres verts Pieux comme un préau de couvent catholique,
Qu'en mes rêves je vois deux amants, muets, seuls. Abriter un bonheur doux et mélancolique. Ainsi qu'aux soirs de mai l'arôme des tilleuls.
DEDICACE
Comme j'ai poursuivi des mirages heureux Au fond de tes grands yeux où le rêve s'azure. Je veux, pour te payer ma dette avec usure, Te faire un monument de mes vers amoureux.
Comme tes yeux m'ont fait des peines sans mesure. Mes vers, en t'exaltant, te seront rigoureux : Car ton nom nulle part ne sera dit par eux, Et de le bien garder ta tombe sera sûre !
Alors, tu connaîtras aussi les regrets vains. Ta forme sculpturale et tes contours divins Vivront dans une image en bronze pur coulée,
Mais que l'artiste aura, par un arrêt fatal, Condamnée à durer un âge de métal. D'impénétrables plis barbarement voilée.
LÉON VALADE.
STÉPHANE MALLARMÉ 161
LES FENÊTRES
Las du triste hôpital et de l'encens fétide Qui monte en la blancheur banale des rideaux Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide, Le moribond, parfois, redresse son vieux dos,
Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture Que pour voir du soleil sur les pierres, coller Les poils blancs et les os de sa maigre figure Aux fenêtres qu'un beau rayon clair veut hâler.
Et sa bouché, fiévreuse et d'azur bleu vorace, Telle, jeune, elle alla respirer son trésor, Une peau virginale et de jadis ! encrasse D'un long baiser amer les tièdes carreaux d'or.
Ivre, il vit, oubliant l'horreur des saintes huiles, Les tisanes, l'horloge et le lit infligé, La toux. Et quand le soir saigne parmi les tuiles. Son œil, à l'horizon de lumière gorgé,
11
162 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Voit des galères d'or, belles comme des cygnes, Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir En berçant l'éclair fauve et riche de leurs lignes Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir !
Ainsi, pris du dégoût de l'homme à l'âme dure, Vautré dans le bonheur, où tous ses appétits Mangent, et qui s'entête à chercher cette ordure Pour l'offrir à la femme allaitant ses petits,
Je fuis et je m'accroche à toutes les croisées D'où l'on tourne le dos à la vie, et, béni. Dans leur verre lavé d'éternelles rosées Que dore le matin chaste de l'Infini
Je me mire et me vois ange ! Et je meurs, et j'aime
— Que la vitre soit l'art, soit la mysticité, — A renaître, portant mon rêve en diadème, Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !
Mais, hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise Vient m'écœurer parfois jusqu'en cet abri sûr. Et le vomissement impur de la bêtise Me force à me boucher le nez devant l'azur.
Est-il moyen, mon Dieu qui voyez l'amertume. D'enfoncer le cristal par le monstre insulté. Et de m'enfuir, avec mes deux ailes sans plume,
— Au risque de tomber pendant l'éternité ?
J
STÉPHANE MALLARMÉ 103
LE SONNEUR
Cependant que la cloche éveille sa voix claire A l'air pur et limpide et profond du matin Et passe sur l'enfant qui jette pour lui plaire Un angélus par brins de lavande et de thym,
Le sonneur effleuré par l'oiseau qu'il éclaire, Chevauchant tristement en geignant du latin Sur la pierre qui tend la corde séculaire, N'entend descendre à lui qu'un tintement lointain.
Je suis cet homme. Hélas I de la nuit désireuse, J'ai beau tirer le câble à sonner l'idéal. De froids Péchés s'ébat un plumage féal,
Et la voix ne me vient que par bribes et creuse ! Mais, un jour, fatigué d'avoir enfin tiré, 0 Satan, j'oterai la pierre et me pendrai.
A CELLE QUI EST TRANQUILLE
Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête En qui vont les péchés d'un peuple, ni creuser Dans tes cheveux impurs une triste tempête Sous l'incurable ennui que verse mon baiser.
Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes Planant sous les rideaux inconnus du remords, Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges, Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.
164 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Car le Vice, rongeant ma native noblesse.
M'a comme toi marqué de sa stérilité.
Mais tandis que ton sein de pierre est habité
Par un cœur que la dent d'aucun crime ne blesse, Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul, Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.
VERE NOVO
Le printemps maladif a chassé tristement L'hiver, saison de l'art serein, l'hiver lucide. Et dans mon être à qui le sang morne préside L'impuissance s'étire en un long bâillement.
Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne Qu'un cercle de fer serre ainsi qu'un vieux tombeau, Et, triste, j'erre après un Rêve vague et beau, Par les champs où la sève immense se pavane.
Puis je tombe, énervé de parfums d'arbres, las. Et creusant de ma face une fosse à mon Rêve, Mordant la terre chaude où poussent les lilas,
J'attends en m'abîmant que mon ennui s'élève... — Cependant l'Azur rit sur la haie en éveil, Où les oiseaux en fleur gazouillent au soleil.
STÉPHANE MALLARMÉ 165
L'AZUR
De l'éternel Azur la sereine ironie Accable, belle indolemment comme les fleurs, Le pocte impuissant qui maudit son génie A travers le désert stérile des Douleurs.
Fuyant, les yeux fermés, je la sens qui regarde Avec l'intensité d'un remords atlérant. Mon âme vide. Où fuir? Et quelle nuit hagarde Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant?
Brouillards, montez 1 versezvos cendres monotones Avec de longs haillons de brume dans les cieux Que noiera le marais livide des automnes. Et bâtissez un grand plafond silencieux !
Et toi, sors des étangs Léthéens, et ramasse
En t'en venant la vase et les pâles roseaux.
Cher Ennui, pour boucher d'une main jamais lasse
Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux,
EncorI que sans répit les tristes cheminées Fument, et que de suie une errante prison Éteigne dans l'horreur de ses noires traînées Le soleil se mourant, jaunâtre, à l'horizon ! ♦
16B LE PARNASSE CONTEMPORAIN
— Le ciel est mort. — Vers toi, j'accours ! Donne, ô Matière,
L'oubli de l'Idéal cruel et du Péché
A ce martyr qui vient partager la litière
Où le bétail heureux des hommes est couché.
Car j'y veux, puisque enfin ma cervelle, vidée Comme le pot de fard gisant au pied d'un mur. N'a plus l'art d'attifer la sanglotante idée. Lugubrement bâiller vers un trépas obscur...
En vain ! l'Azur triomphe, et je l'entends qui chante Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus Nous faire peur avec sa victoire méchante. Et du métal vivant sort en bleus angélus !
Il roule par la brume, indolent, et traverse Ta peureuse agonie ainsi qu'un glaive sûr. Où fuir, dans la révolte inutile et perverse ? Je suis hanté. L'Azur I l'Azur I l'Azur I l'Azur !
LES FLEURS
Des avalanches d'or du vieH azur, au jour *remier, et de la neige éternelle des astres, Mon Dieu, tu détachas les grands calices pour La terre jeune encore et vierge de désastres ;
STÉPHANE MALLARMÉ 167
Le glaïeul fauve, avec les cygnes au col fin, Et ce divin laurier des âmes exilées Vermeil comme le pur orteil du séraphin Que rougit la pudeur des aurores foulées ;
L'hyacinthe, le myrte à l'adorable éclair, Et, pareille à la chair de la femme, la rose Cruelle, Hérodiade en fleur du jardin clair. Celle qu'un sang farouche et radieux arrose !
Et tu fis la blancheur sanglotante des lys
Qui, roulant sur des mers de soupirs qu'elle effleure
A travers l'encens bleu des horizons pâlis
Monte rêveusement vers la lune qui pleure !
Hosannah sur le cistre et sur les encensoirs. Notre Père, hosannah du jardin de nos limbes ! Et finisse l'écho par les mystiques soirs, Extase des regards, scintillement des nimbes î
0 Père, qui créas, en ton sein juste et fort. Calices balançant la future fiole. De grandes fleurs avec la balsamique Mort Pour le poëte las que la vie étiole.
SOUPIR
Mon âme vers ton front où rêve, ô calme sœur, Un automne jonché de taches de rousseur, Et vers le ciel errant de ton œil angélique ,
168 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Monte, comme dans un jardin mélancolique. Fidèle, un blanc jet d'eau soupire vers l'Azur! — Vers l'Azur attendri d'octobre pâle et pur Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie. Et laisse, sur l'eau morte où la fauve agonie Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon, Se traîner le soleil jaune d'un long rayon.
BRISE MARINE
La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres. Fuirl là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres D'être parmi l'écume inconnue et les cieux! Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux. Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe, 0 nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe Sur le vide papier que la blancheur défend, Et ni la jeune femme allaitant son enfant. Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, Lève l'ancre pour une exotique nature! Un Ennui, désolé par les cruels espoirs. Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs I Et, peut-être, les mâts, invitant les orages, Sont-ils ceux que le vent penche sur les naufrages Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots... Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !
STÉPHANE MALLARMÉ 160
A UN PAUVRE
Prends le sac, Mendiant. Longtemps tu cajolas — Ce vice te manquait — le songe d'être avare? N'enfouis pas ton or pour qu'il te sonne un glas.
Évoque de l'Enfer un péché plus bizarre. Tu peux ensanglanter les sales horizons Par une aile de Rêve, ô mauvaise fanfare !
Au treillis apaisant les barreaux de prisons, Sur l'azur enfantin d'une chère éclaircie, Le tabac grimpe avec de sveltes feuillaisons.
Et l'opium puissant brise la pharmacie ! Robes et peau, veux-tu lacérer le satin, Et boire en la salive heureuse l'inertie?
Par les cafés princiers attendre le matin? Les plafonds enrichis de nymphes et de voiles. On jette, au mendiant de la vitre, un festin.
Et quand tu sors, vieux dieu, grelottant sous lés toiles D'emballage, l'aurore est un lac de vin d'or. Et tu jures avoir le gosier plein d'étoiles !
Tu peux même, pour tout répandre ce trésor, Mettre une plume noire à ton feutre; à compiles Offrir un cierge au Saint en qui tu crois encor.
Ne t'imagine pas que je dis des folies.
Que le diable ait ton corps si tu crèves de faim.
Je hais l'aumonc utile et veux que tu m'oublies.
Et, surtout, ne va pas, drôle, acheter du pain I
170 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
EPILOGUE
Las de l'amer repos où ma paresse offense
Une gloire pour qui jadis j'ai fui l'enfance
Adorable des bois de roses sous l'azur
Naturel ! et plus las sept fois du pacte dur
De creuser par veillée une fosse nouvelle •
Dans le terrain avare et froid de ma cervelle.
Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,
— Que dire à cette Aurore, ô Rêves, visité
Par les roses, quand, peur de ses roses livides,
Le vaste cimetière unira les trous vides ? —
Je veux délaisser l'Art vorace d'un pays
Cruel, et, souriant aux reproches vieillis
Que me font mes amis, le passé, le génie,
Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie,
Imiter le Chinois au cœur limpide et fin
De qui l'extase pure est de peindre la fin
Sur ses tasses de neige à la lune ravie
D'une bizarre fleur qui parfume sa vie
Transparente, la fleur qu'il a sentie, enfant.
Au filigrane bleu de l'âme se greffant.
Et, la mort telle avec le seul rêve du sage,
Serein, je vais choisir un jeune paysage
Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
Une ligne d'azur mince et pâle serait
Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue.
Un fin croissant perdu par une blanche nue
Trempe sa corne calme en la glace des eaux.
Non loin de trois grands cils d'émeraude, roseaux.
STÉPHANE MALLARMÉ.
HENRI GÂZALIS 171
A L'ENFANT BLONDE
Oh ! si tu pouvais, comme la sirène, Emporter mon cœur dans le fond des eaux, Dans un clair palais, où tu serais reine, Dans un palais clair tout rempli d'oiseaux,
Où près des bassins faits de porcelaine, Pleins de nénuphars et de longs roseaux, Je m'endormirais en ta chère haleine. Sentant sur mon cœur la fraîcheur des eaux.
Oh 1 si lu pouvais comme la sirène Retremper mon âme en l'air virginal D'un palais d'argent, d'or et de cristal.
Où mon seul devoir, ô ma souveraine. Serait sous un ciel toujours musical. D'adorer sans fin ton corps lilial.
HOPITAL
Des enfants qui soufTraient parce qu'ils étaient nés. Des femmes qui mouraient pour les avoir fait naître, Des hommes qui criaient comme font les damnés, Et qui voulaient la mort afin de ne plus être ;
172. LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Des vieillards qui traînaient, — mornes, abandonnés,
Le néant dans le cœur, le néant dans la tête, —
Le long des tristes murs les débris de leur bête :
— Quand je sortis de là, j'allai je ne sais où.
Je marchai le cerveau malade, à l'aventure.
Je regardai sans voir, comme ferait un fou.
Le ciel, les arbres verts, bercés dans le murmure
D'un matin de printemps, — et restai tout le jour
Le front baissé, cherchant à comprendre où nous sommes.
Dédaigneux du Soleil, et méprisant l'Amour,
Oubliant tout, hormis la misère des hommes !
EN PASSANT PAR UN CHAMP DE FOIRE
Dans une cage de bois blanc. Où manquait l'espace à ses ailes^ On voyait un aigle vivant Qui tenait closes ses prunelles ;
Au-dessus de lui murmuraient, Roucoulaient, agitaient leurs têtes. Deux colombes qui s'adoraient Selon l'usage de ces bêtes. -
Et par instants l'oiseau royal Abaissant ses beaux yeux moroses, Regardait le couple banal. Qui se contentait de ces choses I
HENRI GAZALIS 173
SENECTUS
Morne fatalité. Vieillesse, horreur des yeux,
0 Vieillesse, ironie amère dont les Dieux
Se plaisent à railler le néant que nous sommes,
Toi par qui les plus beaux et les meilleurs des hommes
Sont déchus, dégradés, sont tout chargés de maux.
Et courbés vers le sol comme les animaux.
Pourquoi subissons-nous l'horreur de ton outrage?
— Dieux du sublime éther, nous sommes votre ouvrage,
Le plus cher cependant et le plus précieux :
Vous nous avez donné votre âme et mis les cieux
Dans nos regards, et fait de la femme un calice,
Une aurore, une neige : or, par quelle malice.
Avant de la tuer, désirant la flétrir.
Infliger à sa chair la honte de vieillir? —
Vous nous avez créés et jetés sur la terre.
Dieux du ciel, pour charmer votre ennui solitaire :
Poètes éternels, ô bizari-es rêveurs.
Vous n'êtes donc jamais troublés par nos laideurs,
Et ne souffrez donc pas, lorsque par les années,
Ces roses et ces Jys, toutes ces chairs fanées,
Font devant votre rêve un cortège hideux,
Venant salir l'azur tranquille de vos yeux?
174 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
TRISTESSE DES CHOSES
La pierre était triste, en songeant au chêne Qui libre et puissant croît au grand soleil. Du haut des rochers regarde la plaine. Et frissonne et rit quand l'air est vermeil.
Le chêne était triste, en songeant aux bêtes Qu'il voyait courir sous l'ombre des bois, Aux cerfs bondissants et dressant leurs têtes. Et jetant au ciel des éclats de voix.
La bête était triste, en songeant aux ailes De l'aigle qui monte à travers le bleu Boire la lumière à pleines prunelles... Et l'homme était triste, en songeant à Dieu I
HENRI GAZALIS i7S
A LA NATURE
Pareille en ton caprice aux reines d'Orient,
Bizarre Déité, qui fais en souriant
Mourir ceux qui venaient de s'enivrer la tête
Aux parfums de ton corps, à la brûlante fête
Que leur donnaient tes seins d'où ruisselait l'amour :
— Reine, malgré la mort, quand apparaît le jour. Malgré ta cruauté tranquille, et les mensonges
De tes bras repliés pour enlacer nos songes. De tes bras nous faisant une aimante prison Avec tes grands regards d'azur pour horizon,
— Pour tes profonds regards, pour la chaude caresse De ton sourire d'or, pour toute cette ivresse Qu'une heure nous buvons à tes lèvres de feu. Pour les splendeurs de ton palais au plafond bleu. Pour la claire musique et la belle lumière
De ta chair, pour tes seins en leur fraîcheur première, Pour le son féminin et le chant de ta voix, Pour tes baisçrs, le soir, en la langueur des bois. Je t'aime, et te bénis de m'avoir donné l'être. D'avoir fait qu'un instant je te visse apparaître Dans le rayonnement de ton corps adoré,
— Aux risques du néant, dont tu m'avais tiré I
•176 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
LE CALME
Le sage aime le calme et la douceur des plantes. Leurs regards féminins et leur sérénité. Et le sage aime aussi les bêtes nonchalantes Qui dorment près de lui dans l'immobilité.
Le soir, quand il succombe au lourd poids de la vie,
Qu'il est las de penser et de rêver toujours,
Il va parmi les bois, et sa tristesse envie
Les fleurs qui vont s'ouvrir à de calmes amours.
Car Dieu semble n'avoir créé dans notre tête Que stériles tourments et vaine activité, Réservant ici-bas pour la plante et la bête Le calme bienheureux de la passivité.
HENRI CAZALIS.
PHILOXÈNE BOYEH 177
LASSITUDE
La pensée a des jours ineffablement calmes.
Où la gloire effraierait comme un vice ; où les palmes,
Où les bravos, où tout appareil de grandeur
Déconcertent le goût et blessent la pudeur.
On vit, on est content de vivre ! Les plans vastes
Sont bien loin ! On est las de chercher des contrastes :
Et l'on accorde au cœur trop longtemps tourmenté
Les plaisirs endormeurs de l'uniformité.
Alors, sur le chemin banal si l'on coudoie
Un camarade ancien, et s'il voit cette joie
Sans chaleur, sans rayon, qui ressemble à l'ennui.
Il se sent tout glacé quand il rentre chez lui !
Si le nom d'un héros alors monte à la lèvre,
Ce n'est pas Bonaparte ou Dante; c'est Penthièvre,
Ou Rollin, ou plutôt, dans un bourg ignoré.
Quelque vieux pédagogue ou quelque doux curé !
Plus de roman, plus d'ode ardente ; plus de livre
Où la verve possède, où la parole enivre ;
48
i78 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Mais un répertoire humble, à peu près souriant,
Et Gessner, et Goldsmith, et surtout Florian,
Inventant, pour charmer la France encor prospère.
Les tendres embarras d'un Arlequin Bon père î
0 torrents généreux que Mozart épanchait.
Pleurs du violoncelle, et sanglots de l'archet,
Taisez-vous à jamais 1 votre murmure entête !
D'ailleurs nous avons mieux ce soir 1 comme c'est fête,
Une voisine aimable et qui cherche un mari
Fredonnera sans doute un motif de Grétry,
Et sans doute par elle entraîné vers la lutte,
Le vieil oncle à son tour jouera son air de flûte.
Voyageurs revenus des pays du soleil.
Laissez-nous ! à quoi bon votre Midi vermeil,
Vos danses, vos palais où chantent les cascades
Et vos donas rêvant à côté des alcades?
Le seul pèlerinage et le seul paradis
Qui tente maintenant les marcheurs alourdis.
C'est l'éternel parcours du parc, l'unique allée
Qui du coteau sans ombre arrive à la vallée !
Et vous amants, et vous, qui soupirez encor
Après les grands destins, Tasse sans Léonor,
0 don Juan sans Elvire, Hamlet sans Ophél'ie,
Allez ailleurs porter votre mélancolie,
Ici l'on se repose ! ici nous espérons
Découvrir un front pur parmi ces jeunes fronts,
Près de la table à thé, comme au printemps antique.
Rallumer le flambeau du bonheur domestique,
Et changer en mistress quelque timide miss,
Juliette à présent qui deviendra Baucis. —
— Ohl vains projets conçus pour l'âge où l'espoir tombe,
Instincts d'agonisant, préface de la tombe.
Parfois je vous envie, aux moments où, lassé,
Mon avenir me pèse autant que mon passé I
PHILOXÈNE BOYER 179
Mais mon amour jaloux me brûle encor la tempe, Le soleil de mon Dieu vient éteindre ma lampe. Et j'ai l'horreur du calme, et tout mon être en feu Demande des douleurs pour l'amour et pour Dieu !
CONCEPCION
Hier, à l'heure où l'essaim folâtre Des romanesques visions Dans les campagnes de théâtre Vient tenter nos illusions,
Ardeur, jeunesse, fantaisie. Vous avez, — 0 Concepcion I 0 bel oiseau de poésie, Éclos aux bois où Caldéron
Aimait à voir sous la ramée Passer les muses au grand vol I -. — Converti mon âme charmée Aux douceurs du ciel espagnol.
J'avais horreur des cantatilles Sous les balcons des posadas. Des caméristes, des mantilles. Et de ces oUas podridas
180 LE PARNASSE COiNTEMPOR A IN
Dont vivent depuis vingt années Les compilateurs les moins lus, Thème usé, grenades fanées Dont le libraire ne veut plus !
J'étais fatigué des Mauresques Qui viennent ici chaque été Nous imposer leurs pas grotesques Sans décence et sans volupté ;
Fronts bas où l'humanité manque ; Corps où rien n'est intelligent; Agilité de saltimbanque Et réserve de vieux sergent !
Quand la foule accueillait les bandes De tous ces pitres zingari Qui conduisent leurs sarabandes Au milieu d'un charivari,
Moi je pleurais les Terpsichores, Blanches nymphes des jours anciens, Sous les couchants, sous les aurores Excitant les musiciens !
Mais vous paraissez I La basquine De ses contours roses et blancs Ceint votre hanche qui taquine Le désir des yeux indolents.
Et soudain l'Espagne plus pure Revit par vous, astre des soirs, Par vous sa plus fraîche figure, Et tous nos cœurs sont des miroirs !
PHILOXÈNE BOYER 181
C'est le contraste qu'on demande. Après Gil Blas et Figaro, Ce motif de valse allemande Qui perce sous le boléro.
Cette eau pleurant ses notes tristes Dans les bassins des Alhambras, Quand les doigts fous des guitaristes Raclent des airs aux sefioras !
C'est, avec sa grâce guerrière, L'Espagne des Gampeadors Raillant l'Espagne roturière, L'Espagne des toréadors,
C'est dofia Florinde ou Chimène Qui, dans cette évocation, Reparaît, libre de sa peine. Heureuse de sa passion.
Tandis que, sous les lourdes grilles Du monastère d'Avila, Dans le groupe des chastes filles Que le vœu chrétien y voila,
Thérèse livre aux chaudes brises Son front que l'extase a jauni. Et s'abandonne aux convoitises De la croix et de l'infini.
182 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
A UNE PATRICIENNE
Je ne suis pas celui qui s'éprend des fontaines, Des sables d'or, des lacs, des lueurs incertaines Que l'aurore répand sur les bois, — et mon cœur Ne s'éparpille pas dans les notes du chœur Qu'avec ses fleurs, ses eaux et ses firmaments chante La nature brutale, ironique et méchante. Car l'esprit n'est pas là. L'univers cache Dieu, Le décor ne dit rien du drame, et ce milieu De rayons aveuglants, d'éphémère verdure. Ne contient pas l'essence invisible et qui dure. Aussi, les jours de lutte et d'ennui, si je vais. Dolent, meurtri, navré d'avoir été mauvais, Cherchant la foi qui sauve et l'art qui tranquillise, Ce ne sont pas les champs qui me tentent. — L'église Petite, et froide, et sombre, et sans tableaux au mur, M'est d'un attrait plufe haut et d'un pouvoir plus sûr. Là tout parle ; la pierre est vivante ; le prêtre Me convie à sa suite et me présente au maître ; L'encens fait un plafond d'azur au monument, Et, du sommeil des morts réveillés un moment, Tendres comme un conseil, graves comme un exemple, Les chrétiens assoupis sous le pavé du temple.
PHILOXËNE BOTER 183
Après avoir souffert pour le devoir commun,
Pascal ou Lesueur, ou Racine, ou Lebrun,
Racontent aux vivants le consolant mystère
Des saints morts pour le Christ, du Christ mort pour la terre.
Ainsi je laisse aller mes heures jusqu'au soir,
Oubliant, contemplant, aspirant; et l'espoir
Me ressaisit; je rêve à la grâce féconde.
Et je crois tant à Dieu que je crois presque au monde.
Mais quand la nuit revient et laisse sur Paris
Courir la légion maudite des esprits,
Les cierges sont éteints ; plus d'orgue, plus de psaumes !
Le Verbe fuit mon sein qu'occupent des fantômes I
Où trouver une voix qui m'asservisse au beau.
Un astre familier qui veuille être un flambeau?
Pour confesser, malgré cette chair tentatrice,
Paul et l'Alighiéri, Marie et Béatrice,
Pour être fort, pour être humain, pour être doux,
Il me faut une église encor I... Je vais à vous!
II
Oh I le disciple ému vers son autel s'élance ! Par vos regards baissés et par votre silence, Par ce front rougissant où la fière pudeur Contient la passion et marque la grandeur, Par cet accent profond et subtil, par ce geste Majestueux toujours, quoique toujours modeste ; Par ces discours d'un mot, par ces élans soudains, Par l'active pitié qui se tourne en dédains, En légère épigramme, en puissante colère, Si quelqu'un devant vous rabaisse Lacordaire,
184 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Ou celui qui pleura, pour jamais orphelin,
Sa mère et son enfant, Elvire et Jocelyn,
Puisqu'ils ont enchanté vos jours enthousiastes
De pieuse éloquence et de poëmes chastes;
Par vos courroux charmants jurés à Meyerbeer
A cause de son pacte impie avec Luther ;
Par ces ferveurs qui, près d'Ormond et de Montrose,
Vous auraient décidée à cueillir une rose,
La rose de l'adieu, pour aller l'effeuiller
Sur le dernier chemin du roi Charles premier ;
Qui vous auraient jetée, enivrée et soumise.
Dans les processions de l'apôtre d'Assise,
Et qui, plus tôt, sous l'œil effronté des Nérons,
Auraient, dans ce cerveau chrétien, jaloux d'affronts,
Excité l'indomptable appétit des tortures ;
Par cette royauté des consciences pures
Qui sonderaient sans peur l'abîme de l'enfer,
Et se perdraient peut-être à sauver Lucifer ;
Par cette force étrange et mal dissimulée
D'enfant ou de lion ; nature immaculée
Où la grâce est un don moins encor qu'une loi.
Clarté d'en haut, brillez sur moi, veillez sur moi !
Veillez sans le savoir 1 Sous la seule influence
D'un entretien parfois et de votre présence.
Je vivrai, j'agirai, je vous glorifierai ;
Et cet anniversaire en restera sacré.
Si l'on me lit plus tard, comme on reparle encore
De ce vendredi saint où Pétrarque vit Laure !
PHILOXÈNE BOTER 18B
A V... H...
« Vers la terre où bientôt les citrons vont mûrir, » Vers l'ombre que versait la maison regrettée, » Vers les sentiers perdus de la grotte enchantée, » Il nous faut fuir, mon père, ou bien je vais mourir. Ainsi chantait Mignon, lasse de trop souffrir. Ainsi chante mon âme, et la pauvre attristée Me dit, les yeux en pleurs, de sa voix tourmentée : « Si tu veux que je vive, oh ! laissse-moi partir I » Mais ce qu'elle voudrait, mon âme désolée, Ce n'est pas l'eau du lac, les fleurs de la vallée. Le vent toujours léger, le ciel toujours serein : Il lui faut seulement, pour qu'elle se ranime. S'agenouiller, tremblante, au Panthéon sublime Où resplendit votre œuvre, ô maître souverain I
A MON CHER PETIT VICTOR
Quand j'ai gagné tous ces volumes, J'étais encor petit garçon - Mais j'usais très-vite mes plumes Et j'apprenais bien ma leçon.
186 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
Maintenant que mon front grisonne, Je ressuscite et je souris, Fils bien aimé, quand je te donne Mon trésor d'enfant, mes vieux prix.
Ah! bientôt tu sauras les lire! Bientôt tu comprendras, Victor, Pindare, maître de la lyre, Et Cicéron à la voix d'or!
Théognis, Tyrtée et Ménandre Te diront la loi des vertus. Et tu seras heureux d'entendre Ces chrétiens nés avant Jésus!
Bientôt tu salueras dans l'ombre Où brûle une fauve rougeur, Tacite, inexorable et sombre, Fulminant son verbe vengeur !
Bientôt Eschyle, ardent et libre, Selon, majestueux et doux. Feront tressaillir chaque fibre De ton bon cœur qui bat pour nous;
Car l'esprit des choses divines En toi déjà trouve un écho ; Où tu ne sais pas, tu devines, Et tu dis juste un chant d'Hugo !
PHILOXÈNE BOYER 187
MISERRIMUS
La poésie aussi compte ses Lapeyrouses, Marins prédestinés aux tempêtes jalouses,
Dignes pourtant d'un meilleur sort; Voyageurs qui partaient sous les blondes étoiles, Heureux, fiers du bon vent qui soufflait dans leurs voiles.
Mais qui n'ont pas trouvé de port !
Au moins pour quelques-uns il reste sur la grève Un blanc et doux fanal, une écharpe qu'on rêve,
Et qui contraint à croire en Dieu; Mais moi, je m'en irai, pauvre astre solitaire, Sans clarté fraternelle, et je fuirai la terre
Sans avoir à qui dire adieu.
PHILOXENE BOYER.
188 LE PARNASSE CONTEMPORAIN
A CELLE Q_UI EST TROP LOIN
Veux-tu, sur les grands monts aux vertes chevelures, Où l'haleine des soirs balsamiques t'attend, Voir aux molles lueurs de Vesper hésitant, Dos chevriers tardifs les étranges allures;
Et sur ces tlancs ouvrés en mille dentelures Me dire ces vieux airs où le cœur se plaît tant, D'une bouche enfantine et le sein palpitant Comme un doux gonflement de divines voilures?
Viens ! des cieux rajeunis s'épanche une vertu Fluide, et qu'on dirait par un Dieu distillée; Octobre est glorieux et de soleil vêtu ;
L'automne au front changeant simule une aprilée. C'est la saison d'aimer qui refleurit... Viens-tu? Mais tu ne viendras pas, triste, ô triste exilée I
EMMANUEL DES ESSARTS 189
LES DÉLIVRÉS
Tous ceux qui s'appelaient en se tendant les bras, Grands éplorés toujours loin de leurs Eurydices, Martyres des exils plus longs que les supplices. Cher ange de la Mort, tu les rapprocheras.
Tu sculptes dans l'éther de bien beaux Alhambras, Pour y perpétuer nos furtives délices, Et dans ton saint mépris pour les hymens factices. Où l'homme a désuni, toi tu réuniras.
Alors tu nous verras, fous de béatitude, Nous deux que l'existence avait tant séparés. Nous enivrer d'azur moins que de solitude.
Savourer la douceur d'être enfin délivrés Et ne sentir jamais notre lèvre assouvie, Nous étant si peu vus pendant toute la vie !
PLACIDA
Lorsque nous revenons de Perpignan la nuit. Vers toi mon cœur plus libre et plus léger s'élance Vers tes yeux alanguis de noble nonchalance. Pôle mystérieux dont l'aimant me conduit.
Une douceur lactée emplit les cieux : le bruit Glisse mélodieux à travers le silence. L'apaisement s'étend ainsi